#Vie littéraire

Comment la souffrance a forgé le jeune Antonin Artaud

De 1915 à 1919, Antonin Artaud passe de cliniques en stations thermales, de Marseille à Neuchâtel, dans une tentative presque continue d’apaiser des troubles nerveux qui marqueront durablement son existence. Ilios Chailly reconstitue cette « géographie de la souffrance » à partir d’archives, de sources médicales et de documents parfois inédits, et montre combien ces années de cures, de diagnostics et de traitements ont participé à façonner l’homme, l’artiste et la pensée d’Artaud.

Le 07/08/2026 à 16:20 par Auteur invité

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Le texte qui suit est librement tiré, pour les informations qu’il contient, du premier chapitre de la dernière version de mon ouvrage Artaud le Marteau. Asiles, drogues et électrochocs, un travail d’environ 250 pages consacré aux maladies, aux traitements médicaux ainsi qu’aux différentes périodes de cure et d’internement qu’Antonin Artaud traversa depuis son enfance.

Cette publication poursuit un double objectif. Il s’agit d’abord de faire connaître, à travers cet extrait, une partie du contenu et de l’orientation de cet ouvrage, qui n’a pas encore été publié. Mais la bibliographie qui l’accompagne répond également à une autre intention : donner un aperçu concret de la méthode de travail que je mets aujourd’hui en œuvre dans la rédaction d’une biographie d’Antonin Artaud, en montrant à la fois la diversité des sources mobilisées, l’importance du travail d’archives et l’ampleur des recherches documentaires engagées afin de reconstituer son parcours avec la plus grande précision possible. C’est cette même exigence que je chercherai, autant que possible, à maintenir dans chacun des chapitres de la biographie.

 Le commencement du combat contre la souffrance

En 1917, il [Antonin Artaud] est à Divonne-les-Bains, dans les Vosges, dont on a vanté à sa famille l’air apaisant. Mais les heures sont cruelles pour sa mère qui l’a accompagné. L’amélioration escomptée s’est si peu fait sentir que le début de l’hiver 1917-18 le retrouve à Saint-Didier, près de Lyon, puis à Lafoux-les-Bains, dans le Gard.

 

Son état général s’est à tel point empiré qu’il a fallu lui adjoindre un infirmier qui ne le quittera plus ni jour ni nuit. Ses souffrances dues à ses nerfs malades ne lui laissent aucun répit et la présence de son infirmier l’irrite tellement que bien souvent il le chasse à coups de pierre.

 

- Marie-Ange Malausséna, Antonin Artaud, La Revue théâtrale, n°23, 1953.

En 1914, tandis que la France entre en guerre, Antonin Artaud, âgé de dix-huit ans et alors dans sa dernière année au pensionnat du Sacré-Cœur de Marseille, entre à son tour dans un autre combat, plus intime, qui ne cessera de l’accompagner tout au long de sa vie : celui contre la souffrance.

Depuis plusieurs mois, son état s’est profondément dégradé. Artaud souffre d’abattement, de fatigue, d’insomnies, de maux de tête et de troubles nerveux que son entourage peine à comprendre autant qu’à soulager. Devenu dépressif, irritable et de plus en plus éprouvé physiquement, il inquiète profondément ses parents. En juin 1915, ceux-ci décident de le conduire à Montpellier afin de consulter le professeur Joseph Grasset, alors l’un des médecins les plus réputés dans le domaine des maladies nerveuses.

Après l’avoir examiné, Grasset diagnostique une ‘‘neurasthénie aiguë’’. Encore très employé au début du XXᵉ siècle, ce terme recouvre alors un ensemble assez vaste de symptômes : épuisement général, fatigue persistante, céphalées, insomnies, irritabilité, difficultés de concentration et profond abattement. Le diagnostic donne ainsi un nom au mal dont souffre le jeune homme, sans pour autant en éclairer véritablement la nature ni offrir la perspective d’une guérison certaine. Grasset recommande alors son admission à la maison de santé de La Rouguière, dans les environs de Marseille.

Commence ainsi une longue errance médicale qui, pendant près de cinq années, conduira Artaud de clinique en maison de santé, de station thermale en établissement de repos, de Marseille à Meyzieu, de Divonne aux montagnes pyrénéennes, puis jusqu’à Neuchâtel. À chaque étape renaît le même espoir : qu’un médecin, une cure, un climat, un traitement ou un nouvel éloignement parvienne enfin à apaiser cette souffrance qui semble désormais gouverner son existence. Une souffrance qu’Artaud décrira plus tard comme atteignant jusqu’au cœur même de son être, l’empêchant de disposer pleinement de sa pensée et de son propre corps.

Joseph Grasset : de la médecine vitaliste aux psychonévroses de guerre

Né à Montpellier le 18 mars 1849, dans une famille catholique liée depuis plusieurs générations à la Faculté de médecine, Joseph Grasset accomplit l’essentiel de sa carrière dans sa ville natale. Brillant élève, distingué au Concours général de philosophie, il obtient son doctorat en médecine en 1873, puis se classe premier au concours national d’agrégation de 1875, devant Georges Dieulafoy. Professeur de thérapeutique et de matière médicale à partir de 1881, il succède en 1886 au professeur Dupré dans l’une des prestigieuses chaires de clinique médicale de Montpellier. Pendant plus de vingt ans, il partage ainsi son activité entre l’enseignement, son service hospitalier, une importante clientèle privée et la rédaction d’une œuvre considérable consacrée à la médecine interne, à la neurologie, à la psychologie et à la philosophie médicale.

En 1909, désireux de se dégager de la lourde activité clinique avant que l’âge ne l’y contraigne, Grasset échange son enseignement avec son élève Georges Rauzier et prend en charge la chaire de pathologie générale, discipline dans laquelle il voit le couronnement et la synthèse de la médecine. Cette chaire constitue le dernier enseignement universitaire de sa carrière. C’est donc en qualité de professeur de pathologie générale, mais fort de plusieurs décennies d’expérience clinique et neurologique, qu’il reçoit Antonin Artaud à Montpellier en juin 1915.

Lorsque les parents d’Artaud viennent le consulter, Joseph Grasset est âgé de soixante-six ans et se trouve au sommet de son autorité médicale. Grâce au professeur Thierry Lavabre-Bertrand, fin connaisseur de l’histoire de Grasset, j’ai appris que celui-ci, dont la santé décline alors, abandonne définitivement ses fonctions universitaires au cours de la guerre — certaines sources faisant remonter sa retraite administrative à 1914 — tout en poursuivant une activité privée de consultation à son domicile, au 6, rue Jean-Jacques-Rousseau, à Montpellier. Il meurt dans cette même ville le 7 juillet 1918.

La guerre donne alors à ses recherches neurologiques un nouveau champ d’application. Parallèlement à son activité universitaire, la mobilisation médicale provoquée par le conflit l’amène à participer directement à la prise en charge des soldats atteints de troubles du système nerveux. Aux côtés du docteur Maurice Villaret, il exerce comme médecin-chef du Centre neurologique de la XVIᵉ région militaire de Montpellier, installé à l’hôpital complémentaire n° 44. Ce service reçoit et examine des militaires présentant aussi bien des lésions neurologiques organiques que des troubles fonctionnels sans lésion apparente, notamment des paralysies, des tremblements et diverses manifestations alors regroupées sous le terme de « psychonévroses de guerre ».

Or ces troubles occupent précisément Grasset au moment où Artaud vient le consulter. Le 1er avril 1915, quelques semaines seulement avant leur rencontre, il publie dans La Presse médicale une étude intitulée Les Psychonévroses de guerre. Le 28 octobre de la même année, il revient sur cette question dans un nouvel article consacré au traitement des psychonévroses de guerre. Grasset n’est donc pas seulement l’un des grands spécialistes français des maladies nerveuses : il se trouve alors directement confronté aux formes nouvelles de troubles neurologiques révélées ou multipliées par le conflit. Il réfléchit aux relations complexes entre atteinte nerveuse, émotion, traumatisme psychique et manifestations corporelles. Lorsqu’il diagnostique chez le jeune Artaud une neurasthénie aiguë, ce diagnostic s’inscrit ainsi dans les préoccupations médicales qui occupent alors une place centrale dans son activité.

Bien qu’il soit avant tout interniste, Grasset demeure surtout connu pour ses recherches sur les maladies du système nerveux. Ses travaux portent notamment sur les localisations cérébrales, les maladies de la moelle épinière, l’hystérie, l’hypnotisme, la suggestion et les différentes formes d’activité subconsciente. Il considère que les fonctions mentales ne correspondent pas à des centres anatomiques rigoureusement isolés, mais dépendent de systèmes fonctionnels complexes, qu’il représente notamment sous la forme d’un « polygone cérébral ».

Son œuvre ne se limite toutefois ni à la clinique ni à la neurologie. Héritier revendiqué de la tradition médicale montpelliéraine, Grasset prend également la défense du vitalisme de Paul-Joseph Barthez, dans lequel il voit moins une doctrine figée qu’une intuition de l’autonomie du vivant et de ses capacités propres de réaction. Cette filiation apparaît explicitement dans son enseignement : en 1909, il intitule sa leçon inaugurale de pathologie générale La médecine vitaliste et la physiopathologie clinique. À travers des ouvrages comme Les Limites de la biologie, Le Psychisme inférieur, Demi-fous et demi-responsables ou encore son Traité de physiopathologie clinique, Grasset cherche ainsi à concilier physiologie, psychologie et réflexion philosophique sur l’unité de l’être humain.

Il faut enfin rappeler un lien familial qui contribuera également à la postérité du nom de Grasset : Bernard Grasset, futur fondateur de la maison d’édition éponyme, était le neveu de Joseph Grasset. Et, pour le simple plaisir de l’anecdote, un autre rapprochement avec Antonin Artaud mérite d’être signalé : le 25 novembre 1927, lors de la première de Vient de paraître d’Édouard Bourdet au Théâtre de la Michodière, Bernard Grasset, Gaston Gallimard et Robert Denoël sont présents, tout comme Antonin Artaud, qui aurait lui-même procuré les places à Denoël. La pièce constitue une satire féroce du monde de l’édition ; Nicole Manuello rapporte ainsi, dans Il y a quarante ans mourait Édouard Bourdet, publié dans Jours de France le 19 janvier 1985 : « On raconta qu’au soir de la répétition générale, toute la salle reconnut Bernard Grasset sous les traits de Moscat, sauf un spectateur : Bernard Grasset lui-même. Jubilant, il s’esclaffait en disant : “C’est épatant, c’est tout-à-fait Gallimard”. »

La neurasthénie : donner un nom à l’épuisement d’Artaud

Étymologiquement, le mot ‘‘neurasthénie’’ vient des termes grecs νεῦρον, qui désigne le nerf, et σθένος, la force ou la vigueur. Il renvoie donc littéralement à une faiblesse ou à un épuisement de la force nerveuse. Le terme ‘‘pèse-nerfs’’, inventé par Artaud, pourrait d’ailleurs évoquer, d’une manière singulièrement concrète, des nerfs qui pèsent, qui sont alourdis, ou dont la capacité de réaction semble entravée. Aujourd’hui, lorsque le terme de neurasthénie est encore employé, il désigne surtout un état de fatigue anormale et prolongée, accompagné de différents symptômes physiques, psychiques ou neurologiques.

Pour comprendre ce que les médecins du début du XXᵉ siècle entendaient par là, il faut rappeler la représentation qu’ils se faisaient du système nerveux. Celui-ci est constitué de centres — le cerveau, le mésencéphale, le bulbe, le cervelet et la moelle épinière — ainsi que des nerfs qui relient ces centres à la périphérie du corps. L’ensemble doit pouvoir répondre rapidement aux besoins de l’organisme et mobiliser les ressources nécessaires pour les satisfaire. Les nerfs recueillent des informations, transmettent au cerveau les excitations venues de l’extérieur, permettent de répondre aux stimuli et participent également à la régulation des grandes fonctions internes. Dans cette perspective, la neurasthénie correspondrait à une sorte d’épuisement ou de dérèglement de cette énergie nerveuse.

Le terme médical fut introduit en 1869 par le médecin américain George Miller Beard, qui développa ensuite cette notion dans plusieurs ouvrages, notamment American Nervousness, Its Causes and Consequences en 1881 et Sexual Neurasthenia (Nervous Exhaustion) en 1884. La neurasthénie désigne alors une forme de fatigue nerveuse associant manifestations physiques et troubles psychiques.

Dans sa classification des névroses, Freud distinguera les névroses de transfert — hystérie, obsession, phobie — des  névroses actuelles, parmi lesquelles il place notamment la névrose d’angoisse, l’hypocondrie et la neurasthénie. Pour Freud, la neurasthénie possède notamment une origine sexuelle : elle peut apparaître lorsque l’excitation sexuelle ne trouve pas une décharge adéquate. Plus largement, le sujet neurasthénique doute de ses capacités, redoute les conséquences de ses actes et dépense une part considérable de son énergie psychique dans la gestion de ses tensions et de ses angoisses. Il ne lui resterait alors plus suffisamment d’énergie disponible pour les tâches ordinaires, d’où cette impression constante de fatigue, d’impuissance et d’épuisement. Cette difficulté à exprimer et à décharger sa vitalité finit ainsi par maintenir le sujet dans un état permanent de tension nerveuse. On a parfois rapproché de cet état de celui de Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment de Fiodor Dostoïevski.

À l’époque d’Artaud, les principaux symptômes permettant de reconnaître une neurasthénie étaient nombreux : fatigue apparaissant après un effort mental, affaiblissement des facultés psychiques, anxiété, émotivité excessive, maux de tête ou céphalées, étourdissements, hypersensibilité, incapacité à se détendre, impression de pensée brumeuse, irritabilité, perte de vitalité, ainsi que diverses névralgies, c’est-à-dire des douleurs attribuées à l’irritation d’un nerf.

Qu’est-ce que la neurasthénie ? Un épuisement du système nerveux ou asthénie nerveuse ; la neurasthénie est caractérisée par la diminution, la défaillance, la faiblesse de la volonté et de l’énergie. Chez le neurasthénique tout le système nerveux est en état d’infériorité fonctionnelle.

 

Le neurasthénique est un épuisé au moral comme au physique, incapable d’un effort intellectuel, qui a voulu trop aller de l’avant et dépasser sa mesure, mais ses facultés, toutes affaissées qu’elles soient, ne le sont que momentanément.

 

- J. H. Bourguignon, La neurasthénie : ses causes, ses symptômes, son traitement, 4e éd., Paris, Laboratoire Bourguignon, 1911.

