Dans cette tribune, le psychanalyste et ethno-clinicien Salim Rzin interroge la manière dont la psychanalyse pense aujourd’hui les mutations du genre, de la masculinité et des normes sociales. À partir des travaux de Paul B. Preciado et d’un discours contemporain sur la « crise » de la virilité, il plaide pour une pratique débarrassée de ses réflexes normatifs, attentive au singulier comme à la diversité des cultures et des transformations sociales.
Le 17/08/2026 à 14:47 par Salim Rzin
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17/08/2026 à 14:47
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J’ai récemment lu Je suis un monstre qui vous parle de Paul B. Preciado. Une claque. Une secousse. Ce texte m’a retourné, dérangé, embarrassé aussi.
J’imaginais la scène telle que Preciado la raconte lui-même : seul au pupitre, face à 3500 psychanalystes et psychiatres réunis aux Journées internationales de l’École de la cause freudienne à Paris, une moitié de la salle qui rit, l’autre qui hurle ou lui demande de quitter les lieux. Selon son récit, on le presse d’abréger, l’embarras d’une discipline qui ne sait plus quoi faire lorsqu’un « monstre » prend la parole. J’ai eu honte pour eux, à le lire. Honte qu’une pratique née de l’écoute ferme ses oreilles à ce point.
Plus de six ans après avoir été coupé au micro par une salle qui refusait de l’entendre, Preciado revient avec un livre qui rejoue, à front renversé, la même question du droit à la parole. Mon nom est Body (Seuil, 2026) reprend les mémoires de N.O. Body, premier homme légalement reconnu comme tel en Allemagne, en 1906, et paraît dans un contexte de polémique où l’historienne Sonia Combe raconte avoir vu sa présentation écartée en décembre 2025, l’éditeur lui indiquant qu’elle entrait en dissonance avec l’essai de Preciado ; elle reprend alors les droits sur sa traduction, retraduite dans l’urgence par Béatrice Masoni pour tenir les délais.
Ce n’est plus seulement la psychanalyse qui décide qui a le droit de parler : c’est l’édition tout entière qui rejoue, sans le vouloir, la scène de 2019 en changeant simplement qui tient le micro, et qui se tait.
Je ne savais pas comment écrire à ce sujet. Comment trouver le ton juste, entre la colère et le respect pour cette interpellation radicale ? Puis, quelques jours plus tard, je tombe sur un live Instagram d’une psychanalyste qui parlait de virilité. Des affirmations successives, ponctuées de ce refrain : « Désolé de vous le dire, mais c’est comme ça. » Selon elle, les hommes occidentaux ne seraient plus virils. La société se serait féminisée. Les femmes chercheraient ailleurs une masculinité authentique. Quant aux hommes, ils ramèneraient des femmes d’autres cultures pour retrouver une féminité fragile, censée les rassurer sur leur propre défaillance.
J’écoute, je réfléchis, et je m’agace. Non pas tant sur le fond que sur cette manière de présenter les choses. Car cette manière de parler dit quelque chose de la psychanalyse lorsqu’elle sort de son terrain : elle devient un discours normatif, nostalgique, fermé. Un tribunal des genres et des rôles, au lieu d’une écoute du singulier.
C’est ici que je voudrais commencer. La psychanalyse n’est pas un mausolée, ni une tombe décorée d’un tapis oriental. Elle n’est pas non plus un prêche distribuant des certificats de virilité ou de féminité, de maternité douce et contenue ou de paternité cadrante et castratrice. La psychanalyse est une méthode vivante, une pratique d’interprétation, un outil thérapeutique qui ne vaut que si elle s’inscrit dans le quotidien des sujets et dans les mutations de la société dont ils font partie. Je parle ici depuis la clinique du quotidien, une lecture vivante, loin des chapelles institutionnelles et de l’orthodoxie conventionnelle.
Il n’existe pas de « vérité » de la virilité ou de la féminité qui s’imposerait partout et toujours, seulement des récits, des fantasmes, des constructions symboliques que chaque sujet s’approprie à sa manière. Affirmer que « les hommes occidentaux ne sont plus virils, la société s’est féminisée » n’a aucun statut analytique : ni symptôme, ni interprétation, ni transfert, mais une prescription idéologique déguisée en évidence.
Michel Foucault a montré que se prendre pour une instance normative, c’est rejoindre les dispositifs de pouvoir qu’on prétend contester. Dans Les Anormaux (1974-75), il décrit comment les figures du « monstre », de l’« incorrigible » ou de l’« enfant masturbateur » ont institué un tribunal médical et moral. Désigner aujourd’hui des hommes et des femmes « vrais » ou « faux » reconduit exactement ce mécanisme.
Cette pratique naît de l’écoute du singulier, se trahit dès qu’elle s’érige en surmoi social ou en discours universel, et quitte alors la clinique pour le catéchisme culturel.
Georges Canguilhem rappelait que la norme n’est jamais donnée une fois pour toutes : produite par le vivant lui-même, inventée, déplacée, jamais figée. Ce qui est « normal » ici devient « pathologique » ailleurs, et inversement.
Ce que certains décrivent comme une « perte » ou une « crise » de la virilité n’est qu’une mutation normative. La société occidentale n’effondre rien : elle invente d’autres versions, plus hybrides, plus ambivalentes, plus mouvantes. La dire « fausse » ou « défaillante », c’est s’accrocher à cette rosy perspective bien connue : avant, c’était mieux.
Élisabeth Badinter a montré, dans XY, de l’identité masculine (1992), que la virilité n’est jamais une essence mais une fiction culturelle, transformée selon les époques, les classes, les contextes. Le guerrier, le patriarche, le père nourricier, l’homme sensible : autant de figures qui se sont succédé, parfois chevauchées.
