Défections et Cie

Iohannes Infernus

Un prisonnier marche entre Crâne-d’œuf et Boule-de-billard vers une gare qui ne mène peut-être nulle part. Un moine défroqué trie des cadavres dans une déchetterie de l’au-delà. Des justiciers ratés, des vagabonds morts, une déité épuisée et quelques crabes survivent à ce qui ressemblait déjà, avant l’apocalypse, à une organisation défaillante. « Nous sommes ni dans la réalité, ni dans l’illusion », explique l’un des gardiens. Grammaticalement bancal, métaphysiquement recevable, parfaitement post-exotique.

Défections et Cie réunit plusieurs proses extraites de Retour au goudron, l’ultime construction attribuée au collectif Infernus Iohannes. Toutes suivent des êtres diminués, poussés dans l’impasse par une hiérarchie absurde, un maître idiot ou un destin qui a égaré son mode d’emploi. L’humour naît de ce décalage constant : les morts parlent comme des employés précaires, les bonzes comme des sous-fifres et les visions du Bardo comme des comptes rendus administratifs mal traduits.

La langue constitue la grande réussite du volume. Déformée sans être gratuite, elle mêle solennité, syntaxe accidentée et trivialité. Un ancien religieux employé dans un centre de traitement des dépouilles constate ainsi : « mon stage à la déchetterie était en voie d’achèvement. » Sous la plaisanterie court une mélancolie tenace. Retrouver un nom, identifier une épave, se souvenir d’une sœur ou désobéir à un supérieur sont les dernières manières de résister à l’effacement.

La cohérence de cet univers devient parfois uniformité. Ruines, souvenirs troués, missions absurdes, organisations défaites et errance bardique reviennent avec insistance. Les lecteurs peu familiers du post-exotisme peuvent éprouver sa cosmologie comme une enceinte close. Certains développements étirent aussi leur dérision jusqu’à l’immobilité, et toutes les proses ne possèdent pas la même densité affective : les plus brèves ressemblent davantage à des variations qu’à des récits pleinement autonomes.

La dernière concentre pourtant tout l’art du livre. Après l’anéantissement des mondes, trois rescapés bronzent sans soleil devant une mer de poissons morts. « Le système s’est écroulé. La mécanique est hors d’usage. » Chacun soupçonne l’autre d’être une divinité cachée, puisque « Tout est réel à l’intérieur de l’illusion. » Puis Frère 1011 aperçoit les derniers interlocuteurs disponibles : « Je vais aller parler aux crabes », décide-t-il. On lui oppose leur faible degré d’évolution. Réponse : « Sur l’échelle du vivant, ils ne sont peut-être pas montés très haut, mais nous non plus. »

Tout est fichu, donc quelque chose reste à tenter. Cette obstination dérisoire sauve Défections et Cie du pur exercice de désolation. Le recueil peut déconcerter, fatiguer, tourner volontairement en rond ; il sait aussi arracher à la fin du monde une forme très sale, très drôle et presque bouleversante d’espérance.

 

Une michronique de
Victor De Sepausy

Publiée le
09/08/2026 à 12:33

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Défections et Cie

Iohannes Infernus

Paru le 26/08/2026

240 pages

Rivages

17,90 €