Le Québec ne supprime pas 38 millions $ pour les écoles, mais retire la garantie qu’ils serviront aux livres. Désormais fondue dans une enveloppe globale, cette somme pourra financer d’autres priorités. À l’approche des élections provinciales, libraires, éditeurs et anciens ministres réclament le retour d’un financement sanctuarisé.
Le 13/08/2026 à 14:22 par Hocine Bouhadjera
285 Partages
Publié le :
13/08/2026 à 14:22
285
Partages
Les nouvelles règles transmises aux centres de services scolaires (CSS), qui administrent les établissements publics d’un territoire, pour l’année 2026-2027, intègrent les sommes jusque-là réservées aux livres dans une enveloppe globale d’environ 288 millions $ canadiens (179,5 millions € environ).
Celle-ci pourra financer aussi bien les collections des bibliothèques scolaires que des activités sportives, des projets pédagogiques, des activités parascolaires, des sorties éducatives ou encore des projets culturels, scientifiques et artistiques. Le ministère québécois de l’Éducation le confirme : pour l’année scolaire 2026-2027, les sommes jusque-là réservées à certains usages pourront être dépensées plus librement par les établissements. Seule l’aide alimentaire conserve un budget protégé.
Pour le milieu du livre, la différence est grande : rien ne garantit désormais que les 38 millions $ seront effectivement dépensés en livres. La réforme est portée par Sonia LeBel, ministre de l’Éducation du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), formation autonomiste de centre droit au pouvoir, conduite depuis avril par Christine Fréchette.
La mesure concernée, connue jusqu’ici sous le numéro 15103, servait au développement des bibliothèques scolaires et des coins lecture. L’allocation reposait notamment sur les effectifs scolaires et comprenait aussi un montant calculé par enseignant titulaire au préscolaire et au primaire.
Cette architecture comportait notamment un soutien d’environ 300 $ par enseignant pour acheter des livres destinés à la classe. Pour les collections des bibliothèques, le financement fonctionnait par ailleurs avec une participation des CSS : le ministère assumait les deux tiers du coût tandis que le réseau scolaire devait fournir le dernier tiers.
La disparition de cette mécanique dédiée nourrit une autre inquiétude : lorsqu’un CSS n’est plus tenu de consacrer sa part au livre, rien ne l’empêche de privilégier une dépense ne nécessitant pas cette contribution supplémentaire.
Cette modification ne fait en revanche pas disparaître la législation québécoise qui encadre les achats institutionnels. Les écoles, centres de services scolaires et autres organismes concernés restent soumis aux règles d’acquisition auprès des librairies agréées, avec notamment l’obligation de répartir leurs achats entre au moins trois librairies agréées de leur région. Autrement dit, la loi continue de protéger le circuit d’achat du livre, elle ne garantit pas le volume de livres qui sera acheté.
L’Association des libraires du Québec (ALQ) avait précisément demandé, dès les consultations prébudgétaires de février, le maintien intégral de la mesure 15103, son indexation et la garantie que les sommes destinées aux enseignants demeurent consacrées aux livres.
En avril, plusieurs organisations du livre et de l’éducation alertaient déjà sur la perspective d’une fusion des enveloppes. Libraires, éditeurs, écrivains, distributeurs, coopératives scolaires et spécialistes des bibliothèques demandaient alors au gouvernement de maintenir des budgets « protégés et traçables » pour les acquisitions. Une pétition déposée à l’Assemblée nationale a ensuite recueilli plus de 17.000 signatures.
La contestation avait déjà gagné le terrain politique au printemps. En mai, Gabriel Nadeau-Dubois, député de Québec solidaire, formation de gauche souverainiste, avait dénoncé le risque de voir les écoles réduire leurs achats de livres. Le Parti libéral du Québec (PLQ), formation fédéraliste de centre et principale force d’opposition, avait lui aussi demandé à Sonia LeBel de préserver une enveloppe protégée.