Dans le Traité de pathologie mentale, publié sous la direction du professeur Gilbert Ballet, cette fatigue est décrite avec précision : « Tout travail intellectuel leur est difficile, voire impossible. (…) Ils se plaignent fréquemment de ne pouvoir suivre une conversation tant soit peu prolongée ; la fatigue cérébrale apparaît vite ; ils cherchent leurs mots et quelquefois s’interrompent ayant perdu le fil de leurs discours. (…) Les neurasthéniques sont généralement apathiques et tristes, enclins au pessimisme, aux préoccupations hypocondriaques. » Quelques années plus tard, le Larousse médical de 1925 en donne une définition très proche : « Affaiblissement de la force nerveuse, caractérisé par l’asthénie, la céphalée, la rachialgie (ou douleur de la colonne vertébrale), l’insomnie, l’atonie gastro-intestinale et un état mental particulier. »

Mais puisque c’est Joseph Grasset qui diagnostiqua chez Artaud une ‘‘neurasthénie aiguë’’, il est particulièrement intéressant de revenir à la manière dont ce médecin décrivait lui-même cette affection. En 1881, dans son Traité pratique des maladies du système nerveux Grasset écrit : « Les malades se plaignent d’abord de troubles moteurs : grande faiblesse et fatigue rapide dans les jambes ; sensation de lassitude dans les membres inférieurs et dans tout le corps comme après une longue course. (…) Quelquefois on éprouve des douleurs plus ou moins dans les divers nerfs. (…) L’érection et la puissance virile sont diminuées ; mais dans le coït l’éjaculation est rapide. (…) En même temps on pourra noter souvent de l’insomnie. L’intégrité des fonctions intellectuelles et des sens est complète. Mais l’esprit est en général très frappé par cette situation pénible : les sujets deviennent hypocondriaques, craignent les débuts de l’ataxie locomotrice ou de toute autre maladie de la moelle. »

La neurasthénie pouvait-elle cependant constituer un terrain favorable à l’apparition de troubles mentaux ? C’est en tout cas ce qu’affirme le docteur Édouard Toulouse, qui s’occupera lui aussi d’Artaud quelques années plus tard. En 1896, dans Les causes de folie. Prophylaxie et assistance, il écrit : « La neurasthénie, cette névrose vague, qui est une fatigue chronique pouvant être créée par toutes les causes d’épuisement, est un terrain très propice à l’évolution des troubles mentaux (…) (La neurasthénie) créerait donc, de toutes pièces et sans prédisposition spéciale, une aptitude morbide aux troubles mentaux. »

Cette frontière incertaine entre maladie nerveuse et maladie mentale explique aussi l’ambiguïté sociale du diagnostic. En 1922, le docteur Henri Claude — que l’on retrouvera notamment dans le contexte évoqué par Breton dans Nadja — affirme que le terme de neurasthénie pouvait être fréquemment employé dans les milieux bourgeois pour éviter celui, beaucoup plus stigmatisant, d’aliénation mentale.

Deux ans plus tard, en 1924, dans son article Les Névroses, le docteur René Allendy affirme que celle-ci « résulte d’une impuissance à s’adapter à la cause émotive continue (…) Le neurasthénique est un émotif qui prend les choses à cœur, qui vibre trop intensément et qui lutte avec une volonté très grande, mais son excès d’activité et d’efforts le rend précisément très vulnérable : se dépensant sans compter, il finit par succomber épuisé et vaincu mais toujours tendu pour la lutte. (…) Le neurasthénique tend à surmener dans des efforts du conscient contre l’inconscient ; le choc psychique déterminera chez lui une fixation pathologique de l’attention et de la volonté ; il en arrivera à créer activement les symptômes auxquels il croit. »

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Ainsi, derrière un diagnostic qui pourrait aujourd’hui paraître vague, la neurasthénie recouvrait au début du XXᵉ siècle une conception beaucoup plus vaste de l’épuisement : épuisement du corps, des nerfs, de la volonté et parfois de la capacité même à penser et à agir. Appliqué au jeune Artaud, ce diagnostic est donc particulièrement significatif : il ne désigne pas seulement une fatigue passagère, mais tente déjà de donner un nom médical à cette expérience d’une vitalité entravée, d’un système nerveux douloureux et d’une pensée menacée d’épuisement qui deviendra l’un des problèmes centraux de toute son existence.

La Rouguière et le docteur Étienne Jourdan

C’est en 1910 que l’ancienne bastide de La Salle, située dans la partie orientale de Marseille, change profondément de fonction. Le docteur Étienne Jourdan acquiert la propriété auprès de M. Rouguier et y ouvre un établissement médical qui prend le nom de La Rouguière, probablement formé à partir de celui de l’ancien propriétaire.

La propriété se trouvait sur le territoire de Saint-Marcel, dans la vallée de l’Huveaune, à l’est de Marseille, mais sur les hauteurs qui dominent l’axe reliant le centre de la ville à Aubagne. Elle correspond aujourd’hui au domaine occupé par le centre de La Rouguière, autour du 101, boulevard des Libérateurs, 13011 Marseille. La bastide était entourée d’un parc d’environ trois hectares, suffisamment vaste pour permettre l’isolement des pensionnaires, les promenades et les activités en plein air. L’adresse moderne ne doit toutefois pas être projetée telle quelle sur l’année 1915 : le boulevard des Libérateurs ne reçut ce nom qu’après la Seconde Guerre mondiale. Dans les documents de la Grande Guerre, l’établissement est simplement localisé à ‘‘La Rouguière, Saint-Marcel’’.

La clinique se trouvait donc à l’écart de la ville dense, dans un environnement encore largement rural. Cette implantation répondait aux conceptions médicales du début du XXᵉ siècle. Pour les malades souffrant de troubles nerveux, de neurasthénie, d’épuisement ou de convalescences prolongées, on recherchait volontiers le calme, l’air, le soleil, le silence et l’éloignement des contraintes familiales ou professionnelles. Le parc n’était pas seulement un décor : il faisait partie du dispositif thérapeutique, en permettant le repos à l’extérieur, les marches quotidiennes et la régularisation du rythme de vie.

Étienne Jourdan, médecin et naturaliste

 Étienne Laurent Augustin Jourdan, né à Marseille en 1854, avait suivi un parcours singulier. D’abord formé aux sciences naturelles, il obtint à Paris, en 1880, un doctorat dans cette discipline avant de soutenir, le 13 décembre 1901, à la faculté de médecine de Montpellier, une thèse intitulée De l’influence du rêve sur le délire. Essai de psycho-physiologie. Ancien interne de l’Asile d’aliénés de Marseille, il possédait ainsi une expérience directe de la psychiatrie et s’intéressait aux phénomènes situés aux frontières du sommeil, de l’hallucination et du délire.

Ce n’est probablement pas un hasard si Joseph Grasset orienta Antonin Artaud vers son établissement. Figure majeure de la faculté de médecine de Montpellier, Grasset avait consacré une part importante de ses travaux aux maladies du système nerveux, à l’hystérie, aux automatismes psychologiques, au subconscient, au rêve, à l’hypnotisme et à la psychothérapie. La thèse de Jourdan s’inscrivait donc pleinement dans son champ de recherches.

Cette proximité apparaît également à travers la Société d’hypnologie et de psychologie et la Revue de l’hypnotisme et de la psychologie physiologique. Grasset, membre fondateur et ancien vice-président de la Société, comptait parmi les principaux collaborateurs de la revue, aux côtés d’Hippolyte Bernheim, Alfred Binet, Vladimir Bechterew ou Alexandre Lacassagne. En juin 1904, la thèse de Jourdan fut couronnée du prix Liébeault. Le rapport soulignait l’étendue de ses connaissances cliniques et précisait qu’il s’était initié à la théorie et à la pratique de la psychothérapie ; cette distinction lui valut d’être admis de droit dans la Société.

Jourdan et Grasset appartenaient ainsi au même milieu scientifique, à la croisée de la neurologie, de la psychiatrie et de la psychophysiologie, et partageaient un intérêt commun pour l’hypnotisme, la suggestion, le rêve et les nouvelles formes de psychothérapie.

La Rouguière pendant la Première Guerre mondiale

À partir du 13 septembre 1914, la clinique Jourdan fut intégrée au dispositif hospitalier militaire de la XVe région sous le nom d’hôpital bénévole n° 4 bis. Elle disposait de vingt lits et avait pour spécialité les « maladies nerveuses ». Sa faible capacité montre qu’il s’agissait moins d’un grand hôpital militaire que d’une clinique privée mise à la disposition du service de santé des armées. En 1915, La Rouguière pouvait ainsi accueillir à la fois des pensionnaires civils et des militaires souffrant de troubles neurologiques ou fonctionnels, de névralgies, tremblements, paralysies sans lésion clairement identifiable, crises hystériques, troubles du sommeil, états anxieux, neurasthénie, dépression ou manifestations liées aux traumatismes de guerre. L’expression ‘‘maladies nerveuses’’ recouvrait alors un champ beaucoup plus large qu’aujourd’hui. La Rouguière ne constituait toutefois pas un asile psychiatrique : les patients y restaient sous surveillance médicale, mais dans un cadre moins contraignant et moins administratif que celui des établissements d’aliénés.

Pour un malade diagnostiqué neurasthénique comme Artaud, le premier élément de la cure reposait vraisemblablement sur le repos et une stricte régularisation de l’hygiène de vie. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les médecins recommandaient volontiers aux neurasthéniques d’interrompre leurs études ou leur travail intellectuel et de s’éloigner, autant que possible, des préoccupations familiales ou sociales considérées comme une source d’épuisement. Le malade devait adopter un rythme régulier, dormir longuement, prendre ses repas à heures fixes et éviter les sollicitations susceptibles, selon les conceptions de l’époque, d’entretenir la fatigue de son système nerveux. Cela explique peut-être pourquoi, plus tard, lorsqu’il sera interné dans différents asiles, Artaud cherchera à éviter les visites des membres de sa famille.

Les patients atteints de troubles nerveux étaient fréquemment décrits comme affaiblis, amaigris ou insuffisamment nourris. Les cures accordaient par conséquent une place importante à une alimentation abondante et régulière, composée notamment de lait, d’œufs, de viande, de bouillons et de diverses préparations réputées toniques ou fortifiantes.  Le vaste parc de La Rouguière se prêtait particulièrement à ce type de régime. Les journées pouvaient vraisemblablement être ponctuées de promenades, d’exercices légers et de longues périodes de repos au grand air. L’activité physique devait cependant être soigneusement dosée : une immobilité excessive risquait d’entretenir l’apathie, tandis qu’un effort trop soutenu était susceptible, selon les conceptions médicales de l’époque, d’aggraver l’épuisement nerveux.

L’hydrothérapie occupait notamment une place importante dans le traitement des maladies nerveuses. Elle pouvait prendre la forme de bains tièdes prolongés, de bains frais, d’enveloppements humides, d’affusions, de douches en pluie ou encore de jets dirigés sur certaines parties du corps. La température de l’eau, la durée des séances et la pression des jets variaient selon que le médecin recherchait un effet calmant, stimulant ou tonique. 

Reste enfin la question du médecin qui suivit personnellement Artaud à La Rouguière. En principe, sa prise en charge aurait dû relever du docteur Étienne Jourdan, fondateur de l’établissement et spécialiste des maladies nerveuses. Cependant, dans Les Paradis perdus. Drogues et usagers de drogues dans la France de l’entre-deux-guerres, l’historienne Emmanuelle Retaillaud-Bajac associe également La Rouguière au docteur Charles Reboul-Lachaux, neveu du docteur Georges Lachaux, directeur de l’asile privé du Haut-Canet. 

L’incorporation militaire à Digne

En mai 1916, la fragile convalescence d’Antonin Artaud est interrompue par un nouveau passage devant le conseil de révision. Malgré ses troubles nerveux et le séjour qu’il vient d’effectuer à La Rouguière, l’armée française, confrontée aux pertes immenses de la bataille de Verdun, le déclare apte au service.

Durant l’été, Artaud se réfugie quelque temps auprès de ses parents, à la campagne. C’est pourtant là que lui parvient bientôt son ordre de mobilisation. Le 9 août 1916, il est incorporé à Digne, dans les Basses-Alpes, et affecté comme auxiliaire au 3ᵉ régiment d’infanterie. Titulaire d’un permis, il peut être employé comme chauffeur.

La fiche matriculaire d’Antonin Artaud permet de suivre avec une précision remarquable les différentes étapes de son rapport à l’armée et, surtout, la manière dont son état nerveux fut progressivement reconnu par l’administration militaire. Né à Marseille le 4 septembre 1896, Antoine Marie Joseph Artaud, indiqué comme ‘‘sans profession’’ au moment de son recensement, est inscrit sous le numéro matricule 3728. Son signalement le décrit comme un jeune homme aux cheveux châtains, aux yeux marron, au front moyen et au visage long, mesurant environ 1,67 mètre, taille ultérieurement rectifiée à 1,69 mètre.

Lors des opérations de recrutement, il est d’abord ajourné pour faiblesse. La fiche mentionne notamment une décision du 8 juin 1915, à une époque où son état de santé est déjà préoccupant et où sa famille cherche précisément à faire soigner les troubles nerveux dont il souffre. Malgré cette fragilité reconnue, Artaud finit néanmoins par être incorporé. 

Son expérience militaire est cependant de courte durée. Quelques mois seulement après son incorporation, son état nécessite un nouvel examen. Le 20 janvier 1917, la Commission de réforme prononce sa réforme avec la mention particulièrement significative : ‘‘hyperesthésie, troubles nerveux d’ancienneté (étranger au service)’’. Artaud est rayé des contrôles dès le lendemain, 21 janvier 1917. La formule ‘‘étranger au service’’ indique que l’administration militaire considère que les troubles constatés ne sont pas la conséquence de son passage sous les drapeaux, mais qu’ils existaient antérieurement. 

L’intérêt de ce document ne s’arrête pourtant pas à cette première réforme. L’armée continue à suivre son état au cours des années suivantes. Le 18 décembre 1917, la Commission de réforme de Marseille constate que les « troubles nerveux [sont] non améliorés » et prononce une nouvelle réforme temporaire. Un an plus tard, le 14 décembre 1918, l’examen devient plus précis encore : la fiche mentionne des « troubles nerveux », des « phases d’agitations » ainsi qu’une « inégalité pupillaire ».

Entre 1917 et 1919, tandis qu’il passe de maisons de santé en stations de repos, les commissions militaires constatent elles aussi la persistance, puis la complexification, de symptômes qui ne disparaissent pas malgré les traitements. Une mention ultérieure de la fiche paraît également faire état d’une ‘‘psychasthénie grave’’ accompagnée de fatigue générale.

 La fiche matriculaire militaire d’Antonin Artaud

Au moment même où Artaud fait ainsi l’expérience de la médecine militaire du côté du malade, André Breton se trouve lui aussi confronté au monde de la neurologie et de la psychiatrie, mais depuis l’autre versant de l’institution. Affecté à sa demande, le 26 juillet 1916, au centre neuropsychiatrique de la IIᵉ armée à Saint-Dizier, il travaille sous la direction du docteur Raoul Leroy, médecin-chef de Ville-Évrard. Il y observe des soldats atteints de troubles mentaux et neurologiques provoqués ou aggravés par la guerre.

