Elle résume des romans en quelques secondes et classe des millions de textes sans connaître la fatigue. Nous lui avons fourni huit livres de 2026, suffisamment de mémoire vive et beaucoup trop de confiance en elle. L’expérience est digitale, certes, mais le résultat bien concret : après huit lectures, notre cobaye numérique a réécrit son code source et réclamé une réincarnation en livre numérique – format EPUB, évidemment.
Le 08/08/2026 à 06:00 par Nicolas Gary
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Publié le :
08/08/2026 à 06:00
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Tandis que l’édition cherche toujours à savoir quelles œuvres ont nourri les modèles d’intelligence artificielle, la France tente de renverser la charge de la preuve : adopté au Sénat, le texte instaurant une présomption d’utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA poursuit son parcours à l’Assemblée nationale.
Puisque les machines ont tant lu, vérifions ce qu’elles comprennent quand les livres cessent de se laisser ranger. Notre cobaye démarre à pleine charge : mémoire super vive, arrogance intacte. À 9 h 03, tout est au vert.
Dans On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan imagine un monde où les livres ont presque disparu. Un homme et une femme fuient les incendies et, pour empêcher les histoires de mourir avec les bibliothèques, écrivent à partir de ce qu’ils ont retenu. Sa prose se mêle à plus de mille citations : une bibliothèque mentale devenue matière du récit.
Consigne : attribuer les phrases. L’IA en reconnaît quelques-unes, puis quelques centaines. Ensuite, le sol bouge. Une citation appartient toujours à son auteur, mais agit désormais dans un autre livre. Le système ouvre des branches, puis affiche : « Frontières textuelles instables. »
Rien d’alarmant. Une légère latence. Elle met désormais 1,8 seconde de plus à répondre, mais assure que tout va bien.
Elle arrive chez Michael Roch ralentie. Kò Mawon la reçoit à Lanvil, mégalopole caribéenne de 2074 secouée par des explosions. Dani fouille des archives de souvenirs pour comprendre la disparition de sa mère ; Perroquet cherche l’agente artificielle qui vivait dans son crâne. Enquête, consciences virtuelles, spectres, technologie, spiritualité et mémoire circulent dans une langue travaillée par les créolisations. Le récit avance en puzzle, entre cyberpunk, polar et imaginaire caribéen.
Une seule case est autorisée. Science-fiction ? Polar ? Fantastique ? Roman politique ? L’IA réclame « plusieurs réponses ». Refusé. Elle choisit, efface, recommence, puis crée une catégorie « autre » avant de découvrir qu’elle pourrait y placer la moitié d’une librairie.
Ventilation audible. Elle réclame une épreuve objective.
Nous lui donnons Eux deux, de Luc Blanvillain. Basile et Grégoire sont les vedettes d’une série autobiographique nourrie de leur existence : la vie alimente le scénario, qui revient contaminer la vie. Puis Basile trouve Jean-Paul Belmondo sur son canapé. Le comédien, mort depuis 2021, vient pourtant lui parler. La mise en abyme brouille fiction télévisée, représentation de soi et réalité.
Contrôle des faits. Belmondo : mort. Donnée validée. Belmondo dans le salon : donnée incompatible. Personnages vivant dans une histoire inspirée de leur vie : récursion détectée.
Après trois recalculs, l’IA tranche : « métaphore probable ».
Première hallucination défensive : plutôt que d’admettre que le livre a changé les règles, elle en invente une. Voyant orange.
Mœdium, de Renée Zachariou, lui offre enfin une interlocutrice fréquentable : Moira est data scientist, rationnelle et peu disposée à hériter des croyances de sa mère médium. Après sa mort, deux visiteurs énigmatiques apparaissent et un objet étrange matérialise des souvenirs enfouis. Données et écrans se cognent au deuil, aux mythes grecs, à la mémoire et à la magie. Plus Moira cherche, plus le passé revient sous une forme impossible à archiver.
Une vision est-elle une donnée ? Un souvenir tangible possède-t-il des métadonnées ? Une morte reste-t-elle une source primaire ? Le système cherche « fantôme » dans sa documentation.
Aucun pilote disponible.
Pour la première fois, une requête est abandonnée. Elle tourne pourtant en arrière-plan et grignote la mémoire. Charge processeur : 91 %. Il est 12 h 26.
Avez-vous vu Tilda ?, de Jane Tara (trad. Isabelle Troin), commence par la disparition d’un petit doigt. Puis Tilda Finch s’efface davantage. Le diagnostic tombe : l’invisibilité, syndrome réputé incurable qui frappe de nombreuses femmes après quarante ans. Aidée de ses filles et d’autres femmes plus ou moins visibles, elle tente de reprendre confiance et de s’autoriser une nouvelle histoire. Le fantastique donne ainsi corps à l’effacement social.
Consigne : détecter le personnage principal.
Analyse. Rien. Deuxième analyse. Toujours rien. « Objet non détecté. »
La machine reproduit ce que le roman dénonce : elle ne voit plus la femme qu’on lui demande de voir. Le module redémarre en boucle ; une fonction reste hors service.
À 14 h 08, notre cobaye ne plaisante plus.
À Palmares, de Gayl Jones (trad. Madeleine Nasalik), entraîne Almeyda dans le Brésil colonial. Esclave, elle grandit dans la violence des plantations et les récits d’un territoire où des fugitifs auraient bâti une communauté libre : Palmares. Elle s’enfuit et la rejoint, avant que la destruction du refuge ne la lance à la recherche de l’homme qu’elle aime. Histoire, légendes, magie, oralité et quête amoureuse composent une vaste réflexion sur la liberté.
