Que devient un lieu sacré lorsque la prière s’efface mais que la verticalité demeure ? Psychanalyste et ethno-clinicien, Salim Rzin lit les églises devenues salles d’escalade, hôtels ou espaces de passage comme autant de livres de pierre réécrits par les corps. Dans ce texte, il interroge ces architectures comme des palimpsestes : les usages changent, mais quelque chose de leurs anciens récits continue de s’écrire.
Le 19 septembre 2026, sous l’intitulé officiel « patrimoine en péril », le ministère de la Culture invite le public à gravir les 249 marches de la cathédrale de Reims — la galerie des Rois, la charpente de ciment armé reconstruite après les bombardements de 1914, puis un panorama sur la cité des sacres.
L’État lui-même propose l’ascension comme exercice patrimonial. À quelques stations de métro de là, dans une ancienne chapelle du 8e arrondissement, on grimpe pour d’autres raisons, sans galerie des Rois ni panorama, seulement des prises de résine et un mur de treize mètres. Le geste est identique. Seule change l’institution qui l’autorise.
Le silence n’a pas disparu dans cette ancienne chapelle à Saint-Lazare, mais il respire autrement. Ce n’est plus le silence de l’oraison ni celui de l’attente liturgique, mais un silence de concentration, de baudriers qui grincent, de corps qui cherchent leur aplomb. La magnésie a remplacé l’encens. Là où l’on levait autrefois les yeux vers le divin, des grimpeurs lèvent désormais les bras vers des prises de résine. La pierre continue d’indiquer le haut, mais le public n’est plus le même.
Pendant des siècles, l’architecture religieuse a eu une fonction claire : orienter le regard. La voûte n’était pas seulement un plafond, elle indiquait une direction. Dieu en haut, l’homme en bas. Aujourd’hui, dans ces chapelles réhabilitées en salles d’escalade, on a vissé des prises sur les murs où l’on contemplait l’invisible. L’élévation n’est plus spirituelle, elle se gagne à la force des doigts, du grip, soutenue par une corde, un harnais, une confiance technique.
On pourrait parler d’une fantaisie d’architecte ou d’une ruse du marché. Pourtant, la scène insiste parce que ces lieux ne sont jamais tout à fait vides. Une chapelle transformée en salle d’escalade n’est pas seulement un bâtiment reconverti. C’est un livre de pierre dont on n’a pas arraché les pages, mais sur lequel on écrit autrement. La prière ne se lit plus à voix haute, pourtant quelque chose de son ancienne verticalité reste dans la posture des corps.
Le Grand Palais, lorsqu’il accueille sous sa Nef des compétitions comme l’Hyrox — plus de 18.000 athlètes lors de l’édition d’avril 2026 —, prolonge cette mutation. Il ne s’agit plus d’un lieu religieux, mais d’un monument dont le vocabulaire — nef, verrière, hauteur — garde une mémoire presque liturgique. La contemplation nationale devient effort, circuit, souffle court. Les monuments ne sont plus seulement regardés, ils sont traversés par la chair.
Il m’est revenu une idée chère à l’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan, que l’on peut faire dialoguer avec les travaux de Jean-Pierre Albert et de Philippe Walter : une religion nouvelle ne commence pas toujours par détruire les puissances anciennes. Souvent, elle les recouvre.
Là où les populations vénéraient une source, un arbre, un esprit tutélaire, le clergé médiéval ne disait pas forcément : « N’y allez plus. » Il disait plutôt : « Continuez à venir, mais nous allons couvrir l’endroit d’une chapelle. » La source continuait de couler sous la nef, le bois sacré demeurait, pris dans la pierre. On ne supprimait pas le sacré, on l’encadrait autrement. L’énergie ancienne était baptisée.
Ce geste ancien trouve aujourd’hui un écho inversé. À Paris, Londres, Manchester, Bristol, les églises se vident parfois de leurs fidèles, mais se remplissent d’autres présences : visiteurs, grimpeurs, locataires temporaires et touristes laïques. On retire peu à peu la substance théologique du lieu sans toujours toucher à l’architecture. Une nef devient logement, un chœur salle d’escalade, une chapelle espace de coworking, de passage, d’expérience.
La superposition continue, mais le sens s’est retourné. Jadis, le sacré recouvrait les forces anciennes ; aujourd’hui, ce sont l’habitat, le loisir, le sport, le tourisme, le corps en quête d’épreuve qui recouvrent le divin. Nous n’effaçons pas les murs, nous les reprogrammons.