Le rapprochement entre les deux trajectoires est saisissant. Tandis qu’Artaud traverse les maisons de santé en qualité de malade, soumis aux traitements, aux examens et à la surveillance médicale, Breton découvre la neurologie et la psychiatrie comme étudiant en médecine militaire. L’un éprouve directement dans son corps et dans son existence le pouvoir de l’institution médicale ; l’autre écoute les malades, observe leurs comportements, recueille leurs paroles, leurs associations et leurs états de conscience. Ces expériences contribueront plus tard chez Breton à la réflexion sur l’automatisme psychique et, plus largement, à la naissance du surréalisme. Quelques années plus tard, les deux hommes se rencontreront ainsi après avoir approché presque simultanément, mais depuis des positions radicalement différentes, le même univers de la maladie nerveuse et mentale.

À peine libéré de ses obligations militaires, Artaud retourne d’ailleurs vers la médecine. En janvier 1917, il consulte de nouveau le professeur Joseph Grasset à Montpellier. Il souffre toujours de cette ‘‘monstrueuse compression du crâne’’ qu’il évoquera plus tard, accompagnée d’un resserrement de tous les nerfs si intense qu’il entraîne par moments une perte de sensibilité. Inquiet devant l’asymétrie pupillaire du jeune homme, Grasset pratique une ponction lombaire et fait procéder à un test de Wassermann sur le sang ainsi que sur le liquide céphalo-rachidien.

À la suite de ces examens, Artaud est diagnostiqué comme atteint de syphilis héréditaire. Il commence un traitement par injections de bi-iodure de mercure. Florence de Mèredieu écrit à ce propos dans Antonin Artaud dans la guerre : « La découverte de cette ‘‘hérédosyphilis’’ fut ressentie par le jeune homme comme une tare d’autant plus profonde qu’elle ravivait certaines plaies familiales : le mariage consanguin de ses parents, dont les mères respectives étaient sœurs, et pour lequel une autorisation spéciale de l’archidiacre de Smyrne avait été nécessaire ; et surtout la funeste série des enfants mort-nés d’Euphrasie, la mère d’Artaud. »

Le séjour d’Artaud à la maison de Courjon de Meyzieu

 Le père d’Artaud, Antoine-Roi Artaud, ne se résigne pas et veut absolument guérir son fils. Inquiet, bientôt désespéré par la persistance de ses souffrances, il consulte des revues médicales, recherche de nouveaux établissements et finit par décider son admission dans la maison de santé privée fondée par le docteur Antoine Jean Courjon à Meyzieu, à l’est de Lyon.

La date exacte de l’arrivée d’Artaud demeure inconnue. L’ordre de ses déplacements permet toutefois de la situer avec une relative précision : son séjour à Meyzieu intervient après sa réforme militaire du 20 janvier 1917 et son nouveau passage à Montpellier, mais avant la cure entreprise au printemps de la même année à Divonne-les-Bains. Artaud séjourna donc vraisemblablement dans l’établissement Courjon en février ou en mars 1917.

À cette époque, Meyzieu est encore un chef-lieu de canton du département de l’Isère, situé à une douzaine de kilomètres de Lyon. La commune est reliée à la ville par un tramway électrique, la ligne 16, dont l’aménagement vient d’être achevé en 1907. La maison de santé s’étend sur une propriété de plus de dix hectares et comprend plusieurs bâtiments indépendants, répartis en trois groupes soigneusement séparés les uns des autres.

Fondée en 1881, la maison Courjon n’est pas un simple sanatorium destiné au repos des convalescents. Elle est spécialisée dans le traitement des maladies du système nerveux et, officiellement autorisée comme asile privé dans les années 1890, accueille une population extrêmement diverse : des patients souffrant de neurasthénie, de psychasthénie, d’obsessions, de phobies ou d’autres psychonévroses, mais aussi des personnes atteintes de psychoses ou de troubles nerveux associés à des intoxications par l’alcool, l’éther, la morphine ou la cocaïne. Elle propose notamment des cures de régime, des traitements de sevrage et différentes formes d’isolement thérapeutique.

Une plaquette de présentation de l’établissement, datant très probablement des années 1920 et généreusement transmise par Émeline Pruvot, archiviste-documentaliste de la ville de Meyzieu, résume ainsi sa vocation : « L’établissement médical de Meyzieux, fondé en 1881 par le docteur Antoine Courjon, est destiné au traitement des maladies du système nerveux, névroses et psychonévroses : neurasthénie, psychasthénie, obsessions et phobies, manifestations pithiatriques, toxicomanie. »

Bien que cette brochure soit postérieure de quelques années au séjour d’Artaud, elle permet de mieux comprendre l’organisation matérielle et médicale de la maison de santé, vraisemblablement héritée, pour une large part, de celle qui existait déjà en 1917.

Le premier groupe de bâtiments, appelé ‘‘la Villa’’, était réservé aux femmes. Il comprenait les pavillons Saint-Jean, Saint-Michel et Saint-Joseph, ainsi que l’Orangerie. Les pensionnaires disposaient d’un vaste parc, de jardins d’hiver, de salons, d’une salle à manger et de salles de lecture et de jeux.

Le deuxième groupe comprenait notamment les pavillons Saint-Rémi et Saint-Armentaire, ainsi qu’un bâtiment appelé ‘‘l’Ambulance’’. Le pavillon Saint-Armentaire recevait notamment des malades accompagnés. L’Ambulance disposait pour sa part d’une salle de jeux, d’une bibliothèque et d’une salle de billard. 

Le troisième groupe, appelé Saint-Antoine, était consacré au traitement des psychoses. L’établissement comprenait également une annexe destinée à la prise en charge d’enfants alors qualifiés ‘‘d’arriérés’’. Les différentes catégories de patients demeuraient rigoureusement séparées. Les bâtiments réservés aux personnes considérées comme aliénées disposaient notamment d’une entrée particulière, de manière à ce que les pensionnaires venus pour une cure nerveuse ne soient pas directement assimilés aux malades internés.

Cette organisation constituait l’une des particularités de la clinique Courjon. Alors que de nombreuses maisons de santé se spécialisaient dans une catégorie précise de patients, l’établissement de Meyzieu accueillait un spectre particulièrement large de maladies mentales et nerveuses, tout en maintenant une stricte séparation entre les différents groupes. Comme Artaud fut effectivement admis dans la section consacrée aux neurasthéniques et aux psychonévroses, et non à celle des psychoses, il est probable qu’il ait été installé dans l’un des bâtiments du deuxième ensemble.

La clinique disposait de salles d’hydrothérapie, du chauffage central et de l’éclairage électrique, équipements encore relativement modernes pour une maison de santé de cette période. Une grande importance était également accordée à l’alimentation et à la qualité des produits servis aux pensionnaires. La propriété comprenait une vacherie, un poulailler, un clapier, un jardin potager de plusieurs hectares ainsi qu’une exploitation agricole d’environ cinquante hectares. L’établissement pouvait ainsi produire lui-même une partie du lait, des œufs, des légumes et de la viande consommés sur place. Bien que la maison de santé n’ait aucun caractère confessionnel, une chapelle se trouvait également à l’intérieur de l’établissement et était desservie par un aumônier.

Le repos, l’isolement, la régularité des repas, les promenades dans le parc et l’hydrothérapie formaient ainsi probablement le cadre ordinaire du traitement. Selon les patients, ces mesures pouvaient être complétées par des régimes particuliers, des massages, des traitements médicamenteux ou des cures de sevrage. À Meyzieu, Artaud aurait également pu poursuivre les traitements prescrits contre une syphilis alors supposée ou diagnostiquée.

Une chambre de patient de la maison de santé Courjon de Meyzieu

La clinique appartenait encore à la famille Courjon. Son fondateur, Antoine Jean Courjon, qui l’avait fait construire sur ses propres terrains, meurt en 1918, peu après le séjour supposé d’Artaud. La direction médicale passe ensuite à la génération suivante : Jean Courjon, ancien interne des asiles publics, est mentionné dès juillet 1918 comme médecin de l’asile privé de Meyzieu, tandis que Rémi Courjon, ancien chef de clinique de neuropsychiatrie à la faculté de médecine de Lyon, est également associé à l’établissement.

Malgré la maladie, les cures et les déplacements imposés par sa famille, Artaud continue pourtant à écrire. Depuis la maison de santé, ou du moins durant cette période, il adresse à Robert de Montesquiou un échantillon de ses poèmes. Certains de ces textes semblent appartenir au même ensemble que Symphonie du soir et Le Navire mystique.

Divonne-les-Bains et premières expériences artistiques

 Au printemps 1917, Antonin Artaud entreprend une nouvelle cure à Divonne-les-Bains, dans l’Ain, non loin de Genève. Réputée pour le traitement de la neurasthénie et des affections du système nerveux, la station accueille alors aussi bien des curistes civils que des soldats souffrant de troubles neurologiques liés ou aggravés par la guerre, notamment de ‘‘lésions du système nerveux et d’hystéro-traumatisme’’. Les psychoses n’y sont en revanche pas prises en charge, celles-ci relevant d’établissements spécialement destinés aux aliénés, et il semble que Divonne n’ait pas davantage accueilli de grands blessés.

La cure pratiquée à Divonne ne se limitait pas aux bains et aux douches. Elle s’inscrivait dans une conception plus large du traitement, associant changement de milieu, repos, exercice physique mesuré, contact avec la nature, surveillance médicale et organisation de la vie quotidienne. Au moment où Artaud y séjourne, la station conserve donc son activité thermale civile tout en accueillant des militaires atteints de troubles nerveux.

Cette thérapeutique visait autant au rétablissement physique qu’à l’apaisement de l’esprit. François Roland, qui avait longtemps exercé comme médecin thermal à Divonne, en résumait ainsi l’idéal : « En résumé, Divonne, destiné à fortifier le corps, à reposer l’esprit, à donner au malade la plénitude de la jouissance de sa vie, à lui procurer la paix intérieure indispensable à la bonne humeur et à la franche gaieté, ne doit offrir que des plaisirs compatibles avec des désirs modérés, des pensées sereines et des actions toutes invigorantes. »

Cette recherche d’équilibre supposait de tenir le malade à distance des excitations excessives et des plaisirs trop intenses. Roland opposait ainsi les distractions simples et régénératrices offertes par la station aux excès de la vie mondaine, invoquant à ce propos Schopenhauer : « Il n’y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en grand, la vie de noces et festins, celle que les Anglais appellent le high life ; car en cherchant à transformer notre existence en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, l’on ne peut manquer de trouver le désabusement. »

Les exercices physiques et les ‘‘jouissances fournies par la nature’’ constituaient dès lors les principales occupations proposées aux malades. Le paysage, les bois, les excursions et les promenades étaient envisagés comme de véritables instruments thérapeutiques. À ces activités s’ajoutaient plusieurs équipements culturels et récréatifs : une salle de lecture où les principaux journaux étaient mis à la disposition des pensionnaires, une bibliothèque de 12.000 volumes et un petit théâtre doté d’une machinerie. Les baigneurs pouvaient y devenir tour à tour acteurs et spectateurs, le théâtre ouvrant ses portes chaque samedi à ceux que l’on jugeait capables de supporter ce genre de distraction. Devant la villa principale, une large terrasse offrait enfin un vaste panorama sur les Alpes et le Mont-Blanc.

Il est impossible d’affirmer avec certitude que le docteur Joseph Grasset ait lui-même conseillé à la famille d’Artaud d’entreprendre une cure à Divonne. Un élément mérite néanmoins d’être relevé : dès ses premières pages, le prospectus de l’établissement reproduisait, sous le nom de Grasset mais sans en préciser la source, une citation consacrée aux principes mêmes du traitement en maison d’hydrothérapie. Cette présence témoigne de la proximité entre l’orientation médicale de la station et les conceptions qu’il défendait : « Il faut bien remarquer que l’envoi d’un malade dans un établissement d’hydrothérapie ne veut pas dire nécessairement traitement par l’hydrothérapie. Cela veut dire : extraction du malade hors de son milieu ordinaire et isolement dans une maison où il sera sous la direction continue et absolue d’un médecin résidant. L’hydrothérapie n’est qu’un des moyens : on l’emploiera, plus tard, chez certains neurasthéniques, pas du tout chez d’autres. »

L’établissement hydrothérapique de Divonne-les-Bains

L’établissement hydrothérapique de Divonne se trouvait dans le pays de Gex, sur le territoire français, à proximité immédiate de la Suisse, qui entourait cette région sur deux côtés. La commune comptait alors environ 1600 habitants. La station s’était développée autour de la source de la Divonne, qui jaillissait dans le parc du château, lui-même élevé sur les vestiges d’un édifice plus ancien remontant au XIIᵉ siècle. À proximité se dressait l’église Saint-Étienne, reconstruite au XIXᵉ siècle dans un style néoclassique après l’abandon de l’ancienne église, devenue trop délabrée.

Le développement de la station fut principalement l’œuvre du docteur Paul Vidart, qui entreprit de l’aménager vers le milieu des années 1840. Le premier établissement fut officiellement fondé en 1849. Le 28 septembre de cette année-là, Vidart s’associa avec plusieurs propriétaires locaux afin de transformer une ancienne papeterie, appelée par la suite la Grande Maison, puis la Maison des Bains. Le bâtiment comprenait des salles de douches, des piscines, des cuisines, des salles à manger, des salons et des chambres.

 Ce n’est toutefois probablement pas cet établissement qu’Artaud connut lors de son séjour à Divonne en 1917. À la suite d’une importante inondation, un nouvel établissement de bains fut construit en 1885 sous l’impulsion d’Emma Vidart, veuve de Paul Vidart. Plus vaste et plus moderne, il fut édifié dans un style alors qualifié de mauresque. Ses équipements furent considérablement renouvelés à cette occasion, tandis que le docteur Fernand Bottey rejoignait la station. Conçu par l’architecte Émile Reverdin (1845-1901), le bâtiment disposait d’une infirmerie et de tout l’équipement nécessaire à l’accueil et au traitement des curistes. Les salles de douches permettaient de pratiquer différentes formes de soins, depuis les douches classiques jusqu’aux douches écossaises, tandis que la diversité des bains témoignait de la modernité thérapeutique de l’établissement.

Divonne avait longtemps été associée au docteur François Roland, qui y avait exercé comme médecin thermal et dont les écrits permettent de restituer avec précision la conception du traitement qui y était pratiqué. Lorsqu'Artaud séjourna dans la station en 1917, Roland n’en était cependant plus le médecin titulaire. Après sa démission en 1911, il avait été remplacé par le docteur Numa Vieux et ne conservait plus qu’un statut de médecin consultant, recevant notamment ses patients dans sa propriété, la villa Roland. L’hypothèse la plus vraisemblable est donc qu’Artaud ait été accueilli ou suivi par Numa Vieux, ou par l’un des autres médecins alors attachés aux thermes, parmi lesquels figuraient les docteurs Bottey, Ballet et Ballivet. 