Aujourd’hui, fragilité masculine, précarité économique, recomposition des couples et des familles obligent à repenser la masculinité autrement. Elle n’a pas à juger ces évolutions, mais à les écouter, les accompagner, à aider à trouver des repères, sous peine de parler le langage des fantômes, arc-boutée sur des catégories déjà menacées.
L’ethnopsychiatrie a beaucoup critiqué la prétention universaliste de la psychanalyse : Freud y aurait inventé une mythologie occidentale : l’Œdipe, la horde primitive, le parricide, qui ne peut s’appliquer partout. Les cultures inventent d’autres récits, d’autres rituels, d’autres modes de transmission.
La virilité « authentique » dont parlent certains n’est qu’un cliché ethnocentré. Chez les Minangkabau de Sumatra, société matrilinéaire, les femmes détiennent l’autorité économique et rituelle, pendant que les hommes circulent entre les maisons. Chez les Igbo du Nigeria, une femme peut devenir « mari » d’une autre femme, et une fille hériter des rôles patrilinéaux en l’absence de fils. Deux sociétés, deux logiques où le rôle social ne se déduit jamais simplement du sexe biologique.
Ce qu’on appelle « virilité » ou « féminité » n’a rien de naturel ni d’universel : ce sont des rituels sociaux mouvants, des inventions qui varient selon les époques et les cultures. Pour rester vivante, la psychanalyse doit s’ouvrir à cette pluralité plutôt que d’opposer, caricaturalement, un Occident « féminisé » (comme si le mot lui-même était une insulte) à un ailleurs fantasmé comme refuge de ce qu’on croit avoir perdu.
Chaque 23 septembre, nous commémorons la mort de Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, qui s’est éteint à Londres en 1939.
La psychanalyse n’a pas vocation à devenir un mausolée, ni une tombe de pierre surmontée d’un petit cafard kafkaïen. Lorsqu’elle s’enferme dans le commentaire des textes fondateurs, ou pire, dans la distribution de certificats de normalité, de masculinité ou de féminité, elle se fige et se meurt. Mais lorsqu’elle s’ouvre à la société vivante, à ses mutations, à ses contradictions, elle retrouve sa puissance : celle de démêler le singulier, d’écouter ce qui échappe aux normes, d’accompagner les inventions subjectives.
À LIRE - Quand Carl Jung descendait dans ses propres ténèbres
Ceci n’est pas un monstre, c’est un sujet. Et si elle veut survivre, cette psychanalyse doit cesser de se rêver tribunal et redevenir ce qu’elle a toujours été : une pratique d’écoute et de déchiffrement, au service de ceux qui tentent de dire leur désir dans un monde en métamorphose.
Mon propos n’est pas de défendre la psychanalyse, mais d’interroger l’éthique des psychanalystes : « Désolé de vous le dire, mais c’est comme ça » (refrain).
Salim Rzin
Crédits photo : CC0
Par Salim Rzin
Contact : salimrzin@gmail.com
Paru le 10/06/2020
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Paru le 03/04/2013
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4 Commentaires
Veronique Giorgiutti
18/08/2026 à 08:08
Je trouve cet article très intéressant.
Didier PLAGNOL
18/08/2026 à 12:18
Cet article est plein de bon sens et de cette modestie, dont devrait s'inspirer tous les psychanalystes, surtout masculins... Le renvoi à Jung me semble précieux, car ce dernier est plus que jamais d'actualité dans ces débats tragi-comiques sur la question du genre. Il nous éclaire en soulignant la richesse du complémentaire "féminin" (anima) chez l'homme et celle du "masculin" (animus) chez la femme, ces instances psychiques complémentaires ayant à s'exprimer, sans porter atteinte à nos génomes XY et XX ... et donc sans en faire des monstres. Il postule même que l'amour rayonne au sein d'un couple, lorsque l'animus de l'un s'harmonise avec l'anima de l'autre. Finalement, la psychanalyse pourrait, encore aujourd'hui, enrichir les débats des neurosciences...
Franz Jung
18/08/2026 à 13:37
La psychanalyse, après avoir un temps dominé le champ intellectuel français, est redevenue ce qu'elle était à ses débuts: un ésotérisme marfginal et le champ d'action d'escrocs divers et variés, de Miller (en grand) à Preciado (en petit dans la controverse avec Sonia Combe), personnalité mondaine plus qu'intelectuelle avec son rond de serviette à Libération et un naufrage méthodogique face à une véritable historienne.
https://www.lemonde.fr/livres/article/2026/04/16/enquete-sur-une-controverse-editoriale-impliquant-l-historienne-sonia-combe-et-le-philosophe-paul-b-preciado-autour-de-la-publication-d-un-recit-de-reassignation-de-genre-au-debut-du-xx-siecle_66804
Sonia Combe. L'identité sexuelle à Berlin au tournant du siècle. 2026. ⟨halshs-05521298⟩
https://shs.hal.science/halshs-05521298v1
Lolopsy
19/08/2026 à 17:46
J'étais présent aux Journées de l'Ecole de la Cause freudienne où P. Preciado était intervenu. Il fut "seulement" applaudi et acclamé par le public, personne ne le critiqua ni ne le hua, et pour cause, il était l'invité de marque de l'événement. Pourquoi prétendre qu'une partie du public lui fut hostile, alors que tout le monde était ravi de l'écouter ? Pourquoi ne pas dire la vérité quand on est invité et applaudi comme une star ? C'est bizarre de raconter le contraire ensuite.