Elvis Ntambua Mampuele, romancier, lauréat du Prix Senghor du public du premier roman : « La culture ne met pas fin à une guerre, mais elle peut aider une société à guérir, à se rassembler et à préparer les conditions d’une paix durable » Par Karim El Haddady.
Alors que les conflits armés continuent de ravager l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le gouvernement vient de célébrer, le 2 août, la Journée nationale du Génocost, rendant ainsi hommage aux milliers de victimes de la guerre. Crimes contre l’humanité, violences sexuelles, autodafés, Ebola… la situation politique, socioéconomique et culturelle dans le pays ne cesse d’empirer.
Auteur de Makila (La Croisée des chemins, 2024), roman d’un enfant-soldat, Elvis Ntambua Mampuele, lauréat du Prix Senghor du public du premier roman, décrypte la situation avec le regard d’un artiste engagé. Entretien.
Karim El Haddady : Comment suivez-vous, depuis la France, le développement des faits dans votre pays ?
Elvis Ntambua Mampuele : Depuis la France, je suis de très près l’évolution de la situation en République démocratique du Congo. Je m’informe quotidiennement à travers les médias, les rapports d’organisations internationales, les réseaux sociaux, et surtout les échanges réguliers avec ma famille, mes proches et d’autres Congolais vivant sur place.
La distance géographique ne diminue en rien l’inquiétude ni l’attachement que je ressens pour mon pays. Chaque nouvelle liée aux violences dans l’est de la RDC est vécue avec beaucoup d’émotion. La commémoration du Génocost est un moment important pour honorer la mémoire des victimes, rappeler l’ampleur des souffrances endurées par les populations et sensibiliser la communauté internationale à cette tragédie qui dure depuis trop longtemps.
Depuis la France, j’essaie également de contribuer, à mon niveau, en relayant des informations fiables, en participant aux initiatives de sensibilisation et en encourageant les actions en faveur de la paix, de la justice et de l’assistance aux populations affectées.
Selon plusieurs observateurs internationaux, dont Human Rights Watch, le groupe armé antigouvernemental M23 et l’armée rwandaise « sont à l’origine d’exactions et de recrutements forcés des soldats », dont forcément des jeunes, dans l’est du pays. En quoi une Journée nationale peut-elle contribuer à la résolution pacifique de ce problème ?
Elvis Ntambua Mampuele : Une Journée nationale, à elle seule, ne peut évidemment pas mettre fin aux violences, aux recrutements forcés ou aux graves violations des droits humains commises dans l’est de la RDC. Ces problèmes exigent des réponses concrètes : des efforts diplomatiques, des mesures de sécurité efficaces, la protection des populations civiles, la lutte contre l’impunité et un engagement fort de la communauté internationale.
En revanche, une journée comme le Génocost joue un rôle essentiel sur le plan de la mémoire et de la conscience collective. Elle permet d’honorer les victimes, de reconnaître les souffrances endurées par les populations et de rappeler que ces crimes ne doivent ni être oubliés ni banalisés. C’est aussi une occasion d’interpeller les décideurs nationaux et internationaux afin qu’ils traduisent les discours en actions concrètes.
En définitive, cette journée ne résout pas le problème à elle seule, mais elle peut contribuer à maintenir la pression en faveur de la vérité, de la justice et d’une paix durable. Sa portée dépend ensuite de la volonté politique de transformer cette commémoration en politiques et en actions concrètes.
La situation dans le pays est on ne peut plus critique. Les massacres, les violences sexuelles, les crimes contre l’humanité, les épidémies (Ebola) et l’exploitation excessive des ressources naturelles, qui remontent à plus de trois décennies, semblent ne pas vouloir prendre fin. Vous pensez toujours que la culture peut résoudre ce genre de crises ? Si oui, comment ?
Elvis Ntambua Mampuele : La culture, à elle seule, ne peut pas résoudre une crise aussi complexe. Les conflits dans l’est de la RDC trouvent leurs racines dans des enjeux sécuritaires, politiques, économiques et géostratégiques qui nécessitent des réponses adaptées de la part des autorités congolaises, des acteurs régionaux et de la communauté internationale.
En revanche, la culture est un levier puissant de reconstruction. Elle permet de préserver la mémoire des victimes, de transmettre l’histoire aux jeunes générations, de lutter contre les discours de haine et de renforcer le sentiment d’appartenance à une même nation. À travers la musique, le cinéma, la littérature, le théâtre ou les arts visuels, les artistes peuvent sensibiliser l’opinion publique, donner une voix aux personnes touchées par les conflits et promouvoir les valeurs de paix, de dialogue et de cohésion sociale.