Le traitement ne se réduisait d’ailleurs pas à l’hydrothérapie. Les exercices physiques et les ‘‘jouissances fournies par la nature’’ comptaient parmi les principales occupations proposées aux malades. Le paysage environnant, les bois, les excursions et les promenades étaient ainsi considérés comme de véritables instruments thérapeutiques. Plusieurs équipements culturels et récréatifs complétaient ce dispositif : une salle de lecture où les principaux journaux étaient mis à la disposition des pensionnaires, une bibliothèque de 12.000 volumes et un petit théâtre doté d’une machinerie. Les baigneurs pouvaient y devenir tour à tour acteurs et spectateurs, et le théâtre ouvrait ses portes chaque samedi à ceux que l’on jugeait capables de supporter ce genre de distraction. Devant la villa principale, une large terrasse permettait enfin d’embrasser un vaste panorama sur les Alpes et le Mont-Blanc.

À cet environnement aménagé pour la cure s’ajoutait la proximité immédiate du mont Mussy, qui dominait Divonne. Présenté à l’époque comme une véritable montagne en miniature, il culminait à un peu plus de 700 mètres d’altitude et appartenait à un massif s’étendant, avec le mont Mourex, sur un peu plus de cinq kilomètres. Ses pentes étaient couvertes de bois où se mêlaient notamment chênes, sapins et grands châtaigniers, tandis qu’à son pied se trouvait le petit village d’Arbère. Artaud parcourait également à bicyclette les environs de Divonne, se rendant notamment jusqu’à Ferney-Voltaire, situé à une quinzaine de kilomètres. Ces excursions lui permettaient de quitter, pour quelques heures, l’univers médical de la station et d’ouvrir son séjour à un autre horizon : celui des routes du pays de Gex, des villages traversés, des paysages largement dégagés et des vues sur les montagnes environnantes.

Divonne, entre station thermale et hôpital militaire

La Première Guerre mondiale bouleversa profondément le fonctionnement de la station. Dès le 27 septembre 1914, le Grand Hôtel fut réquisitionné et transformé en hôpital militaire. Devenu autonome le 21 novembre suivant, l’hôpital de Divonne occupa également l’établissement hydrothérapique. Doté de quatre-vingt-dix lits, il resta en activité jusqu’au 3 janvier 1919. Cette situation permet de mieux situer le séjour d’Artaud. Le Grand Hôtel étant affecté au service militaire, il fut très probablement hébergé ailleurs dans la station, vraisemblablement au Nouvel Hôtel, également appelé hôtel Chicago.

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Construit dans un style Art nouveau et directement associé au complexe hydrothérapique, cet hôtel moderne, ouvert en 1908, disposait de l’eau chaude et froide dans les cabinets de toilette ainsi que d’ascenseurs ; le chauffage central, prévu dès sa construction, fut installé ultérieurement. Conçu pour favoriser la ‘‘cure d’air’’, il possédait un balcon pour chaque chambre, conformément aux principes thérapeutiques alors en usage à Divonne.

Fernand Gregh : un autre écrivain en cure à Divonne

Au cours de son séjour, Artaud aurait également pu croiser Fernand Gregh, futur académicien, qui fréquenta Divonne pendant les années de guerre avant d’y revenir presque chaque année en cure. Dans ses mémoires, L’Âge d’airain, Gregh raconte que son médecin lui avait « ordonné Divonne pour rougir les globules de son sang ». Séduit par la station, il évoque « ses magnifiques hôtels » et « sa nature virgilienne », offrant ainsi un témoignage particulièrement vivant de l’atmosphère de Divonne et de la réputation thérapeutique qu’elle conservait en pleine guerre.

Ce rapprochement réserve d’ailleurs une coïncidence assez singulière. Les deux écrivains, qui fréquentèrent Divonne comme curistes pendant la Grande Guerre, apparaissent quelques années plus tard, indépendamment l’un de l’autre, dans les pages d’une même enquête consacrée à la vie, à la mort et à la souffrance psychique. Fernand Gregh et Antonin Artaud furent en effet tous deux sollicités pour la célèbre enquête Le suicide est-il une solution ?, publiée dans le no 2 de La Révolution surréaliste, daté du 15 janvier 1925. La réponse de Gregh y était introduite en ces termes : « M. Fernand Gregh ne craint pas d’avancer que : Le pays d’au-delà de la Mort, c’est la Vie, La Vie encor, toujours par qui, – penser amer ! – Ton âme de destin en destin est suivie. Comme par le soleil ta nef de mer en mer ! »

Cette coïncidence ne permet évidemment pas de conclure que les deux hommes se soient connus à Divonne. Elle crée néanmoins, rétrospectivement, un curieux point de rencontre entre deux trajectoires qui avaient traversé le même univers thermal avant de se retrouver, quelques années plus tard, réunies dans les pages d’une enquête surréaliste.

Yvonne Gilles : dessin, peinture et naissance d’une relation artistique

C’est également à Divonne qu’Artaud fit une rencontre qui devait compter dans ses premières expériences artistiques : celle d’Yvonne Gilles, une jeune peintre alors âgée de 18 ans dont l’identité demeure aujourd’hui encore mal connue. Les deux jeunes gens dessinèrent ensemble et poursuivirent leurs échanges plusieurs années après leur séjour thermal, comme en témoignent plusieurs lettres qu’Artaud lui adressa encore en 1921 et 1922.

Yvonne Gilles (1899-1972) semble ainsi avoir joué un rôle dans son initiation à la peinture. Paule Thévenin, qui la rencontra vers 1949-1950, rapporte même qu’elle avait réalisé un portrait d’Artaud. Une photographie en noir et blanc de cette peinture a depuis été signalée dans une collection privée.

La rencontre avec Yvonne Gilles introduit ainsi dans le séjour de Divonne une dimension nouvelle, à la fois affective et artistique. Dans une existence encore largement réglée par la maladie et les traitements, le dessin devient un lieu d’échange et peut-être l’une des premières manifestations durables de l’intérêt d’Artaud pour les arts plastiques.

Le Châtelard : la cure par la montagne

Au cours de l’été 1917, Antonin Artaud aurait selon ses biographes quitté une nouvelle fois Marseille pour séjourner quelque temps au Châtelard, petit village de montagne situé au cœur du massif savoyard des Bauges, entre Chambéry et Annecy. 

Chef-lieu de canton, le village s’étendait au-dessus de la vallée du Chéran, à l’endroit où le massif se resserre entre les Bauges dites ‘‘Devant’’ et les Bauges ‘‘Derrière’’. Une carte postale conservée aujourd’hui au Musée savoisien le présente comme une ‘‘station touristique voisine d’Aix-les-Bains’’, tandis qu’une autre série de cartes anciennes le qualifie expressément de ‘‘station de repos’’. Cette dernière appellation est particulièrement significative pour comprendre ce qu’Artaud pouvait venir chercher dans un tel lieu. Elle ne désignait pas nécessairement un sanatorium ni un établissement médical : au début du XXe siècle, les stations de repos ou stations climatiques étaient des localités choisies pour leur altitude modérée, la qualité de leur air, leur calme, leur ensoleillement et leur éloignement des villes. 

Cette conception s’inscrivait pleinement dans la médecine de l’époque. La climatothérapie, alors considérée comme une véritable thérapeutique, était associée aux cures thermales, marines ou d’altitude. Dans le cas d’Artaud, après les séjours plus directement médicalisés de Montpellier, Meyzieu et Divonne, Le Châtelard pourrait ainsi avoir représenté une forme de cure moins institutionnelle.

Un document exceptionnel confirme en tout cas le séjour d’Artaud au Châtelard, même si sa datation demeure incertaine. Il s’agit d’une petite gouache sur carton de 9,3 × 13 centimètres, représentant un paysage du village et longtemps conservée dans la famille Artaud. Au verso, sa sœur Marie-Ange Malaussena avait inscrit de sa propre main : « peint par Antonin Artaud lors de son séjour » ; une autre main ajouta ultérieurement : « au Chatelard (Savoie) France 1915 ». Or, la mention ‘‘1915’’, qui n’est pas de Marie-Ange Malaussena, paraît avoir été portée postérieurement. Paule Thévenin elle-même mettait en doute cette datation des premiers dessins et gouaches d’Artaud : rapprochant ce paysage d’autres œuvres de jeunesse, elle inclinait plutôt à le situer à une période plus tardive, aux alentours de 1920. Présentée à Londres lors de l’exposition Artaud and After en 1977, puis au musée Cantini de Marseille en 1995, l’œuvre fut finalement mise en vente avec le fonds familial en 2017.

Afin de préciser la date exacte du séjour d’Artaud au Châtelard, des recherches sont actuellement en cours auprès de plusieurs institutions savoyardes. J’ai notamment sollicité les fonds photographiques de Léon Aymonier, pharmacien et photographe installé au Châtelard à cette époque, dans l’espoir d’y retrouver une photographie prise lors du passage d’Artaud.

Le 18 décembre 1917, Artaud est définitivement réformé. ‘‘Pour somnambulisme’’, dira-t-il plus tard ; ‘‘à cause des nerfs’’, précisera sa mère. Les deux formulations ne se contredisent pas entièrement. Elles traduisent plutôt deux manières de nommer le même état : d’un côté, une raison administrative ou médicale susceptible d’avoir figuré dans son dossier militaire ; de l’autre, le constat familial d’une fragilité nerveuse devenue impossible à dissimuler.

Saint-Didier-les-Bains : le château de Thézan

À peine libéré de ses obligations militaires, Artaud est envoyé, à la fin du mois de décembre 1917, dans un nouvel établissement : la maison de santé dirigée par le docteur André Masquin à Saint-Didier-les-Bains, dans le Vaucluse, non loin d’Avignon.

L’établissement occupait alors le château de Thézan, vaste demeure située au cœur du vieux village de Saint-Didier, face à l’église. On y pénétrait par un porche donnant accès à un ensemble seigneurial dont l’existence est attestée dès le XIIᵉ siècle — une mention de 1159 ou 1160 apparaît dans les sources — sans qu’il soit possible, bien entendu, de faire remonter à cette époque l’ensemble des bâtiments visibles au début du XXᵉ siècle. La demeure s’était progressivement développée sur plusieurs siècles. Devenue la résidence des seigneurs puis des marquis de Thézan-Venasque, elle prit surtout son caractère monumental à la Renaissance. La date de 1544 demeure gravée sur l’une de ses portes et un escalier à vis rappelle encore l’architecture du temps de François Ier. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, le château fut considérablement agrandi et réaménagé pour devenir une demeure aristocratique plus vaste et plus confortable. 

Autour du château s’étendait un grand parc dont l’aménagement avait lui aussi évolué au fil du temps. Un jardin régulier avait été créé au XVIIᵉ siècle, traditionnellement attribué à André Le Nôtre, attribution qui doit toutefois être considérée avec prudence faute de preuve documentaire définitive. Au XIXᵉ siècle, une partie du jardin fut transformée selon le goût du parc à l’anglaise. Une longue avenue de platanes conduisait vers le château tandis que les grands arbres, les fontaines, les terrasses et l’orangerie donnaient au domaine davantage l’apparence d’une résidence de villégiature que celle d’un établissement hospitalier. L’orangerie elle-même devint un espace associé au repos et aux loisirs des curistes. 

Après avoir appartenu au marquis Pelletier de La Garde et à son fils, le domaine fut vendu le 22 août 1862 au docteur Adolphe Masson, médecin de Carpentras et partisan de l’hydrothérapie. Masson transforma progressivement la demeure aristocratique en établissement de soins : des chambres furent aménagées pour les pensionnaires, des salles réservées aux traitements furent créées et les installations balnéaires développées. Le succès de l’entreprise fut suffisamment important pour que Saint-Didier acquière bientôt la réputation d’une véritable station de cure et soit couramment désigné sous le nom de Saint-Didier-les-Bains. 

Après la mort de Masson, l’établissement passa d’abord entre les mains de l’un de ses gendres, le docteur Léonce Bonamaison, puis de son autre gendre, le docteur André Masquin, né en 1873, qui en reprit officiellement la direction en 1901. Masquin modernisa les installations et agrandit l’établissement en créant une annexe à La Gardette. L’ancien centre essentiellement hydrothérapique évolua ainsi progressivement vers une véritable maison de santé spécialisée notamment dans le traitement des affections nerveuses, digestives et circulatoires. 

Une importante archive de plusieurs milliers de lettres adressées successivement à Masson, Bonamaison et Masquin témoigne d’ailleurs de l’activité considérable et de la réputation acquise par l’établissement durant cette période. Nous sommes déjà en contact avec des archivistes et institutions afin de tenter d’y retrouver un document, une correspondance ou toute autre mention susceptible d’éclairer le séjour d’Antonin Artaud à Saint-Didier-les-Bains.

 Les douches installées par le docteur Masquin

Un document publicitaire de la maison permet de mieux comprendre la nature de cette institution. Les malades qui y étaient admis ne relevaient pas nécessairement de la psychiatrie au sens asilaire du terme. L’établissement se présentait avant tout comme un lieu destiné aux « valétudinaires et aux convalescents ayant besoin de calme, de repos du corps et de l’esprit dans un climat tempéré, d’un régime spécial et d’une surveillance médicale constante ».

Parmi les indications figuraient néanmoins de nombreuses affections que la médecine de l’époque situait aux frontières de la neurologie et de la psychiatrie : « affections de l’axe cérébro-spinal au début », « névroses et psychonévroses », « syndrome neurasthénique », manifestations hystériques, psychasthénie, aboulie, obsessions, phobies, manies, anorexie mentale, névralgies et sciatiques. L’établissement recevait également des malades souffrant de troubles digestifs, circulatoires, de maladies de la nutrition ainsi que d’intoxications au tabac, à l’alcool, à l’éther, à la morphine ou à la cocaïne. 

Saint-Didier correspondait donc presque exactement au type d’établissement vers lequel sa famille pouvait être conduite à l’orienter : une maison médicalisée capable d’accueillir des malades nerveux tout en se distinguant explicitement de l’asile psychiatrique. Le prospectus prenait d’ailleurs soin de préciser : « On ne reçoit ni les aliénés, ni les contagieux. » Cette formule ne constituait pas un simple détail administratif. Elle permettait à la maison de santé d’affirmer son statut intermédiaire : elle pouvait prendre en charge des psychonévroses, des manifestations hystériques ou des obsessions tout en se démarquant socialement et médicalement de l’asile d’aliénés. 

