« Lundi matin, L’Empereur, sa femme et le petit prince... », vous connaissez ? Ma fille l'écoute désormais en boucle, en boucle, en boucle, en boucle, en boucle du lundi au dimanche. Ce qui m'a donné beaucoup de temps (bien trop de temps, en réalité), pour m'interroger : quand aurait-il fallu retirer à ce monarque son droit de sortie ?
Le 15/08/2026 à 09:30 par Nicolas Gary
19 Réactions | 336 Partages
Publié le :
15/08/2026 à 09:30
19
Commentaires
336
Partages
Au départ, nous avions surtout affaire à une comptine dont je poursuivrais volontiers l’auteur — ou l’autrice, l’anonymat protège encore quelqu’un — pour autocontrefaçon. Lundi plagie mardi, qui devient le brouillon du mercredi, qui pompe jeudi, et ainsi de suite. On change un jour, le reste demeure : vous parlez encore de création de l'esprit ? Un esprit malade, assurément.
Les faits : lundi matin, l’empereur, sa femme et le petit prince se présentent chez un quidam pour lui « serrer la pince ». Il est absent. Le prince annonce qu’ils reviendront le lendemain. Mardi : toujours aux abonnés absents, mercredi, itou... puis rebelotte jeudi, vendredi, samedi et dix de der, le dimanche.
La tradition associe volontiers le trio à Napoléon III, à l’impératrice Eugénie et au prince impérial. Le Second Empire avait sûrement ses problèmes ; nous ignorions qu’il comptait parmi eux l’incapacité de la famille régnante à prendre rendez-vous. Car si la chanson apprend les jours, elle renseigne moins sur l’état mental de l’empereur.
Administrativement, tout va bien. Pour un objectif de sept visites, le taux d’exécution atteint 100 %. Que personne n’ait été rencontré relève d’un autre tableau de bord. L’Empire vient d’inventer la politique publique moderne : mesurer l’action plutôt que son résultat. Bénéficiaires touchés : zéro. Mais le KPI n’était pas là-dessus.
À LIRE - La comptine “Il était un petit navire” : autopsie d’un cannibalisme parfaitement évitable
Quant à l’absent, peut-être travaille-t-il – une exotique hypothèse pour les trois visiteurs dont les professions frisent l'absence d'emploi. Le télétravail aurait pu sauver la monarchie ; encore aurait-il fallu prévenir l’intéressé. Le souverain ne vous annonce pas sa venue : c’est à vous de l’avoir prévue. Cela explique l’absence. Pas l’acharnement.
Pourquoi consacrer une semaine à serrer la main d’un inconnu ? Logiquement, une visite de courtoisie ne survit pas au troisième échec. Cette pince cache au moins un homard : impératif constitutionnel, vieux pacte dynastique, validation secrète du règne ? L’homme serait une sorte de Conseil constitutionnel à lui seul, sonnette en prime. L’impératrice témoigne, le prince garantit la continuité, l’empereur serre des louches. Enfin, il essaie. Mercredi : cellule de crise. Vendredi : les marchés attaquent le franc. Dimanche, le régime tient encore, la pince toujours pas.
Mais même la raison d’État n’explique pas la méthode. Un souverain, même irrationnel, enverrait d'abord un émissaire. Lui revient. Exactement pareil. Lundi, on se moque. Mardi, on s’interroge. Mercredi, on regarde l’empereur autrement.
L’homme est absent, donc il faut revenir. Il est encore absent, donc il faut encore revenir. Plus la stratégie échoue, plus l’échec semble confirmer qu’il faut la poursuivre. Sans diagnostiquer qui que ce soit à partir d’une comptine, la conduite prend l’allure d’un rituel compulsif : même séquence, rigidité procédurale, impossibilité apparente d’interrompre le cycle.
La visite a changé de statut. Lundi, elle sert à rencontrer quelqu’un. Mercredi, elle devient protocole. Vendredi, nécessité intérieure. Il ne va plus chez cet homme parce qu’il espère le trouver, mais parce que, la veille, précisément, il ne l’a pas trouvé.
À LIRE - Chère Élise : entre charge mentale et déclaration d'amour, l'art de réparer un sot
La mécanique devient oppressante, comme le Canon de Pachelbel lorsque l’auditeur ne s’intéresse plus à l’harmonie mais commence à envisager des mesures coercitives contre le chef d’orchestre. À la cinquième occurrence, on ne souhaite plus que l’homme ouvre. On veut empêcher l’empereur de sonner. Une panne de carrosse, une gastro : n’importe quoi. Rien. Vendredi, il repart. Samedi, il recommence.
