Du côté des fantômes

Anne-Fleur Multon

Au début, Olivia voudrait encore arranger la phrase. Son grand-père a tué son arrière-grand-mère, oui, mais enfin, c’était un accident, il était malade, il fabriquait des maisons de poupée. Raph coupe court : « Tuée? On peut pas tuer pas totalement quelqu’un, ma poulette ». Tout Du côté des fantômes se loge dans cette correction grammaticale et morale : rendre au meurtre son nom de féminicide, rendre à Raymonde une vie antérieure à sa mort, comprendre ce qu’une famille a dû tordre pour continuer à déjeuner ensemble.

Anne-Fleur Multon choisit une langue qui pense plus vite qu’elle ne ponctue. Elle bégaie, bifurque, fait des blagues au bord du gouffre, passe du café au sang, d’un souvenir d’enfance à une archive, d’un corps désiré à une photographie. Le burlesque n’allège pas le tragique ; il l’empêche de se figer. « C’était un gratin qui avait le goût d’une famille. »

Quelques pages plus loin, l’enquête peut produire cette phrase terrible et drôle : « Il est navrant de voir à quel point l’assassinat de mon arrière-grand-mère manque d’imagination. » Le roman trouve là son ton propre, irrévérencieux sans désinvolture.

Sa grande force est de montrer la transmission du silence sans transformer les femmes qui l’ont entretenu en accusées supplémentaires. La mère parle enfin et Olivia pense : « J’aurais voulu qu’elle se taise. J’aurais voulu qu’elle ne s’arrête plus jamais de parler. » Photographies, désir queer, mémoire des corps et recherches sur les féminicides font remonter une autre histoire sous l’histoire familiale officielle.

Le dispositif connaît cependant quelques débordements, mais ils témoignent aussi de son ambition. La syntaxe volontairement foisonnante peut devenir systématique ; certains inserts documentaires et universitaires ralentissent par moments le mouvement romanesque, tandis que la sous-intrigue de la logeuse, un peu à part, détourne brièvement l’attention du cœur du récit. Mais ces écarts soulignent aussi l’énergie d’un texte qui refuse de se laisser enfermer.

La fin répare sans prétendre effacer. Olivia comprend : « De fait, c’était dingue, et dingue aussi d’avoir trouvé ça normal avant. » Puis les filles recollent le nom de Raymonde sur un mur et plongent dans la mer. Sous la lune, « RAYMONDE 83 ANS réfléchissait ses rayons. Elle n’avait jamais brillé aussi fort. » Le fantôme n’est pas exorcisé. Il devient enfin visible.

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
11/08/2026 à 11:26

0 Commentaire

476 Partages

Commenter cet article

 

Du côté des fantômes

Anne-Fleur Multon

Paru le 20/08/2026

Editions de l'Observatoire

21,00 €