Les traitements proposés s’inscrivaient dans cette même conception globale de la cure. L’hydrothérapie occupait une place centrale : bains et douches de différentes températures, pratiques de stimulation ou de relaxation par l’eau et traitements thermo-résineux faisaient partie des moyens thérapeutiques couramment employés dans ce type d’établissement. À ceux-ci s’ajoutaient l’électrothérapie, les massages, la gymnastique médicale, les prescriptions diététiques et, progressivement, différentes formes de traitement psychothérapeutique. 

La maison de Saint-Didier possédait en outre tout ce qui pouvait transformer le traitement médical en séjour prolongé. Une documentation de l’établissement mentionne un « grand confort », de nombreuses chambres disposant de bains et de W.-C. privés, deux grands parcs, un court de tennis et la possibilité d’effectuer des excursions dans la région. Cette dimension mondaine n’était pas secondaire. Dès 1916, Hippolyte Jean décrivait Saint-Didier comme bien davantage qu’une simple station thermale : l’endroit était devenu le rendez-vous d’une véritable colonie d’artistes et de rentiers fortunés, attirés autant par les soins que par la qualité du séjour et des relations sociales qui s’y nouaient. 

Lorsqu'Artaud arrive à Saint-Didier-les-Bains à la fin de 1917, il entre donc dans un lieu singulier : un ancien château seigneurial transformé en établissement médical, mais qui conserve les apparences, les agréments et jusqu’aux usages sociaux d’une demeure aristocratique. Les salles de soins et les installations hydrothérapiques prennent place parmi les salons anciens, les grandes chambres, les jardins, l’orangerie et les allées ombragées. La maison de santé constitue ainsi un espace intermédiaire, à la fois médical, thermal et mondain, situé aux marges de l’institution psychiatrique proprement dite. Surveillance médicale, hydrothérapie, régime, repos du corps et de l’esprit, promenades et beauté du paysage devaient concourir à faire du séjour une sorte de villégiature thérapeutique.

Lafoux-les-Bains : sous la surveillance du docteur Menard

C’est au cours de l’hiver 1918 qu’Antonin Artaud est conduit, en compagnie de sa mère et d’un infirmier, à la station thermale de Lafoux-les-Bains, située sur le territoire de la commune de Remoulins, non loin d’Avignon. La maison est alors dirigée par le docteur Augustin Menard et son épouse, Olympe.

L’histoire du lieu remonte à 1854, année où ouvre ses portes la maison hydrothérapique du Pont-du-Gard, fondée et dirigée par le docteur Joseph Fabre. Sans enfants, celui-ci avait pris sous sa protection ses deux nièces, Euphémie et Olympe, qui demeurèrent par la suite étroitement associées à la destinée de la maison et à sa continuité.

Un élément revêt une importance particulière pour comprendre la présence d’Artaud à Lafoux. À partir de l’arrivée du chemin de fer, vers 1880, le docteur Fabre entretient en effet des relations professionnelles avec le professeur Joseph Grasset, de Montpellier, qui lui adresse certains de ses patients. Cette relation inscrit déjà Lafoux dans un réseau médical spécialisé dans le traitement des affections nerveuses. Les liens entre les deux familles se resserrent encore le 3 février 1891, lorsque le docteur Augustin Menard, neveu du professeur Grasset, épouse Olympe Fabre. Médecin généraliste, Menard avait également reçu une formation dans le traitement des maladies nerveuses. Ainsi, près de trois ans après avoir été examiné par Grasset à Montpellier, Artaud se retrouve dans une maison dont le directeur appartient directement à la famille du professeur et dont les relations remontent à plusieurs décennies.

Après la mort du docteur Fabre, en mars 1891, Augustin Menard prend la direction de la maison. Il entreprend alors d’importants travaux afin de restructurer les bâtiments et de moderniser les installations. Avec ses vingt-quatre chambres, Lafoux acquiert progressivement l’apparence d’une élégante pension de famille, voire, selon les critères de l’époque, d’un hôtel de grand confort. La salle à manger réservée aux pensionnaires est notamment ornée de vitraux réalisés par le maître verrier Bédos-Bessay. Le soir, les résidents se retrouvent dans le salon de la maison, lui aussi décoré de vitraux.

La clinique du docteur Auguste Menard

Avant Antonin Artaud, d’autres écrivains avaient fréquenté Lafoux-les-Bains. André Gide y séjourne notamment en 1891. Dans une lettre adressée à Paul Valéry le 12 mai de cette même année, il écrit : « Je suis à Lafoux où ma bête prend force douches ; tout se rafistole à la fois, corps et intellect, à grands coups d’eau froide. Je vais mieux, je redeviens religieux et philosophe. » Lafoux aurait également laissé une trace, beaucoup plus tard, dans l’imaginaire de Jorge Luis Borges. À la suite d’une consultation dans la maison, celui-ci aurait conçu sa nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte, dont le personnage principal aurait été librement inspiré du docteur Augustin Menard. 

Lorsque Artaud arrive à Lafoux, l’établissement, qualifié de ‘‘neurothérapique’’, est ouvert toute l’année et peut accueillir entre vingt-cinq et trente pensionnaires. La maison se trouve au bord du Gardon, au pied de collines verdoyantes, au milieu d’un parc abondamment ombragé. Tout y concourt à associer la surveillance médicale aux vertus supposées des eaux, du repos, de la nature et de l’éloignement. Lafoux n’est donc pas seulement un lieu où l’on vient recevoir des bains ou des douches : le cadre lui-même participe à la thérapeutique.

Comme à Saint-Didier-les-Bains, le traitement repose sur l’idée que le changement de milieu peut contribuer à rétablir un équilibre physique et nerveux. Le malade est extrait de son environnement habituel, soumis à un rythme de vie régulier et placé sous l’autorité continue du médecin. Dans le cas d’Artaud, cette surveillance prend cependant une dimension supplémentaire. Il n’est pas seulement confié aux soins du docteur Menard et de son établissement : il demeure accompagné d’un infirmier chargé de veiller constamment sur lui, de jour comme de nuit. La présence de cet homme témoigne à elle seule de l’aggravation de son état depuis les premières cures entreprises en 1915.

La question essentielle demeure celle des soins qu’Antonin Artaud aurait pu recevoir au cours de son séjour à Lafoux. D’après les pratiques alors en usage dans la maison, il aurait notamment pu être soumis à des douches sous pression, forme d’hydrothérapie dans laquelle on faisait varier la température de l’eau, la force des jets et leur direction afin d’agir sur le système nerveux. Il aurait également pu prendre, matin et soir, des bains additionnés d’essence de térébenthine, auxquels on attribuait alors des propriétés stimulantes, révulsives et apaisantes, en particulier contre certaines douleurs chroniques ou nerveuses.

Mais l’hydrothérapie n’était pas la seule méthode employée à Lafoux. Dans son ouvrage consacré à l’histoire de la maison, le petit-fils du docteur Menard révèle que l’on y recourait également à une forme douce d’électrothérapie : « Peu de médicaments, à cette époque, avaient de l’effet sur les maladies mentales. On pratiquait aussi une électrothérapie douce avec la machine de Wimshurst. »

Inventée en 1882 par l’ingénieur britannique James Wimshurst, cette machine électrostatique permettait de produire des charges électriques à haute tension. Son emploi thérapeutique s’inscrivait dans le développement de la franklinisation, ou franklinothérapie, qui consistait à appliquer au corps de l’électricité statique dans le traitement de diverses affections, notamment nerveuses.

Cette indication permet donc d’envisager qu’Artaud ait pu être soumis à Lafoux à un nouveau traitement par l’électricité statique. L’hypothèse prend un relief particulier lorsqu’on la replace dans l’ensemble de son parcours médical. Après la franklinothérapie du docteur Albéric Roussel qui lui avait été administrée durant son enfance, et bien avant les électrochocs qu’il subira à Rodez vers la fin de sa vie, le séjour à Lafoux pourrait ainsi constituer un épisode intermédiaire dans la longue histoire des traitements électriques appliqués à son corps. Faute de dossier médical permettant d’établir qu’Artaud lui-même fut soumis à la machine de Wimshurst, cette hypothèse ne peut toutefois être considérée comme formellement établie.

Durant son séjour à Lafoux-les-Bains, Artaud aurait également pu découvrir le château de Saint-Privat, situé à Vers-Pont-du-Gard, à proximité de Remoulins. Le domaine avait appartenu, de 1865 à 1916, à Thomas Calderon, présenté comme un descendant du dramaturge espagnol Pedro Calderón de la Barca, auteur de La Vie est un songe. Quelques années plus tard, le 20 juin 1922, Artaud interprétera précisément Basile, roi de Pologne, dans cette pièce mise en scène par Charles Dullin au Théâtre de l’Atelier.

À quelques kilomètres se dressait également le pont du Gard, monument antique depuis longtemps devenu l’un des sites les plus remarquables de la région. À Remoulins, Artaud aurait aussi pu voir le spectaculaire pont suspendu édifié par les frères Seguin en 1830, qui franchissait encore le Gardon à cette époque. Autour de Lafoux même, maisons, sources, anciens moulins, chemins et paysages bordant le Gardon composaient enfin l’environnement quotidien dans lequel se déroulaient les journées des pensionnaires.

Bagnères-de-Bigorre : une cure en famille

À la fin du mois de juillet ou au début du mois d’août 1918, la famille d’Antonin Artaud décide de l’emmener à Bagnères-de-Bigorre, dans les Hautes-Pyrénées, à une vingtaine de kilomètres de Lourdes. Ce séjour paraît avoir revêtu un caractère plus familial que les précédents. Antoine-Roi et Euphrasie accompagnent leur fils ; sa sœur Marie-Ange et son frère Fernand sont également présents. Tous espèrent sans doute qu’un cadre moins directement médicalisé, la présence des siens et l’air des montagnes pourront accomplir ce que les établissements fréquentés jusque-là n’ont pas réussi à obtenir.

Une photographie prise à cette époque montre Artaud coiffé d’un canotier, entouré de son père, de sa mère, de sa sœur et de son frère, dans les jardins très fréquentés de la station thermale. Autour d’eux, curistes et villégiateurs sont installés aux petites tables d’une terrasse, sous les parasols. Les hommes portent des costumes sombres ; les femmes, des robes claires et de larges chapeaux. La scène offre l’image presque paisible d’une villégiature bourgeoise. Artaud se tient au milieu des siens, dans l’élégance ordinaire d’un après-midi d’été. Rien, dans cette photographie, ne laisse immédiatement deviner les crises, les traitements au mercure et à l’arsenic, les placements successifs, la réforme militaire ni les douleurs qui l’accompagnent depuis plusieurs années.

À Bagnères, il a vraisemblablement fréquenté les installations thermales de la ville, au premier rang desquelles les Grands Thermes, où étaient dispensés différents traitements par les eaux. Le séjour ne se réduisait toutefois pas aux soins. En soirée, la famille pouvait se promener dans le parc thermal, assister aux concerts ou aux bals organisés dans la station et fréquenter le casino, déjà bien établi depuis le XIXᵉ siècle. Des excursions vers les montagnes voisines, notamment en direction du Pic du Midi, étaient également possibles. Lourdes, facilement accessible depuis Bagnères, constituait une autre destination envisageable pour cette famille profondément croyante.

Depuis Bagnères-de-Bigorre, Artaud se rend également à Cauterets, autre grande station thermale des Hautes-Pyrénées. La distance à vol d’oiseau est relativement faible, mais le trajet par les voies de communication de l’époque imposait un détour : il fallait rejoindre le réseau desservant Lourdes et Pierrefitte-Nestalas, puis emprunter la ligne ferroviaire remontant jusqu’à Cauterets. Établie à près de 950 mètres d’altitude, Cauterets comptait alors parmi les stations thermales les plus réputées des Pyrénées. Ses eaux sulfurées étaient particulièrement recherchées pour le traitement des affections des voies respiratoires et des troubles rhumatismaux. Les Thermes de César, au centre de la ville, ainsi que les établissements de la Raillère et des Griffons figuraient parmi les principaux lieux de cure.  

Mais, là encore, la cure ne se limitait pas aux soins. Comme dans de nombreuses stations de montagne de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres, promenades et excursions constituaient une part essentielle de la vie des curistes. Depuis Cauterets, les visiteurs fréquentaient notamment la vallée de la Raillère, le Pont d’Espagne et les chemins conduisant vers les hauts sites pyrénéens. Artaud visita également le cirque de Gavarnie, excursion qui l’entraîna plus profondément encore dans le paysage montagnard des Pyrénées. Ce séjour se déroule cependant dans un contexte historique particulièrement lourd. À l’été 1918, la Première Guerre mondiale n’est pas encore achevée et les déplacements demeurent soumis aux contraintes, restrictions et contrôles imposés par le conflit. Dans le même temps, la pandémie de grippe dite ‘‘espagnole’’ commence à se diffuser en France. 

 Le 11 novembre 1918, l’armistice met fin aux combats sur le front occidental. Pour Artaud, pourtant, la guerre ne s’achève pas. Elle semble s’être déplacée dans son corps, dans ses nerfs et dans cette interrogation radicale sur son identité qui ne le quittera plus. Il écrira plus tard : « Car si la guerre était finie pour tout le monde, elle n’était pas finie pour moi, et la question qui se posait pour moi était d’être et de ne pas être, et non pas de savoir ce que c’est que l’être mais de savoir ce que j’étais, moi. »

Le Chanet : la grande cure suisse

Vers la fin de l’année 1918, âgé de vingt-deux ans, Antonin Artaud quitte une nouvelle fois la France pour entreprendre une cure longue en Suisse. Il est admis à la clinique privée du Chanet, installée sur les hauteurs de Neuchâtel et dirigée par le docteur Alfred Maurice Dardel, ancien directeur de la maison de santé de Préfargier et spécialiste des affections nerveuses. 

Installée sur la colline du Chanet, à environ six cents mètres d’altitude, la clinique domine la ville et le lac de Neuchâtel, avec, au loin, la chaîne des Alpes. À proximité immédiate du domaine commencent de profondes forêts de sapins et de hêtres. L’étendue du parc, l’isolement relatif de l’établissement, le silence des hauteurs et l’ouverture du paysage paraissent réunir les conditions alors considérées comme particulièrement favorables au repos des malades nerveux. Dans une lettre adressée à Génica Athanasiou en août 1922, Artaud évoquera lui-même la beauté de cette vue s’étendant sur le lac : « Ah ! me retrouver avec toi au bord d’un de ces sublimes lacs suisses, ou dans les Pyrénées. De Bagnères-de-Bigorre je garde une sensation de grandeur et de netteté qui constitue un souvenir très doux. »

L’histoire du Chanet est notamment connue grâce au prospectus publié à l’occasion de son ouverture, en décembre 1913, ainsi qu’aux archives neuchâteloises rassemblées dans l’étude de Jacques Cognard, Le Chanet et le Suchiez. La colline oubliée. Son histoire de 1345 à nos jours, laissée inachevée par son auteur et publiée après sa mort avec le concours de Paula Méry et de François Verdon. Le domaine avait été acquis en 1911 par la Société immobilière du Soleil et du Suchiez, avant d’être profondément transformé pour accueillir la nouvelle clinique.

