Paula a vingt-cinq ans, un appartement près de la mer, un compagnon jardinier, une chienne, du linge à étendre et assez de silence pour que les femmes de sa famille reviennent habiter chaque pièce. Une mère, une grand-mère, une tante, une sœur : elles sont loin, parfois mortes, jamais parties. Chez Lucie Bérard, déménager ne suffit pas. On change de ville, de murs, de linge de lit : les gestes, eux, connaissent l’adresse. Les couleurs s'installeront le 19 août.
Le 10/08/2026 à 12:27 par Nicolas Gary
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10/08/2026 à 12:27
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Dès l’ouverture, Paula se souvient : « Je n’ai rien imaginé de gris. » Tout le livre va pourtant s’écrire dans cette bataille de teintes, entre blond décoloré, noir bleuté, rouge interdit, Javel orange et surfaces qu’on voudrait impeccables.
La réussite de Décolorer sa fille tient d’abord à cette matière très concrète. Bérard ne disserte pas sur l’héritage féminin : elle le fait sentir dans les cheveux, les muqueuses, les culottes, les placards, les produits ménagers. « Le bleu, c’est la couleur du propre, ça rassure. » Une phrase presque anodine, et déjà tout est là : le besoin de nettoyer, d’ordonner, de choisir la bonne nuance pour empêcher la saleté, le passé, la honte de remonter à la surface.
Ancienne esthéticienne, Paula connaît les peaux qu’on épile, les poils qu’on arrache, les ongles qu’on façonne, les seins qu’on remonte. Elle connaît aussi la petite religion des flacons. Dans un Monoprix, face aux shampoings, sérums et crèmes, la formule tombe : « On est dans le sex-shop de la féminité attendue. »
C’est drôle, brutal, parfaitement ajusté. Le livre saisit surtout l’ambivalence : ces prescriptions enferment son héroïne, mais elle les aime aussi. Elle prend plaisir aux rayons propres, aux promesses de parfum, aux harmonies bien rangées. Le piège fonctionne précisément parce qu’il brille.
C’est là que le personnage échappe au programme. Paula n’est ni exemplaire ni toujours sympathique. Elle envie, juge, ment, classe les autres femmes selon leur apparence, leur maison, leur aisance. Elle sait que ce regard l’abîme et continue de regarder. Lucie Bérard ne lui fabrique pas une conscience supérieure à son milieu : elle la laisse patauger dans ses contradictions. Cette absence de surplomb donne au récit sa nervosité, et parfois son humour mauvais, celui qui arrive au moment où il ne faudrait pas rire.
Au centre, il y a évidemment la mère. Aimante, défaillante, envahissante ; coiffeuse des corps autant que des souvenirs. Paula croit s’en éloigner, puis la retrouve jusque dans son propre visage : « Ma mère se loge dans tous les miroirs accidentels, les carrosseries de voitures, les robinetteries, les vitres de bus. » Belle trouvaille parce qu’elle ne transforme pas l’héritage en abstraction : il suffit d’une vitre pour que la filiation reparaisse.
Même précision avec le titre, dont le sens se déplie tardivement : « Décolorer sa fille, c’est la faire belle et l’abîmer aussi. Décolorer sa fille, c’est comme aimer sa fille. On en prend soin et on la blesse. » Le livre tient dans cette équivalence cruelle. Les femmes transmettent des gestes qui protègent et blessent dans le même mouvement. Elles apprennent à tenir une maison, présenter un visage, masquer une fatigue, survivre avec élégance. Elles lèguent aussi la peur de mal faire, d’être sale, d’être laide, de décevoir.
Tom apporte de l’air. Jardinier, les mains abîmées, il vit mieux avec ce qui pousse, fane et se salit. Il n’est pas un sauveur, heureusement. Plutôt un autre rapport possible aux choses : moins inquiet de leur dégradation, davantage capable d’accepter qu’un être porte le temps.
Cette cohérence devient aussi la limite du texte. Linge, cheveux, fleurs, Javel, rouge, bleu, taches, odeurs : le réseau symbolique est si serré qu’il finit parfois par se montrer en train de fonctionner. Certaines images reviennent après qu’on les a comprises ; quelques motifs sont soulignés là où leur seule présence aurait suffi.
