Le 16 août, une nouvelle attaque russe contre Kyiv a touché au moins quatre maisons d’édition installées autour de Pochaina : Nash Format, Laboratory, BookChef et RM. Le marché du livre voisin a également brûlé. Deux jours plus tôt, l’Institut ukrainien du livre avertissait que les destructions accumulées faisaient désormais peser un risque d’« effondrement de tout l’écosystème du livre ».
Il y avait déjà juillet. Puis les huit millions d’exemplaires de RNK-Ranok partis en fumée le 1er août. Puis cent mille livres supplémentaires de BookChef quelques jours plus tard. Le 16 août, la géographie du désastre s’est encore élargie : cette fois, plusieurs acteurs du livre ont été atteints dans le même secteur de Kyiv.
Les premières informations faisaient état des dégâts subis par Nash Format et Laboratory. Elles ont depuis été complétées : Interfax-Ukraine rapporte que BookChef et RM ont également vu leurs locaux ou entrepôts endommagés lors des bombardements russes de cette nuit-là. Au moins quatre maisons sont donc désormais concernées.
Chez Nash Format, des morceaux de murs ont été soufflés dans plusieurs pièces, le plafond atteint et du mobilier détruit ou déplacé. Aucun membre de l’équipe n’a été blessé. La maison évaluait encore l’étendue des dégâts après l’attaque. Elle connaît malheureusement l’exercice : le 4 juillet 2025, son entrepôt et sa librairie en ligne avaient déjà été touchés lors d’un bombardement nocturne de la capitale ukrainienne.
Même constat chez Laboratory : ses bureaux et une partie de ses stocks à Pochaina ont subi des dommages, sans victime parmi les salariés. L’éditeur a prévenu que les expéditions pourraient connaître des retards pendant l’évaluation des pertes et la réorganisation de son activité. (UNN)
Pour BookChef, la répétition prend des allures d’acharnement statistique. Le 2 juillet, le dépôt central de Denka Logistics, où étaient stockés ses ouvrages, avait été détruit : environ 800.000 exemplaires avaient disparu. Dans la nuit du 4 au 5 août, un autre site de Denka accueillant ses livres était frappé à son tour, avec plus de 100.000 volumes perdus.
Le 16 août, ce sont cette fois les bureaux de la maison, les fenêtres et la façade de sa boutique en ligne, une partie d’un entrepôt contenant des ouvrages, ainsi que du matériel destiné à sa communication qui ont été endommagés. Le toit et la façade du bâtiment ont également souffert. La vente en ligne, indique l’entreprise, continue néanmoins de fonctionner normalement.
ActuaLitté avait déjà suivi cette mécanique presque semaine après semaine. Le 30 juillet, plus de 1,5 million d’ouvrages avaient été recensés comme perdus sur ce seul dernier mois. BookChef, Knyholav, l’imprimerie Konvi, Mison ou encore Arc.ua figuraient alors parmi les structures frappées. Le problème ne consistait déjà plus à remplacer quelques stocks : impression, façonnage, stockage et expédition étaient atteints simultanément.
Chez RM, les bureaux et entrepôts de la rue Pochaivska ont cette fois subi des dégâts plus importants que lors de précédents bombardements, selon la maison. Les expéditions ont été suspendues le temps d’établir le bilan, de dégager les locaux et de réorganiser le fonctionnement du site.
À quelques pas, le marché de Pochaina — toujours familièrement appelé Petrivka ou Petrovka — a lui aussi brûlé. Plusieurs rangées de stands et les ouvrages qu’elles contenaient ont été détruits, tandis que l’entrée de la station de métro et des commerces environnants ont été endommagés.
Fondé en 1997, le lieu fut longtemps l’un des principaux marchés du livre de Kyiv, avec des centaines d’étals et des ouvrages provenant de plus de 120 éditeurs, rappelle le Kyiv Independent. Trois personnes ont été blessées dans l’attaque contre la capitale, selon les autorités citées par le média.
Cette accumulation donne surtout un relief nouveau à l’appel publié le 14 août, deux jours avant ces dernières destructions, par l’Institut ukrainien du livre. L’organisme public estimait alors qu’en un mois, le secteur avait perdu une partie importante de ses moyens de production et environ dix millions d’exemplaires.
