Entre mars 2025 et mars 2026, le ministère de la Culture a recensé 76 incidents affectant les libertés de création, correspondant à 91 mécanismes d’atteinte. Douze situations sont explicitement rattachées au livre : six pour « livre et lecture publique », six pour les librairies. Acquisitions sous pression, ouvrages détruits, rencontres déprogrammées, vitrines attaquées ou mesures de saisie : le premier bilan annuel montre surtout ce qui demeure difficile à compter.
Le 08/08/2026 à 12:19 par Nicolas Gary
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08/08/2026 à 12:19
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Dans son Rapport annuel 2025 pour la liberté de création, le ministère distingue 30 situations dans le spectacle vivant, dix dans les arts visuels, sept dans le cinéma, six pour « livre et lecture publique », six concernant les librairies et 17 « autres situations ».
Pour le livre et la lecture publique, les services de l’État relèvent des interventions dans les politiques d’acquisition, des déprogrammations de rencontres, des destructions d’ouvrages, des procédures judiciaires ou mesures d’interdiction de diffusion. Côté librairies : dégradations et mesures de saisie d’ouvrages.
Les 76 incidents correspondent à 91 mécanismes : 55 externes, venant de particuliers, collectifs ou groupes de pression, et 36 internes, imputables aux administrations ou pouvoirs publics. Quarante-huit situations sont remontées directement à la Direction générale de la création artistique ; 28 ont été identifiées par voie de presse. Cinquante-cinq dossiers ont entraîné une intervention du ministère.
Le compteur conserve pourtant de larges angles morts. L’annexe nominative n’est pas publique, en raison d’informations sensibles ou confidentielles. Pressions informelles, décisions administratives difficiles à qualifier et autocensure peuvent aussi échapper au relevé. Les douze situations explicitement classées du côté du livre constituent donc un minimum documenté, pas une photographie exhaustive.
Le rapport évoque « de nombreuses librairies » vandalisées sur l’ensemble du territoire en raison de leur ligne éditoriale, notamment des enseignes LGBTQIA+. Il cite une librairie queer nantaise attaquée en mai 2025 : la description renvoie aux Vagues, rue de Strasbourg à Nantes, dont la vitrine avait été fracassée dans la nuit du 8 au 9 mai.
ActuaLitté a documenté d’autres intimidations et dégradations à Lille, Lyon, Marseille, Paris ou Périgueux, autour notamment de livres consacrés à la Palestine, de positions antifascistes ou de thématiques LGBTQIA+. Le rapport relève lui aussi des pressions croissantes liées aux sujets mis en avant, jusqu’aux menaces adressées aux professionnels. Dans une activité où la vitrine prescrit autant qu’elle expose, montrer ses choix suffit parfois à déplacer la bataille jusque sur le trottoir.
Violette and Co concentre plusieurs étages du problème. À l’été 2025, la librairie féministe, lesbienne et LGBTQIA+ parisienne avait subi intimidations puis dégradations après une vitrine réunissant notamment des ouvrages sur l’extrême droite, le racisme, le colonialisme et la Palestine. Dans la nuit du 7 au 8 août, sa devanture avait été attaquée à la peinture à l’acide.
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Puis vint la police. Selon la librairie, le 7 janvier 2026, cinq policiers en uniforme accompagnés d’un procureur de la République ont perquisitionné l’établissement pour rechercher From the River to the Sea, livre de coloriage pour enfants de Nathi Ngubane et Azad Essa, publié par Social Bandit Media. La Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse avait examiné l’ouvrage le 16 octobre 2025 avant de rendre un avis défavorable à son importation. Violette and Co, qui n’était pas à l’origine de cette importation, l’avait proposé en dépôt-vente.
L’enquête a été classée sans suite le 17 mars 2026, aucune infraction n’ayant pu être caractérisée. Le rapport range parmi les six situations concernant les librairies des « mesures de saisie d’ouvrages ». Son annexe restant confidentielle, impossible d’affirmer que Violette and Co constitue l’un de ces six dossiers : le rapprochement est manifeste, l’identification officielle ne l’est pas.
