Au coeur des ombres

Liam Higginson

Au sommet, le vent efface les chemins, la neige ensevelit les agneaux et les vieilles pierres n’ont besoin de personne pour se souvenir. Carwyn et Rhian vivent depuis toujours sur une ferme du nord du pays de Galles, parmi les moutons, les dettes et les touristes venus prendre la montagne pour un décor. « Ce monde haut perché était fait de formes et d’ombres. » Il suffit que Carwyn déterre une tête sculptée près d’un tertre oublié pour que le paysage cesse d’être un cadre : quelque chose y veille, ou attend.

Liam Higginson installe son fantastique à la lenteur des saisons. Avant l’effroi viennent la lanoline, la boue, les clôtures, les articulations usées et les gestes précis de l’élevage. Ce réalisme charnel donne du poids au basculement. Il nourrit surtout la relation entre Carwyn et Rhian, suivie de leur jeunesse à la vieillesse. Lui ignore les usages : « Les rituels de l’amour galant lui étaient tout aussi abscons et étrangers que les plus obscures cérémonies druidiques. » Leur tendresse rustique empêche le couple de devenir un simple équipage promis au sacrifice gothique.

Le roman superpose avec habileté guerre mondiale, mémoire nationale galloise, déclassement rural, légendes et vestiges préhistoriques. Chez Carwyn, la curiosité se change peu à peu en fièvre : « Les pierres tombales que nous érigeons dans les cimetières sont-elles la persistance d’un besoin de marquer nos sites sacrés avec des pierres levées ? » L’archéologie devient possession ; l’attachement à la terre, piège. Higginson sait faire naître l’angoisse d’un détail à peine déplacé, d’une odeur inconnue ou d’un bruit dont personne ne veut reconnaître l’origine.

Cette imprégnation exige toutefois de la patience. Le milieu du livre multiplie cauchemars, disparitions, lectures compulsives et signes de dérèglement avant de relancer franchement la menace. Les strates historiques enrichissent l’ensemble, mais chargent parfois une architecture déjà ample. Surtout, l’entité perd un peu de son pouvoir dès que ses contours et ses origines se précisent : le roman effraie davantage lorsqu’il laisse la montagne penser dans le noir.

Il retrouve toute sa force dans le dernier mouvement de Rhian. « On s’en va, c’est tout. » Dans le blizzard, elle rassemble toutes celles qu’elle a été et défie le silence : « Je ne suis pas celle qui ne chante pas. » Alors « Le temps apparaissait pour ce qu’il était : une illusion. » Le fantastique rejoint l’histoire d’amour. Deux existences minuscules sont reprises par une terre plus ancienne qu’elles, dans un premier roman ample, charnel, parfois trop chargé, dont les ténèbres sentent la neige, le sang et la laine mouillée.

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
09/08/2026 à 12:32

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Au coeur des ombres

Liam Higginson trad. Morgane Saysana

Paru le 19/08/2026

313 pages

Rivages

21,90 €