Attention au chiffre : l’Institut ne dit pas que 30 % des capacités industrielles du pays ont disparu. Il estime que les pertes enregistrées après la destruction du centre de RNK-Ranok représentent un volume de production équivalent à environ 30 % de la production annuelle ukrainienne de livres. Certaines entreprises se trouveraient déjà, ajoute-t-il, au bord de l’effondrement financier.
« À ce stade, nous faisons face au risque d’effondrement de tout l’écosystème du livre », prévient sa directrice, Oleksandra Koval.
ActuaLitté détaillait le 15 août le principal choc de cette séquence : près de huit millions d’exemplaires, correspondant à 28.800 titres, détruits le 1er août dans le centre automatisé de RNK-Ranok à Kharkiv. Parmi eux figuraient environ 600.000 manuels scolaires attendus dans les établissements avant la rentrée. Les dégâts étaient alors provisoirement évalués à près d’un milliard de hryvnias.
Surtout, le site accueillait les productions de plusieurs maisons et alimentait notamment le réseau KnyhoLand. Un dépôt disparaît et l’effet se propage : catalogues rendus indisponibles, réimpressions à programmer, commandes déplacées vers d’autres entrepôts et délais qui s’allongent.
Le temps travaille ici contre les éditeurs. Les professionnels interrogés par Reuters évaluent à six à dix-huit mois la fabrication ou le remplacement de certains ouvrages, tandis que les coûts d’impression auraient augmenté d’environ 40 % en deux ans. Ce qui brûle en quelques heures ne revient donc pas sur les tables des libraires la semaine suivante.
Et le réseau de lecture publique porte lui aussi les marques de la guerre. ActuaLitté rappelait le 16 août que 906 bibliothèques avaient été touchées depuis février 2022 à la fin juillet 2026 : 678 endommagées et 228 entièrement détruites. Imprimeries, maisons, entrepôts, librairies, marchés et bibliothèques : les dommages couvrent désormais pratiquement tout le trajet qui conduit un manuscrit jusqu’à son lecteur.
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Le gouvernement ukrainien travaille à des mécanismes de soutien, notamment des subventions destinées au remplacement des équipements et des compensations pour les biens détruits. Mais l’Institut ukrainien du livre chiffre les pertes des éditeurs en milliards de hryvnias et prévient que l’aide publique ne pourra les couvrir intégralement. À la disparition des machines et des stocks s’ajoutent les investissements engagés et des mois, parfois des années, de travail éditorial.
L’organisme réclame donc une mobilisation internationale : soutien financier, coopérations professionnelles et diffusion des informations sur les destructions subies par la culture ukrainienne. Il appelle également les acteurs étrangers à cesser leurs relations avec les maisons d’édition et agences littéraires russes.
En France, les éditions Syllepse ont réagi le 17 août dans un communiqué transmis à ActuaLitté. La maison parisienne condamne les nouvelles frappes contre les éditeurs et l’incendie du marché de Petrovka, qu’elle inscrit dans ce qu’elle présente comme une « politique délibérée de la Russie impérialiste de destruction de la culture ukrainienne ».
Syllepse emploie à ce propos l’expression de « génocide culturel ». Cette qualification lui appartient : elle est ici rapportée comme la position de la maison française, et non comme une qualification juridique des faits.
La réaction ne sort d’ailleurs pas de nulle part. En mai 2024, après la frappe meurtrière contre l’imprimerie Factor Druk à Kharkiv, la maison avait condamné ces nouvelles attaques russes, rappelant son partenariat avec la maison ukrainienne en exil Medusa. Sept salariés de Factor Druk avaient été tués et plus de 50.000 ouvrages détruits.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle, Syllepse participe en outre aux Brigades éditoriales de solidarité, constituées avec plusieurs éditeurs, revues et organisations françaises et étrangères. La maison a publié ou accompagné différents ouvrages consacrés à l’Ukraine, parmi lesquels L’Ukraine en toutes lettres et L’Ukraine insurgée. Son propre catalogue documente également plusieurs publications réalisées en ukrainien pour Medusa.
Dans son message du 17 août, l’éditeur parisien adresse aux professionnels ukrainiens sa « totale solidarité dans les douloureuses épreuves ». Une prise de position formulée alors que, sur place, BookChef maintient sa boutique en ligne, RM suspend provisoirement ses expéditions, Laboratory annonce de possibles retards et les équipes des maisons touchées commencent une nouvelle fois à compter ce qui reste.
Crédits photo : David_Peterson CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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