C’est peut-être cela, notre palimpseste contemporain : non pas la disparition du sacré, mais son écriture par-dessus.
Ce déplacement produit parfois des scènes d’une ironie douce. Des voyageurs traversent la Manche ou l’Atlantique pour dormir dans une église réhabilitée en logement. Le « champing », au Royaume-Uni, propose précisément de passer la nuit dans des églises historiques, initiative portée par le Churches Conservation Trust pour contribuer à la préservation de ces bâtiments.
Aux Pays-Bas, le geste se décline à toutes les échelles : à Maastricht, un couvent des Croisiers fondé en 1438 et sa monumentale église gothique sont devenus le Kruisherenhotel, cinq étoiles, où l’on prend son petit-déjeuner dans la nef, sous les vitraux de l’ancien chœur ; à Doorwerth, une simple église de village est devenue une maison d’hôtes de cinq chambres, ses anciens bancs reconvertis en tables de petit-déjeuner.
En France même, une compagnie de cirque a entrepris de racheter l’église Sainte-Thérèse de Saint-Quentin, désacralisée depuis 2010 : son directeur explique avoir choisi ce lieu parce que « les volumes se rapprochent de ceux d’un chapiteau ». À Caen, une chapelle abrite désormais une salle Basic-Fit ; à Nantes, la chapelle Notre-Dame des Anges, construite en 1883, est devenue l’hôtel de luxe Sozo.
L’anthropologue y reconnaîtrait encore une forme de pèlerinage : traverser l’espace pour habiter un lieu chargé d’histoire, de silence, de densité symbolique. Mais on ne cherche plus la grâce, ni la communion, ni l’absolution. On cherche une atmosphère, une vibration, un reste de sacré devenu esthétique.
Le voyageur dort là où le prêtre officiait. Il ne vient pas croire, il vient sentir qu’il y a eu de la croyance. C’est une sorte de pèlerinage sans dogme, sans morale, sans conversion, peut-être une manière de consommer l’aura du lieu sans y adhérer.
Quand je visite un lieu de culte, même vide, je ressens souvent ce silence épais. Il ne relève plus exactement de la croyance. Il est plus ancien, plus matériel, presque tactile. Le sacré laisse une texture dans les murs, un grain d’air particulier, une manière de se tenir. L’humain moderne consomme cette aura, se l’approprie, s’y repose. La théologie disparaît, alors que la densité du lieu persévère.
Avec les églises devenues salles d’escalade, la métaphore cesse d’être une métaphore. Elles ne se contentent pas d’accueillir un usage profane, elles transforment la verticalité elle-même.
Bachelard savait que les hauteurs ne sont jamais de simples hauteurs : elles travaillent notre imaginaire, déplacent l’âme dans l’espace. Dans un temple, la verticalité désignait un ailleurs inaccessible. Elle installait une différence : le ciel au-dessus, l’homme au-dessous. Aujourd’hui, ce rapport se modifie. Cette hauteur n’est plus seulement contemplée, elle devient praticable.
C’est une Babel Indoor, une Babel domestiquée. Erri De Luca a suggéré que Babel n’est peut-être pas seulement le mythe de l’orgueil ou de la punition linguistique ; c’est aussi un mythe de l’ascension. L’humanité n’y défie pas seulement Dieu, elle apprend à monter.
Fatiguée par une verticale unique, monolinguistique et identique, l’humanité a voulu découvrir et s’essayer à la différenciation : une altérité, un étranger dans son sens le plus philologique, un être-autre.
Dans les chapelles escaladées, le ciel ne s’attend plus, il s’empoigne. Il se négocie prise après prise. La transcendance, autrefois verticale et lointaine, devient une expérience musculaire. On ne s’élève plus par la prière, mais par l’appui, l’équilibre, le risque minime, la confiance dans la corde.
Un jour, quelqu’un m’a dit : « Quand je grimpe, j’ai l’impression de sortir de moi. » Prononcée aujourd’hui dans une salle d’escalade, cette phrase aurait pu être, il y a cinq siècles, une expérience mystique ou une prière.
Il faut parfois se défaire du mot pour retrouver ce qui a précédé la parole. On croit connaître Babel : son tumulte, son châtiment, ses langues éclatées. Mais si l’on s’éloigne un instant de cette lecture, une autre scène apparaît.
Babel pourrait ne pas raconter seulement la confusion des langues. Elle dirait aussi la naissance des bords.