Et deux étranges personnes assistent à tout cela sans broncher.
L’impératrice ne dit rien. Le prince possède une seule fonction : annoncer le lendemain. Lundi échoue ? Mardi. Mardi ? Mercredi. Cet enfant présente la souplesse stratégique d’une borne de parking. Mais si « nous reviendrons demain » n’était pas une décision ? Si c’était une technique de désescalade ?
L’empereur est devant la porte. Personne ne répond. Le petit prince par une causalité sidérante : « Puisque c’est ainsi, nous reviendrons demain. » Traduction clinique : oui, papa. Bien sûr, papa. Demain. Mais pour le moment, on rentre. Or, ce prince ne tient pas l’agenda : il négocie la sortie de crise. L’impératrice observe. Ce n’est plus une visite d’État. C’est une prise en charge ambulatoire.
Rassurant : l’empereur va mal, mais sa famille l’entoure. Sauf que six jours passent sans dispute, sans même un « Napoléon, là ça suffit ». L’impératrice reste muette ; le prince produit chaque matin la phrase exacte qui relance le dispositif. Ce n’est plus une famille, mais un mécanisme à trois pièces. Et rien ne prouve qu’il en comporte trois.
Pourquoi accorder une existence autonome à l’impératrice et au prince ? La première ne parle jamais. Le second verbalise ce que l’empereur semble incapable de décider lui-même. L’un agit, l’autre formule, la troisième accompagne. Une seule personne, plusieurs instances. Freud aurait demandé un divan. L’empereur possède déjà un Empire.
Ce n’est jamais le souverain qui prononce la reconduction du rituel. La décision vient d’une autre voix : « nous reviendrons demain ». La volonté a été externalisée. Le « je » s’est transformé en « nous ». Une sorte de Fight Club dynastique. Première règle : ne jamais demander à l’empereur qui sont exactement les deux personnes qui l’accompagnent. Car une fois l’épouse et le fils placés sous réserve, il reste un personnage dont personne n’a contrôlé l’état civil.

L’homme absent. Et d'ailleurs, pourquoi connaît-il cette adresse ? Et comment ? Nous savons où il habite, mais pas son nom. Aucun lien avec la Couronne n’est expliqué, aucun rendez-vous pris. Pourtant l’empereur connaît parfaitement son domicile. Surtout, cet homme est absent chaque fois que l’empereur est présent.
À LIRE - Le Bon Roi Dagobert : une histoire d'organisation et de management toxique
Sept visites. Sept absences. Nous avons traité cette corrélation comme de la malchance. C’était imprudent. Et si l’homme n’était jamais chez lui précisément parce que l’empereur se trouve dehors ? Il existe alors une explication infiniment plus économique. C’est son adresse.
Depuis lundi, l’empereur essaie de se rendre visite. Il sort de chez lui, arrive devant sa propre porte et constate que l’occupant est absent. Ce qui est exact. Il est sur le trottoir. La démonstration devient malheureusement imparable. Pour être chez lui, il faudrait qu’il n’aille pas chez lui. Pour se trouver, il devrait cesser de se chercher. Pour se serrer la pince, il faudrait déjà être deux. Or nous venons d’en perdre plusieurs.
L’impératrice ? Existence non établie. Le petit prince ? Forte présomption de voix intérieure. L’homme absent ? L’empereur. Reste peut-être un seul individu, devant son propre domicile avec deux constructions mentales, afin d’en rencontrer une troisième. Lorsqu’il échoue, l’une de ces voix promet que demain sera différent.
Lundi, excentricité. Mardi, persévérance. Mercredi, inquiétude. Jeudi, le voisinage devrait réagir. Samedi, le laisser ressortir relève presque de la faute professionnelle. Puis arrive dimanche.
Pendant six jours : absent lundi ? Mardi. Mardi ? Mercredi. Mercredi ? Jeudi. Jeudi ? Vendredi. Vendredi ? Samedi. Samedi ? Dimanche. Le dimanche matin, rien ne change. Même adresse, même homme absent. Mais le petit prince prononce soudain :
« Puisque c’est ainsi nous ne reviendrons plus. »
Enfin. Mais... Pourquoi ? L’échec est identique aux six précédents. Rien ne permet de supposer que l’empereur vient d’acquérir cette faculté jusqu’ici inaccessible : tirer une conclusion de l’expérience.