Quelques mois avant son ouverture, Le National suisse du 25 juillet 1913 présente ainsi le projet : « La société immobilière du Chanet, qui s’en est rendue acquéreur, vient en effet d’y établir une Clinique modèle, destinée à recevoir les personnes atteintes de maladies nerveuses à tous les degrès, les surmenés, les convalescents, etc. -disons en passant que les maladies mentales et infectieuses son exclues. – On n’aurait pu choisir emplacement plus idéal pour le but à remplir. »

Le choix du site constituait donc, dès l’origine, un élément essentiel du projet thérapeutique. La clinique s’élevait au cœur d’une propriété d’environ 150.000 mètres carrés, aménagée en un vaste parc arboré. On y élevait notamment des vaches, dont le lait entrait dans certaines cures proposées aux pensionnaires. Le Chanet n’était ainsi pas seulement conçu comme un lieu de soins, mais comme un environnement complet dans lequel l’air, la lumière, l’alimentation, le repos et la promenade participaient eux-mêmes au traitement.

L’établissement se répartissait entre deux bâtiments. L’ancienne maison de maître accueillait les services généraux, le hall, les salons et les cuisines, tandis qu’un vaste bâtiment hospitalier de quatre étages, construit par l’architecte M. U. Grassi et flanqué de deux tours, recevait les pensionnaires. Il comprenait une cinquantaine de chambres, bien que la capacité officiellement mentionnée de la clinique ait été d’environ trente-cinq lits. Malgré son équipement moderne, l’établissement cherchait à conserver une impression d’aisance et de familiarité, éloignée de celle d’un hôpital traditionnel.

Les façades principales, orientées au sud, étaient pourvues de galeries et de loggias permettant aux malades de profiter longuement du soleil et de la vue sur le lac et les Alpes. Une passerelle reliait le bâtiment principal à l’ancienne demeure, devenue la résidence du médecin-directeur, à laquelle était également adossée une serre.

Ouverte en 1913 sous la forme d’une société anonyme, la Clinique du Chanet se présentait, dans son prospectus, comme un établissement consacré au traitement moderne des maladies nerveuses. Elle accueillait principalement des personnes souffrant de troubles nerveux, de surmenage ou en période de convalescence, sans toutefois limiter son activité à la seule neurologie. Des traitements relevant de la médecine générale y étaient également proposés ; son catalogue mentionnait notamment les injections périarticulaires d’oxygène.

La psychothérapie y occupait une certaine place, aux côtés de l’hydrothérapie, des massages électriques, des cures d’air et de soleil, des cures de lait et de régimes alimentaires adaptés. La thérapeutique reposait ainsi sur l’association de plusieurs méthodes complémentaires plutôt que sur le recours à un traitement unique. Selon Jacques Cognard, Artaud aurait notamment poursuivi au Chanet les injections de bismuth, d’arsenic et de mercure qui lui avaient été prescrites dans le cadre du traitement d’une supposée syphilis héréditaire. 

Le Chanet paraît ainsi avoir été conçu comme une petite société médicale retirée du monde. L’architecture du bâtiment, les galeries largement ouvertes au soleil, les promenades dans le parc ou les forêts voisines et la contemplation du paysage devaient agir sur le malade autant que les médicaments ou les soins proprement dits. La cure associait surveillance médicale, repos, alimentation régulière, grand air et rupture avec les habitudes de la vie antérieure.

Cet isolement avait toutefois son envers. La clinique n’était accessible que par des chemins de terre escarpés. Jacques Cognard rapporte que ses responsables sollicitèrent à plusieurs reprises la municipalité afin d’obtenir une amélioration de la desserte du domaine, sans jamais parvenir entièrement à leurs fins. Pour les pensionnaires, cette difficulté d’accès ne pouvait qu’accentuer la séparation entre la clinique, la ville et le monde extérieur.

Le prospectus de décembre 1913 indique un tarif forfaitaire de douze francs suisses par jour. Rapportée avec beaucoup de prudence au niveau général des prix actuels, cette somme représenterait approximativement un ordre de grandeur de soixante-cinq à soixante-dix euros par jour, soit près de deux mille euros pour un mois de séjour. Une telle équivalence demeure évidemment très indicative : le tarif connu précède de plusieurs années l’arrivée d’Artaud, tandis que l’inflation provoquée par la Première Guerre mondiale avait profondément modifié la valeur de la monnaie. Elle permet néanmoins de comprendre que le Chanet était une clinique privée coûteuse, destinée à une clientèle relativement aisée.

Le séjour suisse ne se réduit pourtant pas à cette nouvelle étape médicale. Il correspond également à un approfondissement de l’activité artistique d’Artaud. Celui-ci commence à pratiquer plus régulièrement le dessin et la peinture, en prenant quelques cours et déclarera plus tard avoir appris à peindre pendant son séjour en Suisse, sans préciser s’il reçut cet enseignement à l’intérieur même du Chanet ou auprès d’un professeur extérieur.

C’est à Neuchâtel qu’Artaud réalise, en 1919, la gouache intitulée Paysage de neige. Cette œuvre témoigne de la place que commence alors à prendre l’expression plastique dans sa vie. Dans Antonin Artaud. Dessins et portraits, Paule Thévenin souligne combien les premières peintures d’Artaud révèlent son attention à la peinture contemporaine, estimant notamment que les paysages anxieux d’Edvard Munch ne l’avaient ‘‘pas laissé indifférent’’.

On sait également qu’au cours de l’été 1919, Artaud aurait fait la connaissance d’une jeune fille, Henriette Elmer, surnommée « Rette », fille de l’un des patients de l’établissement. Paule Thévenin l’aurait rencontrée en 1984 à la résidence pour personnes âgées des Sablons, à Neuilly. Henriette Elmer avait conservé plusieurs dessins ainsi qu’une petite huile encadrée qu’Artaud lui aurait offerte, peut-être en témoignage de l’attachement qu’il éprouvait pour elle.

Quelques cartes postales permettent par ailleurs de penser qu’il visita Berne vers la mi-septembre 1919, ainsi que Soleure et sa cathédrale baroque. À la même période, il demanda à ses parents de lui procurer un manuel de conversation afin d’apprendre le grec. À la fin du mois de septembre, son état s’étant aggravé, le docteur Dardel lui déconseilla en revanche de se rendre à Genève.

Dans cet univers retiré, où les journées sont réglées par les soins, les repas et les promenades, le dessin et la peinture lui offrent peut-être déjà autre chose qu’un simple passe-temps. Ils deviennent une manière d’éprouver la forme, l’espace, la matière, mais aussi de reprendre possession de sa main, de son regard et de son corps. À ce titre, le séjour du Chanet marque sans doute une étape singulière : au moment même où Artaud demeure entièrement soumis au regard et aux traitements de la médecine, une autre voie commence à s’ouvrir, celle par laquelle il tentera bientôt de transformer sa souffrance en expérience artistique.

Maurice Dardel, le médecin du Chanet

 Né en 1871 à Saint-Blaise, dans le canton de Neuchâtel, Maurice Dardel demeura toute sa vie profondément attaché à sa région d’origine. Spécialisé dans le traitement des maladies nerveuses et mentales, il commença sa carrière à l’asile de Préfargier, où il exerça successivement les fonctions de médecin adjoint, puis de directeur. En 1898, il soutint à la faculté de médecine de l’Université de Genève une thèse de doctorat dans laquelle apparaissait déjà son intérêt pour les rapports entre la mémoire et le fonctionnement du système nerveux.

Il y écrivait : « La mémoire est intimement liée au système nerveux, dont elle est une des fonctions fondamentales, une des forces grâce auxquelles il peut entrer en activité. Chaque cellule nerveuse est douée de sa mémoire propre, qui la dirige, lui indique la marche à suivre et la met, au moyen des fibres, en communication avec le système nerveux dans son entier, de façon à former un tout discipliné, cohérent, contribuant au développement de l’organisme. »

Cette réflexion sur la mémoire, l’activité nerveuse et l’organisation de la vie psychique permet de comprendre l’intérêt qu’il porta par la suite aux approches psychothérapeutiques et, plus largement, à la prise en charge des troubles neuropsychiques.

À partir de 1913, Maurice Dardel exerça à la clinique du Chanet où il se consacra aux personnes souffrant de troubles nerveux et psychopathologiques, avant de poursuivre sa carrière en clientèle privée. Ses contemporains soulignaient la bienveillance avec laquelle il accueillait ses patients, son aptitude à leur inspirer confiance ainsi que l’attention qu’il accordait aussi bien aux souffrances physiques qu’aux troubles psychiques.

À la suite de l’épidémie de grippe, il s’intéressa également aux conséquences de l’encéphalite léthargique et figura parmi les médecins qui cherchèrent à améliorer la prise en charge de cette affection encore mal connue. Pendant la Première Guerre mondiale, il séjourna plusieurs mois dans des camps de prisonniers alliés en Allemagne. Il y participa à l’examen médical des détenus, afin de déterminer lesquels pouvaient être rapatriés ou internés dans un pays neutre. Décrit comme un homme calme, cultivé et doté d’un jugement sûr, Maurice Dardel prit enfin une part active à la vie intellectuelle neuchâteloise. Il était notamment membre de la Société de Belles-Lettres, dont il fréquentait régulièrement les réunions. (Source : Les obsèques du Dr Maurice Dardel, Feuille d’avis de Neuchâtel, 4 novembre 1934.)

Au Chanet, l’entrée du laudanum dans la vie d’Artaud

Mais le calme du domaine et les conditions favorables de la cure ne suffisent pas à apaiser durablement les souffrances d’Artaud. Ni les promenades en forêt, ni la vue sur le lac, ni l’air des montagnes, ni même l’éloignement du milieu familial ne viennent véritablement à bout de ses douleurs et de ses états d’angoisse. C’est pourtant au cours de ce long séjour au Chanet que se produit un tournant décisif dans son histoire médicale : Artaud situe en mai 1919 sa première prise de laudanum. Plus de treize ans plus tard, en décembre 1932, alors qu’il suit une cure de désintoxication à l’hôpital Henri-Rousselle, il revient lui-même sur les circonstances de cette première prescription.

Répondant à un questionnaire médical, il écrit : « Elle m’a été donnée sur ma demande expresse et après plusieurs semaines d’insistance de ma part, pour lutter contre les états de douleurs errantes et d’angoisse dont je souffrais depuis l’âge de 19 ans, c’est-à-dire depuis 1915. » Ce témoignage rétrospectif est important, car Artaud n’y présente nullement le recours au laudanum comme la recherche d’une expérience artificielle. Il lui attribue au contraire, dès l’origine, une fonction explicitement thérapeutique : le produit aurait été réclamé afin de combattre des états d’angoisse auxquels les traitements suivis depuis plusieurs années n’avaient apporté aucun soulagement durable.

Le laudanum est une préparation liquide à base d’opium dissous dans l’alcool, dont l’origine remonte aux expérimentations médicales de Paracelse. Dans son ouvrage Dans la pharmacopée d’Antonin Artaud, Thierry Lefebvre précise toutefois que la formule qui s’imposa dans la pharmacopée européenne fut élaborée au XVIIᵉ siècle : « Mis au point vers 1669 par le médecin anglais Thomas Sydenham, le laudanum est un “vin d’opium contenant de l’opium, du vin d’Espagne, du safran, de la poudre de cannelle et de la poudre de clous de girofle”. »

Très largement utilisé au XIXᵉ siècle et encore prescrit au début du XXᵉ, ce médicament ancien était recherché pour ses propriétés analgésiques, antispasmodiques et sédatives. Il pouvait atténuer les douleurs, favoriser le sommeil et calmer certains états d’angoisse. Bien que les risques d’accoutumance et de dépendance aux opiacés fussent déjà connus, certains médecins continuaient à y recourir lorsque les autres traitements demeuraient sans effet.

La prescription obtenue par Artaud au Chanet ne constituait donc nullement, en 1919, une pratique étrangère à la thérapeutique psychiatrique ou neurologique. Dès 1903, le Traité de pathologie mentale, publié sous la direction de Gilbert Ballet, recommandait encore l’emploi de l’opium et du laudanum, tout en mettant en garde contre leurs effets parfois paradoxaux : « L’opium peut être aussi utilement employé sous forme d’extrait ou de laudanum. On est d’ordinaire obligé d’user de doses assez fortes (jusqu’à 5, 10 et même 15 grammes de laudanum) ; il faut avoir soin de n’arriver à ces doses élevées que d’une façon progressive et en tâtant en quelque sorte le terrain. L’opium en effet n’est pas toujours exempts d’inconvénients : s’il est moins à redouter que ne le pensait Coonolly, il arrive qu’au lieu de produire un effet sédatif, il favorise le mouvement congestif vers la tête et exagère plutôt l’agitation. »

L’opium appartient alors tout autant à la pharmacopée médicale qu’à l’imaginaire littéraire de l’époque. Cette même année 1919, le jeune Robert Desnos compose l’un de ses premiers poèmes, L’Ode à Coco, dans lequel apparaît déjà l’image séduisante et vénéneuse du pavot : « J’ai des champs de pavots luisants et pernicieux. Qui plus que toi Coco me bleuiront les yeux. »

Antonin Artaud, perdre son identité pour conquérir son nom

De La Rouguière à Meyzieu, de Divonne au Châtelard, de Saint-Didier à Lafoux, puis de Bagnères à Cauterets, se dessine ainsi une véritable géographie de la souffrance. Les cures ne constituent pas d’épisodes secondaires dans la jeunesse d’Artaud. Elles organisent son existence, déterminent ses déplacements, ses relations, ses lectures et jusqu’au rythme de ses premiers écrits. Elles lui apprennent aussi que la médecine peut à la fois secourir et enfermer, soulager et intoxiquer, nommer la douleur sans nécessairement la comprendre. Dans chaque établissement, son corps est observé, diagnostiqué, surveillé et traité.  

Il a appris à vivre dans les établissements médicaux, sous le regard des infirmiers et des médecins. Il a connu les diagnostics incertains, les traitements toxiques, les chambres fermées, les promenades surveillées et l’attente interminable d’une amélioration. Il a aussi continué à écrire, à lire, à dessiner et à chercher dans l’art une forme de cohérence que la médecine ne pouvait lui rendre. Chacune de ces cures s’achève pourtant sur le même constat : la douleur demeure, et Artaud devra désormais chercher lui-même à inventer un concept comme le corps sans organes qui le libérera. 