L’histoire montre que la culture accompagne souvent les processus de réconciliation après les conflits. Elle ne remplace ni la justice, ni les réformes institutionnelles, ni les solutions sécuritaires, mais elle contribue à reconstruire le lien social, sans lequel une paix durable reste difficile à consolider. C’est pourquoi je considère que la culture ne met pas fin à une guerre, mais qu’elle peut aider une société à guérir, à se rassembler et à préparer les conditions d’une paix durable.
Votre roman, Makila (« sang »), paru à La Croisée des chemins en 2024 à Casablanca et lauréat du Prix Senghor du public du premier roman en 2025, a cette ambition. Il raconte la guerre à travers les yeux d’un enfant-soldat de 11 ans, Tshituala. « À quoi sert l’écriture dans une société qui ne lit pas ? », pour reprendre l’expression de Driss El Khouri (1940-2022), écrivain marocain ?
Elvis Ntambua Mampuele : Je ne dirais pas que nous vivons dans une société qui ne lit pas. Je dirais plutôt que nous vivons dans une société qui lit autrement. Les gens lisent sur leurs téléphones, sur les réseaux sociaux, dans les médias numériques. Le véritable défi est peut-être moins l’absence de lecture que la place accordée au livre et à la lecture approfondie.
L’écriture reste indispensable. Elle sert d’abord à préserver la mémoire d’un peuple. Ce qui n’est pas écrit risque d’être oublié, déformé ou confisqué. Elle permet également de transmettre des idées, de questionner les injustices, de témoigner de son époque et d’ouvrir le débat. Même lorsqu’un livre ne touche qu’un nombre limité de lecteurs, son influence peut être considérable.
Les grandes transformations sociales et intellectuelles ont souvent commencé par des textes lus par une minorité avant de nourrir une réflexion collective. Écrire, c’est donc faire confiance au temps. On n’écrit pas seulement pour le public d’aujourd’hui, mais aussi pour les générations de demain. L’écriture est un acte de mémoire, de liberté et de responsabilité. Tant qu’il y aura une personne pour lire, réfléchir et transmettre, elle conservera toute son utilité.
Que doit-on savoir sur la réception de votre roman au Congo, voire en Afrique et dans le reste du monde ? Pensez-vous que sa traduction en d’autres langues pourrait favoriser la réceptivité des voix des enfants-soldats et des victimes de cette guerre ?
Elvis Ntambua Mampuele : Absolument. La traduction est bien plus qu’un simple exercice linguistique : c’est un acte de transmission et d’ouverture. Lorsqu’un livre est traduit, il franchit les frontières, touche d’autres publics et permet à des réalités souvent ignorées d’être entendues à l’échelle internationale. Dans le cas des enfants-soldats et des victimes de la guerre en RDC, traduire leurs récits, c’est leur donner la possibilité d’être écoutés au-delà de leur espace géographique et linguistique.
Plus ces témoignages circulent, plus ils peuvent susciter de l’empathie, nourrir le débat public, interpeller les décideurs et mobiliser les organisations de défense des droits humains. Cependant, la traduction ne suffit pas à elle seule. Un livre doit aussi être diffusé, lu, discuté et porté par les médias, les universités, les festivals et les institutions culturelles. La traduction ouvre la porte ; la diffusion permet à la voix de traverser cette porte.
Je suis convaincu que les histoires ont le pouvoir de changer les regards. Lorsqu’elles sont accessibles dans plusieurs langues, elles cessent d’être seulement l’histoire d’un peuple pour devenir une préoccupation universelle. Et c’est précisément ce dont les victimes ont besoin : non seulement d’être entendues, mais aussi reconnues.
Dans votre prologue, qui semble être un discours adressé aux décideurs du monde entier, notamment occidentaux, où vous dénombrez les richesses naturelles du Congo et de l’Afrique, dont dépend forcément l’économie mondiale, vous écrivez : « Si réellement “l’abondance des biens ne nuit pas”, moi, j’affirme que “tout excès nuit”, car les richesses du sol africain l’ont carrément appauvri. » Comment analyser ce paradoxe ?
Elvis Ntambua Mampuele : Ce paradoxe renvoie à ce que de nombreux économistes appellent la « malédiction des ressources ». En théorie, un pays aussi riche en minerais, en forêts, en eau et en terres fertiles que la RDC devrait être l’un des plus prospères du monde. Pourtant, cette abondance est devenue, au fil de l’histoire, un facteur de convoitise, de conflits et d’ingérences.