Deux possibilités. Après six jours de comportement identique, le septième échec lui rend spontanément la raison. Ou quelqu’un a enfin compris qu’il suffisait de l’empêcher de sortir.
La seconde hypothèse présente l’avantage d’être compatible avec les six couplets précédents. Le dimanche n’est donc pas le jour où l’empereur renonce. C’est celui où l’on intervient. Après une semaine à observer un homme quitter son domicile avec deux personnes incertaines pour vérifier qu’il n’était effectivement plus chez lui, un tiers a considéré que le protocole expérimental avait livré assez de données.
La comptine ne précise pas la nature de l’intervention. Retenons la plus efficace : la camisole.
À LIRE - Frère Jacques, Meunier tu dors : quand dormir devient une faute professionnelle
Excellent rapport coût-bénéfice : interruption des déplacements impériaux, suppression des frais de représentation, fin de la politique publique. L’impératrice et le petit prince peuvent continuer de suivre le souverain : s’ils n’existent que dans sa tête, leurs frais de mission sont nuls.
Surtout, le problème initial est résolu. L’empereur ne sort plus. Il est donc chez lui. L’homme qu’il cherchait depuis lundi aussi. Nous pensions écouter une comptine pour apprendre les jours. Nous avions peut-être sous les oreilles une dérive passée de l’inefficacité administrative à la compulsion, puis à la confusion entre visiteur, visité et comité d’accompagnement.
Ma fille, évidemment, réclame qu’on remette la chanson. Dimanche soir, pourtant, l’empereur était enfin chez lui. Il aura simplement fallu l’empêcher d’en sortir.
Crédits illustration : L’empereur Napoleon III, l’impératrice Eugénie de Montijo et Napoléon Eugène Louis Jean Joseph Bonaparte, Prince Imperial
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
19 Commentaires
Jérôme
15/08/2026 à 11:08
Je ne poste jamais de commentaire, mais là un bravo s'impose !
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 08:08
Remerciements sincères pour votre message : heureux de vous avoir donné envie de commenter !
(et un peu fier, si, si, quand même)
N'importe quoi
16/08/2026 à 15:39
Vous ne savez plus quoi écrire pour vous rendre intéressant, c'est ça ?
Laissez ces comptines en paix, on a dû vous bercer trop près du mur, c'est évident, mais plaignez vous à vos parents plutôt que de nous assommer de pareilles imbécilités.
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 08:07
Bonjour
Que vous répondre, sinon que vous ne devriez pas vous faire du mal.
La lecture de ces sujets n'a rien d'obligatoire : offrez vous une séance de yoga, une infusion, une balade (ou une ballade).
Mais ne vous infligez pas ma prose inutilement, ménagez-vous, il fait trop chaud pour s'énerver de la sorte.
Cacane
17/08/2026 à 08:03
J’adore ces décryptages savoureux, drôles et intelligents des comptines.
Merci beaucoup
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 08:09
La série prendra hélas fin, comme toute chose, avant de devenir lassante, mais il en reste quelques uns encore avant l'automne.
Merci de votre message.
Chambaron
17/08/2026 à 08:20
L'explication psychanalytique a de l'intérêt mais la réalité historique, bien que prosaïque, doit être rétablie. Cette comptine est le prototype de ce que l'on a nommé plus tard un 'jingle', une ritournelle publicitaire entêtante.
Napoléon III, vexé de la réputation de va-nu-pieds de ses soldats, avait demandé à l'industriel Alexis Godillot (1816-1893) de mettre au point un nouveau modèle de chaussure, économique mais performante. Non content de rendre imperméable ses brodequins, Godillot introduisit la latéralité : pied droit et pied gauche seraient désormais différenciés. Enthousiasmé, l'empereur proposa d'assurer lui-même la promotion lors d'une sortie en famille, quotidienne et chantante, jusqu'au domicile de Godillot (dans le XVIe arrondissement). C'était le début de l'hygiénisme et ce fut aussi celui des contrats de mécénat sportif. Le succès assuré dès la première semaine, la famille impériale conserva sa paire de démonstration mais la rengaine perdura. Elle fut remplacée en République par le célèbre « un kilomètre à pied, ça use, ça use... » qui permettait de réviser intelligemment les nombres de 1 à 1000 tout en tirant la langue. Mais l'habitude de faire porter à des célébrités de grosses pompes de sport ne s'est pas perdue et l'on voit fréquemment de fausses princesses en arborer sur les podiums dûment 'sponsorisés'. Reste à savoir si elles chantonnent in petto la complainte de Godillot...