Avant la dispersion, l’humanité biblique semble encore prise dans une même respiration, une même continuité, un même corps parlant. Non pas seulement une langue commune, mais une atmosphère commune, une humanité encore sans contours. La dispersion des langues deviendrait alors non pas une punition, mais une autorisation : celle d’exister séparément.
Didier Anzieu, avec le Moi-peau, a donné des outils pour penser cette naissance de l’enveloppe psychique : le moment où le sujet cesse d’être diffus, sans bord, pour commencer à éprouver une surface, une limite, une peau intérieure. Relue ainsi, Babel ne produit pas seulement du chaos, elle invente la singularité.
Grimper contre un mur, c’est aussi cela : rencontrer une limite qui résiste. Le pied glisse, revient, tâtonne. La corne de la main s’ouvre. Le corps, suspendu, saigne là où il apprend qu’il est fini. Quelque chose s’y mesure, s’y cherche, s’y différencie. Là où la prière adressait une parole à l’invisible, l’escalade adresse une chair à la limite.
La naissance des langues et celle des bords se rejoignent. Devenir sujet, ce serait accepter de ne plus parler depuis le même corps que les autres.
Le pèlerinage vers Compostelle illustre lui aussi ce mouvement de bascule : au premier semestre 2026, l’Oficina de Acogida al Peregrino a délivré 239.499 Compostelas, soit environ 5 % de plus qu’à la même période en 2025. L’année 2025 avait déjà établi un record, avec 530.987 Compostelas délivrées.
Ces chiffres témoignent d’une fréquentation croissante du Camino, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer la part des pèlerins motivés par la seule conviction religieuse. Le pèlerinage vers Chartres, lui, revendique sa foi sans détour : près de 20.000 marcheurs en mai 2026, un âge moyen de 22 ans, quand celui des catholiques pratiquants français avoisine 57 ans.
Cette mutation des lieux raconte aussi la transformation de nos enveloppes humaines : les espaces où nous vivons, rêvons, montons, nous déposons. Le sanctuaire devenu salle d’escalade, logement ou lieu d’événement ne fait que confirmer ce mouvement. Autrefois, le lieu exigeait le silence. Il accueille désormais la motricité. On y cherchait une présence divine, on y cherche une intensité corporelle. Pourtant, la structure persiste : la verticalité reste magnétique.
Nous aimons grimper dans une église parce que l’architecture y maintient un appel vers le haut. Nous aimons dormir dans une nef parce que le silence y a une densité différente. Nous aimons traverser les grands monuments parce qu’ils continuent de proposer à nos corps une forme d’agrandissement.
Nous sommes devenus des squatteurs du ciel : nous gardons les décors, nous changeons la pièce. La transcendance s’est rendue plus accessible, balisée, presque réservable. Comme si l’échelle de Jacob avait été transformée en voie d’escalade classée 7A, que l’on gravit pour éprouver un certain aplomb intérieur.
On pensait que la modernité désacraliserait le monde. Ce que l’on observe, au contraire, c’est la constance du sacré sous ses déplacements.
La source devient nef, la nef devient loft. La voûte devient mur d’escalade, le sanctuaire devient expérience. Et partout, l’humain perpétue le même geste : essayer de toucher ce qui le dépasse, pour vérifier que cela existe encore.
Babel Indoor raconte comment nous grimpons dans le réel. Babel, naissance des bords, raconte comment nous grimpons en nous. Entre les deux se fabrique une anthropologie de la verticalité : l’ascension du lieu et l’ascension du sujet.
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Une seule et même histoire, peut-être : celle d’une humanité qui n’a jamais cessé de chercher le ciel, mais qui, désormais, le touche avec les mains.
Salim Rzin, Psychanalyste, ethno-clinicien
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Crédits photo : Glasgow Climbing Centre, installé dans l’ancienne Ibrox Methodist Church, à Glasgow — Leslie Barrie / Geograph, CC BY-SA 2.0
Par Salim Rzin
Contact : salimrzin@gmail.com
Paru le 27/05/2020
408 pages
Presses Universitaires de France
13,00 €
Paru le 01/03/1993
291 pages
Bordas Editions
26,83 €
Paru le 12/02/2003
228 pages
Editions Imago
20,50 €
Paru le 01/12/1996
464 pages
Editions Aubier
21,70 €
Paru le 06/06/2000
251 pages
Editions Odile Jacob
10,50 €
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