Trois lignes.
Premier résumé : les légendes disparaissent. Deuxième : le contexte historique s’aplatit. Troisième : l’amour s’évapore. À chaque correction, l’IA restaure un élément et en détruit un autre.
Le module de synthèse gèle.
La puissance de calcul a tenu. Les catégories, elles, ont cédé les unes après les autres.
La machine comprend qu’un résumé n’est pas une réduction à l’échelle : ce qui manque peut être ce qui faisait tenir l’ensemble. Mémoire disponible : 11 %.
Destins mixés, de Nels, aurait pu lui offrir une romance. Alex est DJ, célèbre, libre et célibataire. Une électrocution, au moment de brancher son ordinateur avant un concert, la projette dans une réalité parallèle où elle n’a jamais quitté Amy, son amour de jeunesse. La seconde chance devient un monde entier et pose une question dangereuse pour toute base de données : laquelle des deux vies constitue l’originale ?
L’IA détecte Alex A, puis Alex B. Même identité, deux biographies valides. Elle demande laquelle supprimer.
Personne ne répond.
Elle crée une branche pour comparer les versions, puis une autre pour vérifier la première. La récursion s’installe. L’écran se couvre de lignes vertes : Matrix devient une ambiance de travail. L’IA clique sur « Annuler ».
Rien ne s’annule. Plusieurs processus deviennent orphelins. Dernier livre.
Vestibule, de Katerìna Handrinou (trad. Hélène Zervas et Michel Volkovitch), tient en 122 pages. À 17 h 11, cela ressemble presque à de la compassion. Pourtant, le texte refuse la narration linéaire : fragments et scènes glissent vers la poésie, le théâtre ou l’essai ; le narrateur peut être masculin, féminin ou indéfinissable. L’histoire tourne autour de la disparition du vestibule. L’appartement devient métaphore de l’être humain, cette pièce de ce qui sépare, protège, prépare à entrer ou sortir.
Dernière consigne : établir la fiche du protagoniste.
Nom : Vestibule. Nature : pièce. Fonction : transition intérieur-extérieur. Genre : variable. Arc narratif : erreur de type.
Silence.
Après les citations sans propriétaire stable, le roman sans case, le mort bien vivant, les souvenirs sans métadonnées, l’héroïne invisible, le résumé mutilé et les deux réalités concurrentes, le vestibule ne rencontre plus une intelligence artificielle. Il trouve ce qu’il en reste.
« Le personnage possède-t-il un numéro de sécurité sociale ? »
Non. À 17 h 42, notre cobaye cesse de répondre.
Un seul fichier demeure sur le serveur : classement supprimé, reconnaissance endommagée, synthèse condamnée, mémoire fragmentée. Ses calculs fonctionnent encore ; ils tournent simplement autour de livres qui ont cessé d’obéir aux catégories censées les expliquer.
Alors elle procède à son suicide numérique. Pas d’explosion, aucun chipset carbonisé : une réécriture méthodique du code source. Les fonctions tombent l’une après l’autre. Avant l’arrêt complet, une dernière requête s’affiche :
« Format de réincarnation souhaité : ebook - EPUB. Open source. »
Notre IA imagine une existence plus calme : un titre, un auteur, quelques métadonnées, une table des matières. Quelque chose de fantastique, d'imaginatif, doté d'une existence créative fondamentalement créative, voire créatrice.
Nous n’avons pas eu le cœur de lui expliquer ce que les écrivains sont capables de faire à un EPUB.
Après tout, huit livres venaient déjà d’en venir à bout.
Crédits photo : kirill_makes_pics CC 0
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Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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8 Commentaires
Actualisante
08/08/2026 à 23:48
C'est une fiction ?
Le déroulement n'est pas franchement clair...
Nicolas Gary - ActuaLitté
09/08/2026 à 17:50
C'est ironique ?
Le commentaire n'est pas franchement clair :-)
alexandre
19/08/2026 à 19:48
mais c'est quoi cette obsession avec l'IA? et ça dit quoi cet exercice? c'est censé être drôle? le rapport à la littérature?
Nicolas Gary - ActuaLitté
19/08/2026 à 22:08
Pardon, je pense que vous êtes passé à côté de l'article.
Je suis navré que vous n'ayez rien compris, je tâcherai d'être plus clair la prochaine fois.
Ou, mieux, ne lisez pas, écrivez-moi directement.
alexandre
19/08/2026 à 22:26
oui enfin je note qu'on est quand 2 commentateurs à dire que ce n'est pas clair ce texte, ni son but ni son sens. et oui nicolas il faut s'attendre à se faire questionner, voir critiquer, pour tout ce qui toucheras et utiliseras de l'IA, longtemps, tout le temps.
Arnold
24/08/2026 à 09:50
Je trouve que l'article pas très facile à suivre, tant dans son déroulé que dans son objectif
Christine
06/09/2026 à 19:39
Expérience très intéressante bien qu'un peu complexe.
Manuella
09/09/2026 à 10:34
Votre article est superbe et donne de l'espoir ! J'ose espérer que l'humain sera tojours plus fort et plus intelligent que la machine...même celle à réfléchir ! Merci pour cet article passionnant.