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 08:49
Merci Chambaron de cet ajout.
Je ne voulais pas m'intéresser à l'aspect historique, connu pour certains, mais dans tous les cas faciles à retrouver.
Ma fille apprécie tout autant cet apport. :-)
Chambaron
17/08/2026 à 09:38
Attention à la propagation éventuelle de mon explication : au milieu de données historiquement justes se sont glissées quelques excentricités de mon crû. Je pense que tout esprit éclairé saura faire le tri...
Si vous consacrez un billet au sieur Malbrough, n'oubliez pas d'avoir une pensée pour les marins états-uniens indéfiniment occupés sur leur porte-avions à faire des trous dans l'eau dans le golf(e) Persique. Ne sait quand reviendront, Pâques étant encore loin et la Trinité plus encore. En attendant, ils ne mangent pas souvent du bœuf mironton, mirontaine...
Pierre
17/08/2026 à 08:32
Loin des chafouins ou des chafouines trollesques qui ne savent pas ne pas lire, j'ai lu lu lu, je ne suis pas parti ti ti avant la fin fin fin
Une question:
Ces monarques seraient ils ceux ayant un menu uniquement à base de tubercules que seuls leur foi sauve de l'uniformité alimentaire ?
Lundi, des patates
Mardi, des patates
...
Et le dimanche, jour du seigneur, des patates au beurre...
On peut aimer une vie simple et bien ordonnée où l'imprévu n'est pas prévu mais à ce point est ce bien raisonnable ? Et comment s'étonner que son état empire?
Les comptines, ça compte
Merci à vous et à votre enfant
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 08:49
Mille mercis !
Marie
17/08/2026 à 09:00
Jamais Nicolas Gary ne s'est senti aussi fier. Ce fait me rend muette, et m'empêche d'écrire...Peut-être plus tard...Le temps de reprendre respiration.
tiempos futuros
17/08/2026 à 10:07
Savoureux.
Edco
17/08/2026 à 11:01
Merci , extra ! Ah la la , les fameuses comptines et leurs sens cachés ....!!!!
Ici , un article pertinent....
"Comptines pour enfants, un double sens réservé aux adultes... – franceinfo" https://www.franceinfo.fr/culture/musique/chanson-francaise/comptines-pour-enfants-un-double-sens-reserve-aux-adultes_3277847.html?gad_source=1&gad_campaignid=20049407030&gbraid=0AAAAADzlI8RuDSR_3WVdbyopfe1pwRC4v&gclid=Cj0KCQjw4orUBhCjARIsAIbF3qw3znQA6edI3AIEmU3GLyiNagBw0sR9fSpRV29syMvV5BC_Att0_8EaAnDFEALw_wcB#at_medium=1&at_platform=2&at_offre=7&at_campaign=franceinfoculture_DSA&at_adgroup=DSA_Generique&at_adgroupid=149285460195&at_adid=656682948208&at_term=
Pour les jours de la semaine, il y en a de chouettes , + récentes que votre enfant pourra retenir ...hihi...
https://youtube.com/shorts/8CY5txsKO1g?feature=shared
Dej
17/08/2026 à 13:11
Pour la première fois, je frappe à votre porte, uniquement pour vous dire "Bravo".
Anne-Marie
17/08/2026 à 14:12
Ravie de rechantonner ces comptines! Et merci pour ces superbes explications !
Sylvie Hamel/Gribouille
17/08/2026 à 14:57
Savoureux ! merci. Plus jamais je n'entendrai cette comptine sans convoquer Freud et ses amis analystes. Chapeau pour cette virtuosité. Vous nous ferez aussi le Boléro ?
Nicolas Gary - ActuaLitté
17/08/2026 à 15:43
Tam, ta-ta-ta-tam-tam-tam, ta-ta-ta-tam-tam-tam
(ad libitum, puis traversière etc.)
:-)
Catherine
24/08/2026 à 23:26
Quel délice ! encore un bon moment de rires. Merci :)