Le ressassement appartient à la psyché de Paula, donc à la logique narrative, mais il ralentit par endroits un récit qui gagne beaucoup lorsqu’il procède par heurts, associations brusques, souvenirs déclenchés par une odeur ou un objet.
Cela n’empêche pas la voix de tenir. Charnelle, drôle, inquiète, volontiers triviale, elle peut passer en quelques lignes d’un gel douche à la mort, d’un soutien-gorge à la classe sociale, d’un bouquet à la transmission. Et lorsque la sœur refuse d’apporter des fleurs parce qu’elles sont contaminées, son verdict pourrait presque servir de morale générale : « C’est beau mais c’est pourri. » Pas de pureté possible, donc. Ni dans les familles, ni dans les maisons, ni dans les fleurs.
La sortie, si sortie il y a, reste modeste. Paula n’est pas lavée de son histoire. Elle commence seulement à déplacer son regard, jusqu’à envisager ceci : « Arrêter de penser que c’est parfait, partout ailleurs, sauf chez moi. » C’est peu. C’est immense.
Après avoir voulu corriger les corps, les murs, les cheveux et jusqu’à la couleur du monde, elle entrevoit qu’habiter sa vie demandera peut-être moins de produit, moins de frottement. Et qu’une tache n’est pas toujours quelque chose à faire disparaître. (en lice pour le Prix Stanislas 2026)
DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 19/08/2026
254 pages
Intranquilles
20,00 €
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Et si le monde était régi par un code informatique que seuls quelques-uns pouvaient lire ? Avec La Marche du Monde, Lou Lubie signe une nouvelle série de fantasy destinée aux lecteurs de 14 ans et plus. Dans ce premier tome, intitulé Nord, une adolescente mise à l’écart découvre que ses mystérieuses syncopes lui permettent en réalité de lire le code qui régit le monde.
10/09/2026, 06:00
Que reste-t-il de nos « au revoir » ? Dans son nouvel ouvrage, Gilles Marchand s’intéresse à ces mots familiers qui accompagnent les départs, les ruptures, les deuils, mais aussi l’espoir de se retrouver. Un texte intime et universel, à paraître aux éditions Rivages le 7 octobre.
09/09/2026, 07:30
Avec Sous la neige des sentinelles, Mip Ruberto Sanquer entraîne les lecteurs de 14 ans et plus dans une uchronie steampunk située en Haute-Savoie, en décembre 1901. Entre complot, enquête, capacités augmentées et animaux doués de parole, le roman mêle aventure et fantastique dans le décor d’un Noël en haute montagne.
09/09/2026, 06:00
Dans S’envoler, Thierry Clech suit un homme aisé, vieillissant et inquiet face au temps qui passe, qui décide de partir pour un tour du monde organisé. De New York à Kyoto, de l’île de Pâques à Bénarès, les kilomètres défilent, mais le voyage ne suffit pas à combler le vide qui le ronge.
08/09/2026, 10:16
Avec Isaiah dans les eaux du temps, Aurélie Wellenstein entraîne les lecteurs, de 15 ans et plus, dans une fantasy sombre où les courants temporels peuvent faire disparaître les vivants et où le temps lui-même devient une ressource à pêcher. Un récit de survie aux enjeux aussi fantastiques que profondément humains, à paraître le 8 octobre 2026 chez Scrineo.
08/09/2026, 08:00
Comment le VTT, découvert à l’adolescence, est devenu pour Kilian Bron à la fois un espace de liberté, une discipline et un moyen de s’extraire d’un environnement familial difficile. Le vététiste revient sur son parcours, son goût du risque et sa relation à la montagne dans ce récit personnel, préfacé par Martin Fourcade et publié en poche chez Flammarion.
08/09/2026, 07:00
Alors que l’intelligence artificielle et la culture de l’immédiateté semblent gagner chaque pan de nos vies, Raphaëlle Le Baud invite à regarder du côté des ateliers. Dans Petit éloge des métiers d’art, l’entrepreneuse engagée dans le secteur célèbre celles et ceux qui font de la matière, du geste et de la transmission une autre manière d’habiter le monde.
08/09/2026, 06:00
1 Commentaire
Judith
15/08/2026 à 17:53
Ça donne envie de lire, merci pour cette critique ! Peut être une jeune autrice à suivre donc...