En avril 1919, un second test de Wassermann se révèle négatif. Malgré ce résultat, Antonin Artaud est contraint de poursuivre des traitements antisyphilitiques lourds et douloureux. Pour supporter les souffrances provoquées par ces soins, mais aussi l’angoisse née d’un diagnostic de syphilis qui se révélera probablement erroné, sans compter les douleurs nerveuses qui continuent de l’accabler, il recourt de plus en plus au laudanum. Cet usage prolongé, d’abord destiné à apaiser la douleur, contribuera à l’enfermer dans une dépendance qui marquera profondément le reste de son existence.

Le 30 mars 1920, le docteur Maurice Dardel informe le père d’Artaud que le docteur Édouard Toulouse est disposé à accueillir le jeune homme et à assurer son suivi. Sur cette recommandation, Artaud quitte la clinique de Neuchâtel pour rejoindre Paris.

La vie parisienne qui s’ouvre alors devant lui sera riche en rencontres, en créations et en stimulations intellectuelles. Elle ne conservera cependant ni le confort ni la sécurité matérielle des établissements privés où il avait jusque-là été soigné. Le coût de ses nombreuses cures et de ses traitements, auquel s’ajoutent les conséquences économiques de la Première Guerre mondiale, finit en effet par peser lourdement sur les finances de la famille Artaud.

Ce sont pourtant ces épreuves qui, peu à peu, contribueront à faire d’Artaud celui qu’il deviendra : une voix irréductible, née au plus près de la douleur et dressée contre tout ce qui prétend enfermer, réduire ou briser l’être humain. Mais aucune œuvre, si grande soit-elle, aucune renommée, si durable soit-elle, ne saurait jamais justifier la souffrance d’un homme.

Si le destin d’Artaud fut de traverser la douleur jusqu’à s’y consumer, ses mots auront du moins arraché à cette épreuve une force capable d’accompagner, après lui, tous ceux qui cherchent encore à ne pas céder devant la souffrance.

Antonin Artaud ou la mise en corps du vitalisme

Partager des informations inédites sur la jeunesse d’Artaud, retrouver les établissements où il fut soigné, identifier les médecins qu’il rencontra ou reconstituer les traitements qu’il reçut présente un intérêt historique évident. Mais ces faits ne prennent pleinement leur sens que s’ils permettent de répondre à une question plus essentielle : comment ces années de maladie et de cures ont-elles contribué à façonner sa pensée, son œuvre et son destin ?

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir où et comment Artaud fut soigné entre 1915 et 1919, mais de comprendre ce que ces expériences produisirent en lui. Son besoin presque constant de guérison le mit très tôt au contact de conceptions médicales, philosophiques et thérapeutiques qui nourrirent profondément son parcours : son engagement surréaliste, sa formation d’acteur, sa pensée du théâtre, mais aussi les échanges qu’il mènera plus tard avec le docteur René Allendy autour de figures comme Hahnemann ou Paracelse.

L’écrivain du corps supplicié, Antonin Artaud, ne naît ni d’une mère ni d’un père : il naît, en 1914, de sa souffrance. Mais un destin ne se construit jamais seul. S’il n’avait pas grandi à Marseille, dans une famille disposant des moyens et de la volonté nécessaires pour le faire soigner, son parcours aurait sans doute été tout autre. À dix-huit ans, à un âge où une rencontre peut encore infléchir toute une existence, il est ainsi conduit auprès du docteur Joseph Grasset. Et Grasset n’est pas seulement l’un des fondateurs de la neuropsychiatrie montpelliéraine. Il appartient aussi à la tradition vitaliste de Paul-Joseph Barthez. Auteur de nombreux travaux sur les maladies nerveuses et leur thérapeutique, il s’intéressa également à l’hypnotisme, au spiritisme et à l’occultisme. Il consacra même un ouvrage à l’un des ancêtres de son épouse, François Boissier de Sauvages, et écrivit une courte pièce de théâtre, Dans un cabinet médical, sous le pseudonyme de J. Gasters.

Qu’Artaud ait longuement discuté ou non avec Grasset importe finalement assez peu. L’essentiel est ailleurs : le médecin orienta Artaud et sa famille vers une série de cures qui allaient le plonger, durant plusieurs années, dans un univers thérapeutique largement imprégné de ces conceptions. On peut dès lors avancer l’hypothèse que cette période contribua elle-même à orienter Artaud vers l’homme de théâtre et l’artiste qu’il allait devenir.

Le vitalisme et la place du théâtre

Le vitalisme repose sur l’idée que le vivant ne peut être entièrement compris comme une simple machine régie par les seules lois physiques et chimiques. Chez Barthez, l’organisme possède une unité et une puissance propre de réaction, rapportées à un ‘‘principe vital’’. Celui-ci ne désigne pas nécessairement une force surnaturelle, mais la capacité du vivant à maintenir sa cohérence, à résister aux perturbations et à mobiliser ses propres ressources. La maladie n’est donc pas seulement un dérèglement subi : elle met aussi en jeu des forces de défense et de restauration que le médecin doit soutenir et orienter.

Barthez se situait dans l’héritage d’Hippocrate et d’une médecine attentive à l’unité du corps et de l’esprit. Cette tradition renvoyait aux Asclépiades et aux sanctuaires d’Asclépios, où la guérison associait le corps, le sommeil, le rêve, le mouvement et l’environnement du malade. À Épidaure, le théâtre aurait été construit dans cette même perspective de guérison : les patients y participaient à des pratiques théâtrales qui s’inscrivaient dans le processus thérapeutique de l’Asclépieion.

C’est dans une logique comparable, qui réactive certains principes des anciens Asclépieia et prolonge, à bien des égards, l’héritage de la tradition vitaliste, que s’inscrivent plusieurs des établissements fréquentés par Artaud entre 1915 et 1919. Fondés en grande partie sur les pratiques hydrothérapiques alors très répandues, notamment dans le sud de la France, ces centres reposaient sur une conception du soin qui ne se limitait pas au traitement d’un symptôme isolé. Il s’agissait plutôt de replacer l’organisme dans des conditions susceptibles de favoriser le retour de ses propres forces d’équilibre et de guérison, en soutenant les ressources vitales du malade afin de les aider à se réorganiser.

Artaud vit la maladie comme une diminution de ses forces et une séparation d’avec son propre corps. L’objectif de ces cures est précisément de lui permettre de retrouver une puissance d’agir, de sentir et de vivre. Les photographies prises à Neuchâtel, où il apparaît dans des attitudes évoquant déjà le travail de l’acteur, prennent dès lors un relief particulier : elles permettent d’envisager que le théâtre soit entré dans sa vie comme une pratique de transformation et de guérison. Artaud ne serait donc pas devenu acteur seulement par amour de l’art : dans le geste, la voix, le souffle et la mise en mouvement du corps, il aurait trouvé un moyen d’agir sur l’état qui l’enfermait. Cette nécessité ne disparaîtra jamais et, des décennies plus tard, à Rodez, ses exercices de souffle, de rythme et de cri répondront encore à la même exigence : agir directement sur le corps pour arracher l’être aux formes qui l’emprisonnent.

 D’Artaud aux forces du vivant

Artaud ne cherche pas simplement à détruire les formes, mais à briser celles qui se sont figées au point de ne plus laisser circuler la vie. Le Théâtre de la Cruauté, les voyages au Mexique et en Irlande, puis l’idée du corps sans organes peuvent être compris comme les prolongements successifs d’une même quête : se défaire du personnage, du prosôpon, de cette identité qui, lorsqu’elle se rigidifie, finit par enfermer l’individu dans une forme devenue étrangère à sa propre vitalité, afin de retrouver une puissance de vie plus immédiate, plus libre et plus intense.

Cette recherche n’est pas sans rappeler, sur un tout autre plan, la conception jacksonienne de la ‘‘dissolution’’, selon laquelle la disparition des organisations supérieures entraîne la libération de fonctions jusque-là contenues ou inhibées. La neurologie du début du XXᵉ siècle, puis certaines thérapeutiques convulsivantes, reprendront en partie ce schème d’une désorganisation susceptible d’entraîner une réorganisation fonctionnelle. L’électrochoc lui-même, dont Artaud subira plus tard les conséquences particulièrement éprouvantes, peut être replacé dans cet horizon théorique.

Cette quête plus intime chez Artaud ne naît ni d’un jeu d’idées, ni d’une ambition artistique, ni d’une spéculation détachée de l’existence. Elle s’enracine dans une expérience concrète de la souffrance et dans un besoin de guérison. C’est précisément ce qui donne à son œuvre sa force organique  et sa radicalité : chez lui, les idées ne sont jamais séparées du corps qui les éprouve. Sans ce besoin de se délivrer d’un corps vécu comme douloureux et contraignant, Artaud ne serait peut-être pas devenu, en un certain sens, plus surréaliste que le surréalisme lui-même. Et s’il ne s’était pas senti étouffé dans sa chair par l’Occident, par ses valeurs, sa médecine, ses normes et ses catégories, il n’aurait probablement pas recherché avec une telle intensité d’autres manières de vivre, de penser et d’habiter son propre corps.

Du théâtre aux rites, de la poésie au travail du souffle, de la voix et du geste, Artaud poursuit dès lors une même recherche : réveiller des forces de vie affaiblies et se dégager de tout ce qui les entrave. La guérison cesse alors d’être un problème médical pour devenir une entreprise bien plus vaste : rompre avec les automatismes du langage et de la pensée, se libérer des habitudes qui emprisonnent, reconquérir une capacité d’exister plus intensément.

C’est en ce point que l’expérience d’Artaud dépasse sa destinée personnelle. Les questions qu’elle soulève nous concernent directement : qu’est-ce qui nous dévitalise ? Qu’est-ce qui nous enferme dans des comportements, des croyances ou des schémas mentaux devenus automatiques ? Qu’est-ce qui, peu à peu, finit par agir, penser ou décider à notre place ? Et comment retrouver une capacité d’agir, de sentir et de vivre plus intensément ?

Ces interrogations prennent une résonance particulière en 2026, à une époque où la technique, les machines et les dispositifs automatisés occupent une place croissante dans nos existences. Il ne s’agit nullement de les rejeter, mais de se demander ce que devient, au milieu d’eux, notre propre puissance d’agir en tant qu’êtres vivants. À mesure que nous déléguons davantage de fonctions, de décisions et parfois même de perceptions à des systèmes extérieurs, une question ancienne acquiert une urgence nouvelle : quelles ressources demeurent propres au vivant ?

C’est précisément cette question qui, à partir d’Artaud, m’a progressivement conduit au-delà de lui. En cherchant à mieux comprendre ce qui se joue dans Le Théâtre et la Peste, au cours de l’écriture de mon ouvrage Le Théâtre et son Double Ka, mes recherches se sont peu à peu déplacées vers l’histoire des conceptions médicales de la maladie, de la guérison et des forces propres à l’organisme. Ce cheminement vient tout juste d’aboutir à l’achèvement d’un nouvel ouvrage, Natura Medicum Morborum. La force de l’autoguérison, dont je révèle ici, pour la première fois, l’existence.

Ce livre ne porte pas sur Artaud, et cela correspond précisément à la nature de mon rapport à son œuvre. Artaud n’a jamais été pour moi un objet de culte, mais un passage vers des idées et des questions qui le dépassent. Homme d’un autre siècle, il doit aujourd’hui pouvoir être dépassé à son tour, afin que certaines des interrogations qu’il a ouvertes puissent être reformulées dans les termes de notre époque. Natura Medicum Morborum.

À LIRE - Artaud face à son psychiatre : des documents explosifs révélés

La force de l’autoguérison retrace ainsi une histoire philosophique de la médecine, de l’Antiquité à nos jours, en passant notamment par Paracelse, le vitalisme et l’homéopathie, autour d’une question centrale : de quelles forces le vivant dispose-t-il pour se maintenir, s’adapter, se transformer et, lorsque cela est possible, participer lui-même à sa propre guérison ? Quitter Artaud, ici, ce n’est donc pas l’abandonner : c’est prolonger ce qu’il m’a permis de penser jusqu’à l’homme d’aujourd’hui.

 Ilios Chailly

Crédits photo : Une toile de Katonas Asimis. Les références de la toile sont : Katonas Asimis "Antonin Artaud", 100x100 cm, huile sur toile, 2023. Ilios Chailly.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Par Auteur invité
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11 Commentaires

 

Laetitia Pacareau

08/08/2026 à 17:58

Heu ??? "Cela expliquera peut etre l’attitude future d’Artaud quand il ne sera pas bien enfermer dans des asiles d’eviter de vouloir voir des membres de sa familles." ????

Ilios Chailly

09/08/2026 à 07:28

Remarque très pertinente, à laquelle j’avais également pensé. Ce qu’il nous est difficile de concevoir, parce que la plupart d’entre nous ne souffrent pas comme Artaud, avec une telle violence, de manière constante et sans relâche, c’est qu’un homme comme lui ne peut ni penser ni créer comme nous. Si l’on considère le croisement, chez lui, de certaines conceptions vitalistes avec des aspirations spirituelles à la délivrance — proches, par certains aspects, de l’idée hindoue de moksha —, il n’est pas étonnant qu’Artaud, dans l’espoir d’échapper à une réalité qui le torturait, ait pu être conduit vers une forme de radicalité, non seulement intellectuelle, mais aussi vécue dans sa chair. Bien entendu, la libération de l’esprit et la création d’un corps sans organes ne sont jamais aussi simples lorsqu’on est né dans un corps malade ou que la société nous a empoisonnés. Mais tel est peut-être le destin d’Artaud : nous tendre le miroir d’une réalité que nous cherchons à dissimuler.

Florence de Mèredieu2006

10/08/2026 à 14:57

Ce pourquoi il peut être important de rappeler au lecteur l'existence de ces ouvrages où il trouvera moult informations sur les faits, les lieux et les médecins cités durant la guerre 1914-1919 :
Florence de Mèredieu, C'était ANTONIN ARTAUD, biographie de référence, Fayard, 2006
Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud, Editions Blusson, 1996
Florence de Mèredieu Antonin Artaud dans la guerre, de Verdun à Hitler, l'hygiène mentale, Editions Blusson, 2013 [le lecteur y trouvera en particulier la reproduction de cette fiche militaire d'Artaud si importante pour comprendre son périple.

Florence de Mèredieu

10/08/2026 à 10:01

Analyse IA en date du 10 août 2026

No comment

Bien sûr on peut continuer dans les questions et avoir d'intéressantes précisions.