Lorsque j’écris que « tout excès nuit », je ne condamne pas la richesse en elle-même. Je dénonce plutôt la manière dont cette richesse a été transformée en source de violence. Les minerais stratégiques, indispensables aux nouvelles technologies et à l’économie mondiale, attisent les rivalités, alimentent les groupes armés, encouragent les exploitations illégales et prolongent des conflits qui coûtent des millions de vies.
Le véritable paradoxe est là : ce qui devrait être une bénédiction pour les populations devient souvent une source de souffrance. Les habitants des régions les plus riches en ressources sont parfois ceux qui connaissent le plus de pauvreté, d’insécurité et de déplacements forcés.
À travers cette réflexion, je voulais aussi interpeller la conscience collective. Les richesses de l’Afrique ne devraient pas être un motif de guerre, mais un levier de développement partagé, de dignité et de prospérité pour les peuples qui vivent sur cette terre. Le problème n’est donc pas l’abondance des ressources ; c’est la manière dont elles sont convoitées, exploitées et gouvernées. Tant que cette logique primera sur l’intérêt des populations, le paradoxe demeurera.
À Lingwala, commune où vous avez vu le jour, vous avez mis en place la première boîte à livres, étant donné que les prix des livres chez vous dépassent largement les capacités d’achat du citoyen lambda. Votre boîte résiste-t-elle toujours ou a-t-elle été dévastée par la guerre ?
Elvis Ntambua Mampuele : Oui, la boîte à livres de Lingwala existe toujours. Sa présence est, pour moi, un symbole d’espoir et de résistance par la culture. Dans un contexte où le livre demeure inaccessible pour une grande partie de la population en raison de son coût, cette initiative vise à démocratiser l’accès à la lecture et à montrer que le savoir peut circuler librement.
Une boîte à livres peut sembler modeste face à l’ampleur des défis que connaît la RDC, mais chaque livre qui passe de main en main est une victoire contre l’ignorance, le découragement et le repli sur soi. C’est une manière de dire que, malgré les difficultés, la culture continue de vivre et de créer du lien entre les citoyens.
Malheureusement, les autorités de la maison communale n’ont pas été en mesure de garantir sa sécurité ni d’en assurer la préservation. Aujourd’hui, elle est remisée dans un coin du salon de ma mère, dans l’attente de jours meilleurs.
Mais ce qui m’attriste le plus aujourd’hui, c’est l’actualité du livre en RDC. Je pense notamment à l’autodafé survenu au début du mois d’août à Kinshasa. Voir des livres partir en fumée est toujours un drame, mais lorsque les autorités elles-mêmes sont mises en cause dans un tel acte, c’est toute l’image de notre pays qui en souffre.
Quel message avons-nous envoyé au monde en laissant croire que ceux qui devraient protéger le savoir sont associés à sa destruction ? Nous ne mesurons pas toujours la valeur ni l’importance des livres dans une mégapole de près de 18 millions d’habitants, où l’on compte malheureusement davantage de bars et d’églises que de librairies et de bibliothèques.
Dans un tel contexte, les bouquinistes jouent un rôle essentiel : ils rendent les livres accessibles, font circuler les idées et permettent à des milliers de jeunes de lire malgré des moyens limités. Ce sont pourtant ces mêmes bouquinistes qui se retrouvent aujourd’hui les premières victimes. Beaucoup ont perdu une grande partie de leur fonds, avec pour conséquence non seulement un lourd préjudice économique, mais aussi une perte culturelle inestimable.
Car lorsqu’un livre brûle, ce n’est pas seulement du papier qui disparaît : c’est une part du savoir, de la mémoire et de la transmission qui part en fumée.
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C’est pourquoi je reste profondément attaché au projet des boîtes à livres. J’y vois un formidable outil d’émancipation, de partage et de gratuité du savoir. Kinshasa compte vingt-quatre communes. Mon rêve est de voir une boîte à livres dans chacune d’elles, puis dans toutes les grandes villes du pays. La lecture ne doit pas être un privilège réservé à une minorité ; elle doit devenir un bien commun, accessible à tous.
Crédits photo : Elvis Ntambua Mampuele, à la remise du prix Senghor du premier roman (Ngoiesamuel243)
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 01/06/2024
314 pages
Eddif Maroc
19,00 €
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