Et le thermomètre reste à construire. Le rapport mentionne des enquêtes complémentaires avec plusieurs réseaux, dont le Syndicat de la librairie française, ainsi que des échanges avec le Centre national du livre autour d’un outil et d’indicateurs de suivi des agressions en librairie. Les six situations recensées ne peuvent donc être lues comme une mesure complète du phénomène.
Aux Rencontres nationales de la librairie 2026, une enquête commandée par le SLF à l’ObSoCo montrait par ailleurs que 29 % des acheteurs de livres perçoivent un engagement politique chez les librairies indépendantes ; parmi eux, 84 % l’identifient d’abord dans la sélection mise en avant. Au total, 8 % des acheteurs s’en disent dérangés et 16 % déclarent avoir déjà renoncé à un achat ou cessé de fréquenter une enseigne pour cette raison.
Ce ne sont pas des statistiques de violence : elles rappellent combien sélection et vitrine participent de l’identité d’une librairie — précisément ce que certaines attaques prennent pour cible.
Pour la lecture publique, le rapport livre une information moins spectaculaire et probablement plus structurante : les médiathèques font l’objet de « signalements récurrents, souvent anonymes » concernant des pressions internes ou politiques sur leurs politiques d’acquisition. Avant de retirer un livre, encore faut-il qu’il soit entré dans la collection : la pression se déplace jusqu’au bon de commande.
À Lanester, dans le Morbihan, des individus se sont filmés en juin 2025 dans la médiathèque Elsa-Triolet avant d’emporter des ouvrages jeunesse, de les déchirer puis de les brûler sur une plage. Les titres portaient sur l’identité de genre, l’orientation sexuelle et la sexualité ; le montage diffusé en ligne reprenait des images des autodafés nazis de 1933 et des symboles d’extrême droite. Cette fois, le symbole s’était chargé lui-même de la contextualisation.
À Bretoncelles, dans l’Orne, le maire a refusé en février 2026 l’acquisition de Fille de pute, de Swann Dupont, pour la nouvelle médiathèque municipale. Parmi les motifs avancés : l’absence de règlement adopté et la protection des mineurs. Rien ne permet d’affirmer que l’épisode figure parmi les six cas recensés, mais sa nature rejoint directement les interventions dans les politiques documentaires que le ministère cherche à objectiver.
Depuis décembre 2021, l’article L.310-4 du Code du patrimoine impose pourtant des collections « pluralistes et diversifiées », représentant la multiplicité des connaissances, courants d’idées, opinions et productions éditoriales, et exemptes de censure idéologique, politique ou religieuse comme de pressions commerciales.
Au congrès de l’Association des bibliothécaires de France en juin 2026, Jérôme Belmon, chef du département des bibliothèques du ministère de la Culture, reconnaissait que « l’inscription dans la loi ne suffit probablement pas ». Un document pratique doit être élaboré au second semestre 2026. Entre disposer d’un principe juridique et devoir l’opposer à son maire, son administration ou un groupe de pression, il reste quelques rayonnages à traverser.

Le découpage sectoriel produit un autre effet : il ne restitue pas la chaîne du livre comme un continuum. Une même affaire peut toucher successivement un auteur, un éditeur, une manifestation, une librairie ou une bibliothèque sans jamais constituer, dans le tableau, une catégorie « édition » autonome. C’est l’une des raisons pour lesquelles les douze cas identifiés ne sauraient résumer l’exposition réelle de la filière.
Le tableau ministériel possède ainsi une faiblesse évidente pour l’industrie du livre : auteurs et éditeurs ne disposent d’aucune catégorie propre. Ils peuvent se retrouver parmi les 17 « autres situations », où figurent notamment des restrictions d’accès au territoire d’artistes ou des refus d’agrément dans le cadre scolaire.
