Le Rapport annuel 2025 pour la liberté de création contient une drôle de discrétion. Plusieurs « groupements formellement constitués », à l’origine d’actions organisées contre des acteurs culturels, seraient « pour la plupart identifiés par les services de renseignement territorial ». Voilà pour ce que l’État sait. Pour savoir qui ils sont, en revanche, le lecteur repassera : ni noms, ni nombre précis, ni famille politique ou religieuse. Le renseignement est là. L’information, beaucoup moins.
Il y a les opposants spontanés, les pétitions, les campagnes en ligne, les manifestations, les individus qui passent à l’acte. Et puis, au détour de la page 30 du Rapport annuel 2025 pour la liberté de création, surgit une catégorie autrement organisée.
À propos des entraves venues de la société civile, le ministère commence par relever la « violence des pressions » et des actions parfois dirigées contre des artistes et des acteurs culturels — programmateurs, élus territoriaux ou enseignants. Puis vient la phrase : plusieurs « groupements formellement constitués », « pour la plupart identifiés par les services de renseignement territorial », auraient été à l’origine d’actions organisées jugées « particulièrement impactantes ».
La suite n’est guère plus anodine : au regard de leur « structuration territoriale » et de leurs « moyens », le ministère préconise qu’une « attention renforcée » leur soit portée, « en lien étroit avec le ministère de l’Intérieur ».
Des organisations suffisamment consistantes pour entrer dans les préconisations du ministère de la Culture et suffisamment absentes du reste du document pour conserver tout leur mystère. L’administration a parfois le chic pour entrouvrir une porte avant de remettre la chaîne.
Une précaution s’impose immédiatement : « identifié » ne signifie ni « surveillé », ni « fiché », ni poursuivi judiciairement. Le rapport n’emploie aucun de ces termes. Et transformer trois mots administratifs en fiche S culturelle serait certes spectaculaire, mais légèrement prématuré.
Le texte parle des « services de renseignement territorial » sans préciser davantage leur niveau d’intervention. La Direction nationale du renseignement territorial, rattachée à la Police nationale, recherche, collecte et analyse des renseignements concernant notamment les risques susceptibles d’affecter la vie nationale et les questions intéressant l’ordre public. Elle est aussi chef de file de la lutte contre les extrémismes violents. Des services départementaux du renseignement territorial participent à cette collecte sur le terrain.
Cela explique le cadre général. Pas le statut particulier des organisations évoquées par la Culture.
Le rapport ne précise donc pas ce que recouvre exactement, dans ce cas, le mot « identifiés ». Connus pour leurs activités ? Repérés à l’occasion de manifestations ? Mentionnés dans des remontées territoriales ? Objets d’une attention particulière ? Impossible d’aller plus loin sans information du ministère de l’Intérieur. Une nuance de vocabulaire. Et, pour une fois, elle évitera quelques gros titres aventureux.
Le silence est d’autant plus remarquable qu’en novembre 2024, le Sénat avait été nettement moins avare de détails. Dans son évaluation de la loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, la commission de la culture décrivait déjà des associations, groupes et groupuscules aux profils de plus en plus diversifiés. Et citait plusieurs affaires.
À Nantes, le Sénat rappelait ainsi qu’une campagne de Civitas avait précédé le sabotage, en avril 2023, du spectacle Fille ou garçon ?, consacré aux questions de genre. La Ville avait porté plainte ; les organisateurs avaient également saisi la justice sur le fondement de l’entrave à la création artistique.
En 2024, les représentations de L’Homme armé : une messe pour la paix, de Karl Jenkins, prévues dans des églises à Nantes et Saint-Nazaire, avaient quant à elles été annulées par les paroisses après des intimidations attribuées par les sénatrices à Riposte Catholique.
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À Lille, une attaque projetée contre le concert Nuits du ramadan, organisé dans le cadre du festival Le temps d’une lune, devait selon le rapport sénatorial mobiliser une cinquantaine de personnes issues d’un groupe d’extrême droite. Le projet avait été éventé et le concert maintenu sous protection policière. À Lyon, en 2023, un DJ set prévu sur les toits de la basilique de Fourvière avait été annulé après des menaces de violences provenant de groupuscules identitaires lyonnais.
Attention au raccord : rien ne permet d’affirmer que Civitas, Riposte Catholique ou les mouvements évoqués à Lille et Lyon appartiennent aux « groupements formellement constitués » du bilan 2025. Le rapport actuel ne fait aucun lien de cette nature.
La comparaison démontre simplement une chose : lorsqu’une institution dispose d’informations qu’elle juge publiables, certaines organisations peuvent être désignées. Ici, elles ne le sont pas.