Le gouvernement défend au contraire une logique d’autonomie locale. Interrogé par La Presse Canadienne, le cabinet de Sonia LeBel estime que les centres de services scolaires doivent pouvoir utiliser les crédits en fonction des besoins propres à leur territoire, plutôt que de voir certaines sommes automatiquement réservées à un usage précis. Québec dit ainsi vouloir fixer des objectifs au réseau scolaire tout en lui laissant davantage de latitude sur les moyens.
Le contraste n’en est pas moins notable avec le discours tenu quelques semaines auparavant. Début juin, Québec annonçait 24,1 millions $ sur trois ans, présentée comme devant permettre le renouvellement des bibliothèques des écoles secondaires, avec l’objectif affiché de rendre disponibles plus d’un million de nouveaux livres. Sonia LeBel déclarait alors que « la lecture est à la base de la réussite éducative ».
En somme, le gouvernement affirme vouloir accroître l’accès aux livres tout en supprimant, dans son fonctionnement budgétaire général, la garantie que certaines sommes leur resteront exclusivement destinées.
Les achats institutionnels constituent une part importante de l’économie du livre québécoise. Selon l’ALQ, les ventes aux écoles représentent en moyenne 36 % du chiffre d’affaires des librairies, tandis que près d’une librairie sur quatre se considère déjà dans une situation financière fragile. D’après le Bilan Gaspard 2025 de la Banque de titres de langue française, les ventes en nombre d’exemplaires aux collectivités - écoles et bibliothèques - ont reculé de 9,6 % en 2025. L’édition jeunesse a, elle, baissé de 10 %.
Un précédent historique inquiète également la profession. L’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française rappelle que le financement destiné au développement des collections existe depuis 2005 et a généralement bénéficié d’une protection budgétaire. Chaque fois que celle-ci a été levée, affirme l’organisation, les acquisitions ont nettement diminué.
ActuaLitté avait déjà documenté une séquence comparable en 2014, lorsque les commissions scolaires n’avaient plus été tenues de consacrer 7 $ par élève à l’achat de livres. L’UNEQ redoutait alors de voir fondre une enveloppe annuelle d’environ 15 millions $. L’année suivante, le risque de voir ces crédits réaffectés à d’autres dépenses restait au centre des préoccupations.
La bataille intervient surtout dans un contexte où les indicateurs de lecture sont loin d’être rassurants. Selon les données du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes, reprises par la Fondation pour l’alphabétisation, 47 % des Québécois de 16 à 24 ans se situent sous le niveau 3 de littératie, considéré comme le niveau souhaité. Pour l’ensemble des 16-65 ans, la proportion atteint 52 %.
Le dossier s’est naturellement invité dans la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois ! », créée en 2014 par les auteurs Amélie Dubé et Patrice Cazeault. Devenue un rendez-vous majeur des librairies de la province, l’initiative vise chaque été à concentrer l’attention du public sur la production éditoriale québécoise.
Cette année, l’ALQ a profité de la journée pour replacer le financement des livres scolaires au centre du débat. Des centaines de librairies indépendantes ont distribué des signets rappelant que le livre à l’école ne devait pas devenir une dépense discrétionnaire. L’association demande désormais au parti qui formera le prochain gouvernement de rétablir une enveloppe réservée.
La contestation a également reçu le soutien de huit anciens ministres québécois de la Culture, des Communications ou de l’Éducation : Luc Fortin, Louise Beaudoin, Agnès Maltais, Line Beauchamp, Michelle Courchesne, Christine St-Pierre, Maka Kotto et Hélène David. Dans une lettre rendue publique le 12 août et relayée par La Presse Canadienne, ils mettent en garde contre les conséquences éducatives mais aussi civiques d’un recul de la lecture, présentée comme un espace de réflexion et de construction d’un langage commun.
À LIRE - Budget du Québec 2026-2027 : le livre, l’école et les bibliothèques sortent gagnants
Le dossier prend dès lors une dimension électorale. Les prochaines élections générales provinciales sont prévues le 5 octobre 2026, avec un déclenchement attendu le 29 août. Le PLQ avait déjà annoncé vouloir faire de la lecture une « priorité nationale » et proposer la remise annuelle d’un livre jeunesse québécois en français à chaque élève du primaire.
Crédits photo : CC0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Commenter cet article