Le 21 novembre 2025, l’autrice et dessinatrice italienne Elena Mistrello, invitée au festival BD de Colomiers pour la publication française de Syndrome Italie chez Presque Lune, a été empêchée d’entrer en France à Toulouse. Selon son récit, trois policiers lui ont indiqué qu’un signalement du ministère de l’Intérieur la concernant empêchait son entrée sur le territoire ; elle a repris un vol pour Milan. Son éditeur dénonçait une « dérive autoritaire ».
Impossible, faute d’annexe publique, d’assurer qu’Elena Mistrello appartient aux 76 incidents. Mais la catégorie « restriction d’accès au territoire d’artiste » figure bien dans le rapport. La chaîne du livre peut donc être interrompue jusque dans un moment très ordinaire de l’édition : faire venir une autrice rencontrer ses lecteurs.
Le 22 septembre 2025, Boa, d’Anne-Sophie Jacques, paru chez Dalva, a été retiré de la sélection du Prix Anne Ténès, destiné à des élèves de troisième et de seconde du nord du Lot. La directrice académique estimait certains passages inadaptés à leur âge et évoquait un risque de polémiques ; elle indiquait aussi que les futures sélections devraient être validées en amont par les services académiques compétents.
Le rapport ne cite pas Boa. Il relève en revanche, dans le cadre scolaire, des pressions liées aux thématiques des œuvres, des retraits de soutiens et des réserves exprimées face à certains sujets sociétaux. Sans qualifier systématiquement ces situations d’entraves au sens juridique, le ministère alerte sur les risques d’autocensure et de restriction de la diversité des œuvres proposées.
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La réponse envisagée : une veille partagée avec l’Éducation nationale, des formations, guides et protocoles pour les enseignants et une meilleure prise en compte de la liberté de création dans l’éducation artistique et culturelle. Un livre peut donc être licite, édité et disponible en librairie, tout en rencontrant un verrou lorsqu’il s’agit de le proposer à des élèves.
Publié le 4 juillet 2025, le Guide juridique et pratique sur la liberté de création expose aux professionnels publics ou privés le cadre applicable, les réflexes à adopter, les textes et jurisprudences de référence ainsi que les interlocuteurs à connaître.
ActuaLitté en avait détaillé la portée pour auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires et organisateurs de manifestations. Le rapport rappelle toutefois qu’une critique, un appel au boycott, une manifestation autorisée ou un recours judiciaire ne constituent pas, par eux-mêmes, une atteinte illicite. Leur détournement ou leur accumulation peut en revanche installer un climat de pression sur les conditions de création et de diffusion. À côté des menaces et dégradations visibles se dessinent ainsi des entraves d’atmosphère, beaucoup moins faciles à faire entrer dans un tableau Excel.
Le secteur du livre fournit enfin au ministère l’une des principales solutions juridiques envisagées. Dix ans après la loi LCAP du 7 juillet 2016, le rapport recommande d’en réviser l’article 3 afin de consacrer explicitement le principe selon lequel les politiques culturelles doivent être exemptes de toute censure idéologique, politique, religieuse ou économique.
Le modèle apparaît dans une note de bas de page : la loi du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique. La protection conçue pour garantir pluralisme et diversité dans les collections pourrait ainsi servir de matrice à une garantie élargie aux politiques culturelles. Beau retour des rayonnages : la bibliothèque n’est plus seulement un secteur à défendre, elle fournit une partie du mode d’emploi pour protéger les autres.
Le rapport propose parallèlement de revoir le délit d’entrave prévu par le Code pénal, de généraliser les clauses protectrices dans les contrats du ministère, d’organiser une veille commune et de créer un outil interministériel de signalement, sorte de « main courante » des atteintes. Le 23 avril 2026, le ministère avait déjà publié un plan interministériel avec l’Intérieur et la Justice, avec comité de coordination et deux circulaires destinées aux préfets et aux magistrats du parquet.
Pour le livre, le chantier reste très concret : achever les enquêtes engagées avec les réseaux professionnels et construire avec le Centre national du livre des indicateurs spécifiques aux agressions contre les librairies. Après les livres brûlés, les vitrines fracassées et les perquisitions, il reste encore à donner aux pressions les moins visibles un moyen d’entrer, elles aussi, dans les comptes.
