Une œuvre interdite, une exposition vandalisée, un concert annulé : la censure possède encore des images faciles à reconnaître. Le Rapport annuel 2025 pour la liberté de création du ministère de la Culture décrit pourtant un déplacement plus discret. Projets modifiés avant la polémique, programmation ajustée par anticipation, financement devenu levier, décisions administratives difficiles à qualifier : l’atteinte la plus efficace pourrait être celle qui évite d’avoir à se montrer.
Le 08/08/2026 à 13:36 par Nicolas Gary
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08/08/2026 à 13:36
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Il faut d’abord poser une limite. Le rapport ne transforme pas toute contestation en censure : critiques, pétitions, appels au boycott, manifestations autorisées ou recours judiciaires relèvent, en eux-mêmes, du débat démocratique. Son sujet commence lorsque pressions, menaces, interventions matérielles ou administratives affectent effectivement les conditions de création et de diffusion. Entre les deux s’étend précisément la zone grise qui l’inquiète.
Dans notre premier volet consacré aux conséquences pour le livre, les faits les plus visibles étaient au premier plan : ouvrages détruits, vitrines de librairies dégradées, politiques d’acquisition contestées, saisies ou tentatives de saisie. À l’échelle de toute la création, le document regarde surtout ce qui se passe avant : le moment où l’œuvre existe encore, mais où quelqu’un juge plus prudent de la modifier, de la déplacer ou de ne pas la programmer.
Le paradoxe apparaît dès le diagnostic. Le rapport ministériel conclut à une « fragilisation rapide, diffuse et systémique » de l’exercice effectif de la liberté de création tout en reconnaissant l’absence de référentiel statistique consolidé permettant d’objectiver son évolution en France.
Entre mars 2025 et mars 2026, 76 incidents ont été recensés, correspondant à 91 mécanismes d’atteinte. Quarante-huit situations sont remontées directement à la Direction générale de la création artistique ; 28 ont été identifiées par voie de presse. Les pressions informelles, certaines décisions internes et surtout l’autocensure restent, de l’aveu même du document, difficilement objectivables.
Il ne s’agit donc pas d’une série historique démontrant mathématiquement une hausse : le document assemble une première année de signalements, de remontées territoriales et d’enquêtes. Sa conclusion repose sur leur convergence, non sur une comparaison statistique de long terme.
En novembre 2025, la Direction générale de la création artistique a interrogé 398 établissements labellisés et opérateurs publics nationaux du spectacle vivant et des arts visuels. 211 ont répondu, soit 53 %. Parmi eux, 80 % déclarent ne pas avoir subi d’entrave au cours des trois années précédentes ; 17 % disent en avoir rencontré.
Une autre question change pourtant le tableau. 24 % des répondants déclarent avoir déjà renoncé à un projet ou l’avoir modifié pour éviter des risques : 23 % « parfois », 1 % « souvent ». Le ministère parle d’une « progression silencieuse de l’autocensure ».
Aucune interdiction formelle n’est nécessaire lorsque la contrainte a été suffisamment anticipée pour que le projet soit rectifié par celui qui devait le porter. Parmi les structures concernées, 59 % citent la crainte d’une polémique, 39 % la peur de perdre des financements publics, 35 % le désir de ne pas heurter certains publics ou habitants. Suivent les risques de tensions internes, à 28 %, la possible remise en cause de la direction, à 20 %, puis la crainte de violences ou de dégradations, à 17 %.
Le paysage est moins spectaculaire qu’une salle bloquée : budget, tutelle, voisinage, réputation ou sécurité entrent dans le calcul avant même qu’un conflit n’éclate. La liberté demeure inscrite dans la loi ; son exercice commence parfois par mesurer le coût possible de son usage.
Un autre graphique fournit l’un des chiffres les plus révélateurs du document. Interrogés sur l’effectivité juridique de leur liberté de programmation, 31 % des répondants seulement estiment qu’elle est suffisamment garantie par la loi LCAP et ses déclinaisons réglementaires.
À l’inverse, 30 % jugent cette protection insuffisante face à d’éventuelles pressions idéologiques, politiques ou économiques. Et 39 % répondent qu’ils ne savent pas.