Le mystère devient plus gênant lorsque l’on revient aux chiffres. Entre mars 2025 et mars 2026, le ministère a recensé 76 incidents, correspondant à 91 mécanismes d’atteinte. Parmi eux, 55 sont classés comme externes, donc émanant de la société civile, et 36 comme internes, imputables aux administrations ou pouvoirs publics.
Combien des 55 mécanismes externes sont imputables à ces groupements structurés ? Le document ne le dit pas. Combien d’organisations sont concernées ? Pas davantage. Un même mouvement apparaît-il dans plusieurs affaires ? Quels territoires, quelles disciplines, quelles œuvres ? Aucune réponse.
Le ministère précise bien qu’un même incident peut produire plusieurs mécanismes — menaces, pressions, déprogrammation ou dégradation, par exemple — ce qui interdit de confondre les 91 atteintes avec 91 affaires différentes. Mais aucun tableau public ne permet de relier ces catégories aux organisations signalées.
Et pour cause : l’annexe 1 contient le tableau détaillé de consignation, avec chronologie et typologie des situations. Seulement voilà, elle « n’a pas vocation à être rendue publique », explique le ministère, en raison d’informations sensibles et de données confidentielles.
Le rapport donne donc le total, la catégorie et l’existence des groupes. Pour leur identité, leur poids ou leurs actions précises, rideau.
Reste une expression délicieusement administrative : ces organisations seraient à l’origine d’actions « particulièrement impactantes ». C’est-à-dire ?
Le même document recense ailleurs une large gamme de pratiques : campagnes de dénigrement, harcèlement — notamment en ligne —, menaces, blocages, interruptions de représentations, violences ou dégradations. Il relève aussi la montée de mobilisations coordonnées, dans lesquelles plusieurs types de pressions s’exercent simultanément sur artistes, programmateurs ou élus.
Impossible, toutefois, d’attribuer l’une ou l’autre de ces méthodes aux groupements mentionnés page 30.
Le paragraphe suivant donne seulement une idée de la gravité du contexte. À partir notamment des témoignages recueillis lors des travaux du CESE, le ministère mentionne injures à caractère raciste, violences physiques, harcèlement, cyberharcèlement et menaces, avec des effets durables : traumatismes, coûts financiers et désorganisation des équipes artistiques.
Le Conseil économique, social et environnemental avait justement adopté le 24 mars 2026 son avis Contrer les entraves aux libertés de la création et de la diffusion artistiques, appelant notamment à renforcer l’accompagnement des victimes et la réponse aux nouvelles formes de pression. Un mois plus tard, Culture, Intérieur et Justice entraient officiellement dans la même pièce.
Le 23 avril 2026, les trois ministères ont annoncé un plan interministériel pour la liberté de création. Il prévoit notamment un comité de coordination, une circulation renforcée de l’information entre administrations et deux circulaires adressées respectivement aux préfets et aux magistrats du parquet.
Le rapport de juillet poursuit cette logique : face aux pressions extérieures organisées, il réclame une coopération étroite avec l’Intérieur ; pour les infractions et l’accompagnement des victimes, une coordination renforcée avec la Justice.
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La mention du renseignement territorial ne constitue donc pas une fantaisie isolée dans quarante-deux pages de prose administrative. Elle s’inscrit dans la transformation de la réponse publique : la liberté de création ne relève plus seulement du dialogue entre artistes, programmateurs et ministère de la Culture. Lorsqu’entrent en jeu intimidation organisée, violence ou menace, préfets, policiers, services de renseignement et magistrats apparaissent à leur tour dans le dispositif.
Ce qui rend d’autant plus intéressante la question laissée sans réponse : quels acteurs ont conduit l’État à cette appréciation ?
Une dernière tentation serait de remplir les blancs à la place du rapport. Mauvaise idée. Le Sénat rappelait déjà en 2024 que les atteintes à la liberté de création ne provenaient plus d’un seul bord. Historiquement associées notamment à l’État, à l’Église, aux milieux traditionnalistes ou à l’extrême droite, elles émanent désormais, selon les rapporteures, d’associations et de groupuscules dont les motivations couvrent « tout l’échiquier politique ».
Rien ne permet donc d’attribuer les organisations mentionnées dans le bilan 2025 à l’extrême droite, à l’extrême gauche, à des mouvements religieux ou à quelque autre famille. Les cas cités ailleurs dans le document ne suffisent pas davantage : proximité chronologique n’est pas identification administrative.
C’est finalement là que réside la véritable curiosité de cette page 30. Le ministère de la Culture écrit que plusieurs organisations structurées sont responsables d’actions particulièrement importantes. Il précise que la plupart ont été identifiées par les services de renseignement territorial. Il invoque leur implantation et leurs moyens pour demander une vigilance renforcée avec l’Intérieur.
Puis il passe au paragraphe suivant. On savait que le renseignement cultivait la discrétion. On découvre que, même lorsqu’il entre dans un rapport sur la culture, il sait parfaitement rester dans son rôle.
Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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