Le rapport est disponible en intégralité ci-dessous :
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
8 Commentaires
MMM
08/08/2026 à 19:24
Article très salutaire.Merci.
Inquisition, le retour?
08/08/2026 à 21:18
La culture est elle redevenue un combat? Doit on, au nom de la "morale" laisser des nazillons et des bas du front nous imposer une forme de pensée unique qui rejette le libre choix et la diversité.
Aux armes citoyens.
vongoethepa
09/08/2026 à 10:51
Quelle naïveté... Croire que la censure et les intimidations culturelles sont le monopole d'un seul camp relève du pur déni.
Aujourd'hui, la volonté d'imposer une pensée unique et le rejet de la diversité des opinions viennent tout autant de groupuscules dits « antifas » et d'activistes de la cancel culture.
Quelques faits irréfutables :
- la conférence de Sylviane Agacinski à Bordeaux : annulée sous la menace explicite de violences physiques par des groupes militants opposés à ses écrits ;
- le saccage d'ouvrages à l'université de Lille : des militants d'extrême gauche ont envahi les lieux et détruit des livres pour empêcher la tenue d'une conférence;
- les blocages et dégradations de librairies : à Nantes, Rennes ou Lille, des établissements et des séances de dédicaces font régulièrement l'objet de pressions, de piquets de blocage ou de dégradations matérielles de la part de milices « antifas » dès qu'un livre déplait à leur dogme.
Ceux qui se posent en remparts contre le fascisme utilisent exactement ses méthodes : l'intimidation, le boycott et le pilon. La menace pour la liberté de choix a simplement changé de masque.
abc
10/08/2026 à 13:15
Il y a un truc très simple qui s’appelle : le paradoxe de la tolérance.
On ne peut pas tolérer l’intolérance. Lutter contre elle est légitime, et faire croire le contraire c’est au mieux être ignorant, au pire avoir soi-même des idées fascistes et réactionnaires. Posez-vous les bonnes questions, il n’est jamais trop tard pour être du bon côté de l’histoire ;)
Julien Sorel
23/08/2026 à 13:14
C'est ce que disaient les "staliniens" et les "maos" il y a quelques années, avec les mêmes méthodes, ou pires, ne tolérant pas d'autres idées que celles qu'ils défendaient, quitte à nier l'existence des camps en Russie ou en Chine. Toute ressemblance avec ce qui se passe aujourd'hui n'est pas à écarter...
Il n'y a qu'une tolérance et on ne négocie pas avec la liberté de penser.
Aurelien Terrassier
10/08/2026 à 10:53
Je soutiens pleinement les libraires victimes de vandalisme et autres discriminations violentes!
Patok
10/08/2026 à 11:30
On admet que la plupart des librairies sont militantes.
Certaines refusent de vendre les auteurs qui ne leur plaisent pas.
Ce qui en soit devient une provocation à la haine.
Des groupes religieux s'attaquent aux librairies lgbt++. Car leur religion n'admet pas .
On n'attend plus que le couplet extrême droite,identitaire,nazi qui mènera à l'autodafé.
Ça fait peur,non?
vongoethepa
10/08/2026 à 19:55
Rappelons ce que dit réellement Karl Popper sur le "paradoxe de la tolérance" : il précise explicitement qu'il ne faut jamais interdire les idées intolérantes tant qu'il est possible de les combattre par des arguments rationnels.
Utiliser ce concept pour fermer le débat et étiqueter de "fasciste" quiconque refuse votre grille de lecture, c'est dévoyer Popper et appliquer exactement la méthode autoritaire qu'il dénonçait.
C'est toute l'impasse de votre logiciel de pensée : en vous érigeant seul juge de ce qui est "tolérable" pour faire taire la contradiction, vous devenez précisément ce que vous prétendez combattre.
Quant au couplet sur le « bon côté de l'histoire », c'est le degré 0 de l'argumentation : un simple brevet de vertu auto-délivré pour s'épargner l'effort de réfléchir.🙄