La conclusion doit rester précise : 69 % ne disent pas que leur liberté est insuffisamment protégée. Mais ils ne répondent pas non plus qu’elle l’est suffisamment. Pour une liberté consacrée par la loi depuis 2016, ce niveau d’incertitude vaut information en soi.
Le Sénat avait déjà décrit le problème dans son évaluation de la loi LCAP publiée en novembre 2024 : « censure préventive », phénomène difficile à quantifier et délit d’entrave « très insuffisamment mobilisé » figuraient parmi les fragilités identifiées. Le bilan ministériel apporte désormais une première matière chiffrée à cette alerte.
Le deuxième déplacement est plus embarrassant pour les pouvoirs publics. Le ministère distingue les entraves externes — particuliers, collectifs, associations ou groupes de pression — des atteintes internes, imputables aux administrations ou autorités publiques.

Sur l’ensemble de la période, les premières représentent 55 mécanismes et les secondes 36. Leur évolution trimestrielle est toutefois inverse. Entre la fin mars et juin 2025, le tableau en compte 19 externes pour six internes. Entre janvier et mars 2026, il en recense dix externes pour douze internes. Les interventions directes de l’administration passent, elles, de trois à neuf.
Le rapport se garde d’en faire une tendance historique : la période est courte, le recensement non exhaustif et les mécanismes ne se confondent pas avec le nombre d’affaires. Il souligne néanmoins une progression des entraves internes, avec une accentuation au début de 2026. Ces interventions sont souvent présentées comme préventives et majoritairement justifiées par des considérations d’ordre public.
Une note de bas de page ajoute un signal qu’il faut manier avec précaution : après la mise en place de nouveaux exécutifs locaux en mars 2026, plusieurs déprogrammations d’initiatives artistiques ont été signalées au ministère en avril, donc après la période principale étudiée. Le rapport ne démontre aucun lien causal entre changement politique et déprogrammation ; il juge néanmoins l’information assez significative pour la consigner.
La situation devient beaucoup plus grise lorsque la restriction passe par un arrêté, un financement, une règle d’accès à un équipement, une clause contractuelle ou une décision présentée comme mesure de prudence. Ces outils sont légitimes dans leur principe ; toute la difficulté consiste à déterminer le moment où leur emploi affecte la liberté de programmation.
Le ministère relève ainsi un recours extensif à la notion d’ordre public, l’utilisation possible du contrat d’engagement républicain comme mécanisme de contrôle en amont et l’invocation du principe de neutralité du service public pour réguler certaines expressions artistiques. L’enjeu n’est donc pas l’existence de ces normes, mais leur articulation avec une liberté elle aussi protégée.
Cette difficulté apparaît nettement dans les territoires. Les baromètres 2024 et 2025 de l’Observatoire des politiques culturelles montrent que plus de 80 % des collectivités interrogées déclarent ne pas avoir constaté d’entraves aux libertés de création.
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Le rapport suggère lui-même pourquoi : vandalisme et pressions citoyennes sont aisément identifiables, tandis que certaines décisions ou pratiques internes sont moins spontanément perçues comme susceptibles de constituer une atteinte. Les échanges conduits dans les conseils locaux des territoires pour la culture font également apparaître une connaissance encore limitée du cadre juridique issu de la loi LCAP.
Entre les deux baromètres, un déplacement apparaît : en 2024, les entraves identifiées relevaient principalement de pressions citoyennes ; en 2025, celles d’origine politique ou administrative sont mieux repérées. Elles apparaissent aussi davantage signalées en contexte urbain. Pour protéger la liberté de création, les pouvoirs publics doivent donc apprendre à reconnaître les moments où leurs propres outils peuvent la restreindre.
C’est l’un des détails les plus étonnants du rapport. Dans les équipements culturels territoriaux, le programmateur — souvent directeur ou directrice d’établissement — porte une responsabilité éditoriale et artistique centrale. Pourtant, le ministère constate que cette fonction demeure juridiquement fragile, faute notamment de cadre statutaire et de référentiel métier reconnu par le Centre national de la fonction publique territoriale.
La vulnérabilité devient concrète en régie directe, lorsque la même collectivité finance l’établissement, emploie sa direction et gère ses conditions matérielles d’exercice.
