Des femmes sans bouche

Maud Jan-Ailleret

Camille sait ouvrir un ventre, extraire un enfant, recoudre. Elle sait moins bien ouvrir une famille. Dès les premières pages, Maud Jan-Ailleret installe ce paradoxe avec une formule nette : « Donner la vie, c’est mon métier. La vivre, c’est plus compliqué. » À quarante-deux ans, gynécologue épuisée, en crise avec Henri et bientôt enceinte sans l’avoir voulu, Camille découvre que le silence familial possède ses propres cicatrices. Une grand-mère qui perd la mémoire, une mère qui élude, une statuette privée de bouche, des carnets cachés : l’enquête intime se met en marche.

Le roman fonctionne d’abord comme un page-turner généalogique. Les révélations sont distribuées avec efficacité, des années de guerre aux secrets laotiens, et les motifs — l’eau, la maternité, la bouche, la noyade — relient les générations sans que l’élan narratif se perde. « L’esquive est notre sport national. » constate Camille ; toute l’histoire consiste précisément à changer de discipline. Le dialogue mère-fille atteint alors sa cible : « Une mère connaît son enfant, mais est-ce qu’une fille connaît sa mère? » Et l’on comprend combien une famille peut tenir par ce qu’elle tait : « On peut tout cacher. Même à ses propres enfants. »

Cette lisibilité est aussi la limite du livre. Le symbole de la femme sans bouche, très fort en lui-même, est abondamment commenté ; la mémoire transgénérationnelle, la psychogénéalogie et l’EMDR sont expliquées jusqu’à devenir parfois la clef officielle du récit. Là où le roman pouvait laisser plusieurs interprétations coexister, il balise volontiers le chemin. Les parallèles entre traumatismes, eau, grossesses et morts finissent également par sembler trop parfaitement emboîtés, au risque de convertir le hasard des vies en système.

L’émotion, pourtant, résiste au dispositif parce qu’elle passe par des scènes concrètes : Mado retrouvant Esther, trois mains serrées, une mère prononçant enfin le mot aimer. Camille résume brutalement l’héritage : « On est toutes les trois cette statuette de femme sans bouche. » Le dénouement assume ensuite sa lumière, jusque dans cette certitude : « Et tout à coup, je le sais : je suis prête. »

Des femmes sans bouche ne cultive ni l’ambiguïté ni la sécheresse ; il choisit la réparation, parfois avec insistance, mais avec une vraie puissance de transmission.

Sortie le 19 août.

 
 
 
 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
11/08/2026 à 11:21

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Des femmes sans bouche

Maud Jan-Ailleret

Paru le 19/08/2026

336 pages

HarperCollins France

19,90 €