Le rapport recommande donc un référentiel métier national, un cadre d’emploi, une protection fonctionnelle renforcée contre les pressions et une clarification juridique de cette responsabilité. Une circulaire interministérielle sur la reconnaissance et la sécurisation de la fonction de programmateur culturel territorial figure même parmi les annexes annoncées.
Derrière les grands principes se glisse ainsi une question très simple : qui protège la personne chargée de dire oui à une œuvre lorsque sa tutelle préférerait qu’elle dise non ?
Les réponses à l’enquête permettent enfin de comparer les besoins exprimés et les outils envisagés. Interrogés sur les instruments les plus utiles, 69 % des établissements citent un appui juridique, 55 % des outils de gestion de crise ou de communication, 50 % un réseau d’échanges entre pairs et 44 % des guides argumentaires.
Pour prévenir les contestations, le dialogue avec les publics et les actions de médiation arrivent en tête, à 73 %, suivis du dialogue avec les partenaires institutionnels, à 60 %. Les mentions spécifiques dans les brochures ou communications recueillent 35 % ; la mise en place de signalétiques et chartes spécifiques, 16 %.
Or le rapport recommande aussi une communication publique sur les principes encadrant la liberté de création, destinée à être affichée dans les établissements subventionnés. Ce n’est qu’un outil parmi d’autres — soutien juridique, formation, circulaires, médiation, coopération territoriale — mais le contraste est instructif : lorsque les professionnels pensent à la crise, ils réclament d’abord des interlocuteurs et des moyens d’agir.
Un délit d’entrave qui peine à entrer dans les affaires
La dernière zone grise est juridique. L’article 431-1 du Code pénal sanctionne notamment le fait d’entraver, de manière concertée et à l’aide de menaces, la liberté de création ou de diffusion artistique ; les peines sont aggravées lorsque l’entrave s’accompagne de violences, voies de fait, destructions ou dégradations.
Le problème tient précisément à cette construction. Le rapport juge le délit « très peu mobilisé » et ses critères cumulatifs difficilement adaptés à des situations diffuses ou indirectes. Il recommande donc de réviser le dispositif afin de faciliter la qualification des entraves et de renforcer l’effectivité de la réponse pénale.
Le constat prolonge celui du Sénat, qui parlait déjà en 2024 d’un délit « très insuffisamment mobilisé ». Depuis, le ministère a publié, le 23 avril 2026, un plan interministériel pour la liberté de création, associant Culture, Intérieur et Justice, avec un comité de coordination et deux circulaires destinées aux préfets et aux magistrats du parquet.
Reste le paradoxe qui traverse tout le document. Plus l’entrave est brutale, plus elle est facile à identifier : une œuvre détruite, une menace, une salle bloquée laissent des traces. Plus elle agit en amont, moins elle produit d’événement. Le projet est modifié, l’invitation abandonnée, la programmation révisée, la controverse évitée. Rien n’a été interdit puisque, précisément, plus rien ne demande à l’être.
Le ministère cherche ainsi à documenter un phénomène dont la forme la plus accomplie consiste peut-être à ne jamais apparaître dans ses statistiques.
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
2 Commentaires
Zamasu
09/08/2026 à 07:47
même les "fans bienveillants" sont toxiques (voir le cas de Kei Urana) alors le singe de base
Rose
09/08/2026 à 09:07
Un drôle d'assemblage "Culture, Intérieur et Justice", on se demande à quel niveau l'étau se resserre.
Il semble pourtant facile d'identifier les dérives : entre les municipalités d'Extrême-droite qui interdisent, bloquent les subventions et menacent, l'autocensure par la peur (à ceux qui ne savent pas que la liberté n'a pas de protection), l'Autorité "légale" qui annule des conférences dans plein de domaines (Palestine) et j'en passe ; sans compter les influences étrangères, style butors Outre-Atlantique qui avance en toute médiocrité et que certains suivent, pas vrai ?
Tout ça, rejoint, peut-être bien, une désorganisation qui tend à faire passer l'argent et les affaires financières avec la démocratie et les droits de l'Homme. Alors, le ressentiment violent se déchaîne dans la frustration.
Comment il disait déjà Charles de Gaulle ? "En cas de crise, ne pas compter sur les corps constitués".