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florence de Mèredieu Artaud et les maisons de santé
L'universitaire et essayiste Florence de Mèredieu, grande spécialiste d'Antonin Artaud, a minutieusement analysé la trajectoire médicale du poète dans ses ouvrages, notamment dans sa biographie de référence C'était Antonin Artaud et dans son essai Antonin Artaud dans la guerre. Elle y met en lumière la frontière poreuse mais essentielle entre deux mondes médicaux qui ont jalonné la vie de l'auteur : les maisons de santé privées et les asiles psychiatriques publics.
1. Les maisons de santé de la jeunesse : un refuge bourgeois
Entre 1915 et 1919, le jeune Antonin Artaud enchaîne les séjours dans des cliniques privées et des stations thermales (comme à Meyzieu ou Divonne-les-Bains). L'analyse de Florence de Mèredieu dégage plusieurs caractéristiques de cette période :

Un milieu de l'entre-soi : Ces établissements onéreux accueillent les enfants de la grande bourgeoisie. Ils partagent les mêmes valeurs conservatrices que la famille marseillaise d'Artaud.
Le traitement de la « neurasthénie » : On y soigne des maux alors jugés "mondains" ou acceptables : épuisement nerveux, mélancolie ou troubles de la volonté.
Une liberté de création : Contrairement à l'enfermement psychiatrique lourd, ces structures fonctionnent comme des lieux de retraite. Le jeune poète y conserve une autonomie intellectuelle, écrivant, peignant et correspondant avec des figures littéraires.

2. Le creuset de la Première Guerre mondiale : l'évitement du front
Dans Antonin Artaud dans la guerre, Florence de Mèredieu avance une thèse particulièrement documentée sur le rôle stratégique de ces maisons de santé durant le conflit de 1914-1918 :

Un statut d'« embusqué » médical : Mobilisé puis rapidement réformé temporairement, Artaud passe une grande partie de la guerre protégé dans ces institutions de soins privées.
Échapper à la boucherie : Ces maisons de santé font office de tampon face à la violence de la médecine civilo-militaire. Elles permettent de soustraire les jeunes gens de bonne famille aux traumatismes des tranchées de Verdun.

3. La bascule tragique : de la clinique à l'asile public
La rupture intervient plus tard dans la vie d'Artaud. À partir de son retour d'Irlande en 1937, sa trajectoire bascule définitivement du côté de la psychiatrie lourde :

La déchéance sociale et l'internement d'office : Faute de moyens, Artaud quitte le circuit des cliniques dorées. Il est soumis au régime ordinaire de la loi de 1838 sur les aliénés.
Les grands asiles de l'indigence : Il est transféré dans des hôpitaux publics comme Ville-Évrard, où il subit la famine généralisée de l'Occupation, puis à l'asile de Rodez.
La violence des thérapies : Mèredieu a consacré un ouvrage complet (Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud) à l'analyse des dizaines de séances d'électrochocs subies à Rodez. Elle y décortique comment la "machinerie" médicale a tenté de briser le délire de l'écrivain, et comment Artaud a dû ruser avec ses psychiatres pour préserver sa survie et son écriture.

Pour Florence de Mèredieu, l'histoire médicale d'Artaud n'est pas seulement celle d'une maladie (la schizophrénie). C'est une véritable géographie de la souffrance où la maison de santé s'est métamorphosée, au fil des ans et de la perte des protections familiales, en un appareil d'enfermement destructeur.
Souhaitez-vous des précisions sur un établissement en particulier où Artaud a séjourné, ou sur les analyses de Florence de Mèredieu concernant ses traitements à l'asile de Rodez ?

Ilios Chailly

10/08/2026 à 14:23

Merci pour ce rappel des travaux de Florence de Mèredieu, qui demeurent bien sûr une référence importante dans les études consacrées à Antonin Artaud. C’est d’ailleurs pour cette raison que je les ai lus à plusieurs reprises et étudiés en profondeur, et que je n’hésite jamais à les citer dans la revue Écho Antonin Artaud lorsque cela s’impose.

de Meredieu

10/08/2026 à 15:15

Effectivement !
Et en ce cas précisément cela s'impose absolument.
On est en plein dans le sujet et li y a dans ces ouvrages tant de détails…

Ilios Chailly

12/08/2026 à 10:39

En ce qui concerne vos ouvrages Sur l’électrochoc, le cas Antonin Artaud, la biographie C’était Antonin Artaud et Antonin Artaud dans la guerre. De Verdun à Hitler, je considère que, malgré certaines erreurs — mais nous en avons tous commis, moi le premier —, ils témoignent d’un véritable travail de recherche qui mérite d’être davantage connu et reconnu. Dans la mesure de ses moyens, la revue Écho Antonin Artaud contribuera donc volontiers à mieux faire connaître ces travaux.
Cette reconnaissance ne m’empêche toutefois pas d’exprimer certains désaccords. Comme je l’explique, arguments précis à l’appui, dans trois articles publiés sur mon blog, je ne partage pas plusieurs des positions que vous défendez dans L’Affaire Artaud, ni votre appréciation de la découverte, à Cuba, de quatre articles d’Antonin Artaud. Ces textes me paraissent particulièrement importants, car ils s’inscrivent directement dans le prolongement des écrits réunis dans Le Théâtre et son Double et Messages révolutionnaires.
Je tiens également à préciser que cette divergence ne procède nullement d’un quelconque culte de Paule Thévenin. J’appartiens au contraire à une génération qui a d’abord connu et davantage lu vos ouvrages, alors plus médiatisés. Durant ma jeunesse et au début de mes recherches, vous avez même été ma principale référence sur Artaud. Si cela est moins vrai aujourd’hui, je continue néanmoins de considérer votre contribution aux études artaudiennes comme importante.
C’est seulement au fil du temps, en approfondissant personnellement ces questions et en examinant plus attentivement le travail de Paule Thévenin, que mon jugement a progressivement évolué. Je ne l’ai jamais connue personnellement, pas plus que je n’ai connu les membres de son entourage. Mon appréciation de son travail ne repose donc ni sur une fidélité personnelle ni sur un attachement affectif, mais sur l’étude des faits et des documents, ainsi que sur la reconnaissance de son apport considérable à la connaissance, à l’établissement et à la transmission de l’œuvre d’Artaud.
Reconnaître cet apport ne signifie évidemment pas considérer son travail comme irréprochable ou exempt d’erreurs. Comme tout chercheur et comme tout être humain, Paule Thévenin a pu, elle aussi, se tromper.

Florence de Mèredieu

27/08/2026 à 17:05

Vous : citer ! NON - Vous camouflez vos sources en permanence. Vous puisez large, très large et citez - comme cela - "une carte postale" par ci, une autre par là. Et après BASTA. C'est Monsieur Ilios qui parle. Un vrai ventriloque.
En ce qui concerne les premiers médecins et les maisons de santé toute la substantifique moelle est déjà dans mes ouvrages antérieurs.

Mes ouvrages (que vous ne citez pas ; et d'autres peut-être aussi) vous ouvrent une grille de base et des informations; les recherches que vous annoncez ont déjà été faites par moi (dix ou quinze ans avant) lors des diverses publications mentionnés (maisons médicales, archives, revues, curriculum et travaux des médecins, etc.).
- Vous parlez d'erreurs de ma part : lesquelles ?
Vous passez votre temps à fabriquer des erreurs et à essayer sans succès de les prouver. Vous faites sur ce point quelques fixettes très répétitives :
- le départ pour le Mexique depuis Anvers. Prouvé par l'envoi de cartes postales datées. Après bien sûr il y a eu des escales et des changements de bateau. D'abord en Amérique du Nord pour La Havane. Et il y a AUSSI une escale au retour - avec arrêt à la Havane !
Vous n'avez aujourd'hui RIEN prouvé.
- Les textes publiés à La Havane : A-t-on aujourd'hui autre chose que le numéro de la revue avec un texte en espagnol. ? Apparemment non. - Il n'est pas inédit en Espagnol. Il est paru et a été oublié. Il a été retrouvé. Très bien. Y a-t-il un tapuscrit en français ou des notes ou quelque chose qui atteste d'un texte antérieur à l'article de journal ?
Luis Cardoza y Aragon, qui fut un important contact pour Artaud lors de son séjour à Mexico, a raconté qu'en dehors de quelques textes de conférences rédigées par le poète (et transmis à l'époque à Jean Paulhan), certains articles étaient en quelque sorte directement énoncés et traduits sur une table de café. Cela a pu être le cas des textes retrouvés à La Havane. En ce cas on ne saura jamais quelle peut être l'absolue authenticité du texte espagnol imprimé.
Le texte final (et publié en Espagnol) pourrait être un texte faisant la synthèse du point de vue d'Artaud et de ce qu'en comprenait son traducteur. Cela peut expliquer les réticences de Gallimard à publier ces textes. Du temps de Paule Thévenin et Philippe Sollers, une polémique avait déjà surgi au moment de la publication des "Messages révolutionnaires".
- Eloge des erreurs. "Tout le monde peut se tromper", dites vous. Certes. Certes.
Vous même fabriquez beaucoup d'erreurs - souvent énormes - et vous entêtez à les exploiter pour dénigrer les textes antérieurs.
Votre dernier texte sur les maisons de santé comporte une erreur de taille. Et votre blog une autre erreur assez surprenante mais que vous reprenez ailleurs sans vérifier. CHERCHEZ.

Ce perpétuel "Eloge de l'erreur" qui serait - selon vous d'ordre "expérimental" (sic) associé au fait d'absoudre Paule Thévenin de ses erreurs (ô combien abondantes dès qu'il est question de la transcription), va finir par poser problème en érigeant "le flou/Artaud" en une sorte de règle inquiétante. Comment bâtir quelque chose là-dessus ?

Ilios Chailly

29/08/2026 à 09:01

Chère Florence de Mèredieu,
Tout d’abord, je ne voudrais pas que vous pensiez que ce que j’écris relève d’une attaque personnelle. J’ai sincèrement de l’estime pour vous et je ne remets absolument pas en cause l’importance de votre contribution aux études artaudiennes.
Mon désaccord porte sur un point précis. Ayant lu quatre fois L’Affaire Artaud, j’estime que vous y avez parfois jugé Paule Thévenin avec une grande sévérité, à partir d’arguments qui ne me paraissent pas toujours suffisamment solides.
Je trouve ainsi paradoxal — et, je l’avoue, assez peu sérieux — que, dans L’Affaire Artaud, vous consacriez un paragraphe entier à reprocher à Paule Thévenin d’avoir transcrit « pourjoi » au lieu de « pourquoi ». De même, à la page 186, vous lui faites grief d’un choix de mise en forme, alors que votre propre ouvrage comporte lui-même une page reproduite en double.
Il ne s’agit évidemment pas pour moi de mettre en cause le travail des éditions Fayard. Mais, lorsque je compare, sur de nombreux points précis, votre travail éditorial à celui réalisé par Paule Thévenin chez Gallimard, je suis contraint de constater que le vôtre me paraît sensiblement moins rigoureux. Certaines erreurs, incohérences ou négligences auraient manifestement pu être évitées par une relecture plus attentive.
De la même manière, je pense que vous avez sous-estimé l’importance des textes retrouvés à Cuba en les qualifiant, sur le site ActuaLitté, de « curiosa ». Or, si on les lit attentivement, ces textes recherchez durant des décennies par Paule Thevenin me semblent beaucoup plus importants que ne le laisse entendre cette expression, notamment par leur proximité avec les Messages révolutionnaires et certaines préoccupations du Théâtre et son Double. Si l'article d'Artaud sur la Corrida et les sacrifices humain n'est pas important, je veux que mon m'expliquez alors quel texte d'Artaud l'est et pourquoi.
Si ces propos venaient de quelqu’un ayant peu d’influence dans le domaine des études sur Artaud, je n’aurais probablement pas réagi. Mais précisément parce que votre travail fait autorité et que votre parole a un poids considérable, je constate que certaines de vos positions influencent de nombreux lecteurs, y compris des spécialistes. C’est pourquoi il me paraît légitime d’en discuter.

À propos des textes de Cuba:
Vous avez raison de préciser qu’il ne s’agit pas, au sens strict, de textes « inédits », puisqu’ils ont été publiés du vivant d’Artaud et que leurs manuscrits originaux n’ont, à ce jour, pas été retrouvés. Ces textes ont en réalité été redécouverts en 2009 dans une revue cubaine de l’époque.
En revanche, je ne comprends pas en quoi cela diminuerait leur importance. Le fait qu’un texte ait été publié une première fois dans une revue devenue aujourd’hui pratiquement inaccessible, puis soit resté oublié pendant plusieurs décennies, ne retire rien, me semble-t-il, à sa valeur historique, littéraire ou théorique.
À moins de considérer que la valeur d’un écrit d’Artaud dépend davantage de l’existence matérielle de son manuscrit — et donc, éventuellement, de sa valeur comme objet de collection ou de transaction — que de son contenu même. Ce serait à mes yeux un étrange renversement des priorités.
D’autant que les Messages révolutionnaires comprennent eux-mêmes plusieurs textes dont les manuscrits originaux ne sont pas connus ou conservés, sans que leur authenticité, leur intérêt ou leur légitimité dans l’œuvre d’Artaud aient pour autant été remis en cause.
La véritable question, à mes yeux, n’est donc pas de savoir si nous possédons matériellement le manuscrit, mais ce que ces textes disent, ce qu’ils apportent à notre connaissance d’Artaud et la place qu’ils occupent dans l’évolution de sa pensée.

À propos de Paule Thévenin et de la question des archives:
En ce qui me concerne, mes recherches sur Artaud s’arrêtent essentiellement à sa mort, en 1948. Vous avez, en revanche, étudié en profondeur tout ce qui s’est joué après sa disparition, au point d’y consacrer un ouvrage considérable.
C’est précisément pour cette raison que je m’interroge. Si votre démarche se veut objective et indépendante, ne faudrait-il pas examiner avec la même exigence l’ensemble des questions relatives à la dispersion, à la conservation, à l’appropriation et à la circulation des archives d’Artaud ?
Vous avez beaucoup insisté sur le fait que Paule Thévenin avait conservé et travaillé sur les manuscrits d’Artaud. Mais il me semble tout aussi important de rappeler qu’elle a consacré des années à reconstituer, classer et préserver une part essentielle de ce fonds, avant que celui-ci ne rejoigne notamment la Bibliothèque nationale de France et le Centre Pompidou. Cet aspect de son travail mérite, lui aussi, d’être pleinement pris en compte lorsqu’on porte un jugement sur son rôle.
Dans le même temps, je m’étonne que l’on parle beaucoup moins de certains manuscrits ou documents d’Artaud apparus ultérieurement dans des ventes aux enchères. Je pense notamment à des pièces provenant, ou susceptibles de provenir, du Dr Fouks, dont certaines semblent, par leur nature même, avoir eu vocation à appartenir au dossier médical constitué à Ville-Évrard.
Je ne prétends évidemment pas trancher ici la question de leur provenance sans un examen complet des archives et des circonstances de leur transmission. Mais dès lors que l’on porte un jugement sévère sur Paule Thévenin au nom de la propriété, de la conservation ou de la transmission des manuscrits d’Artaud, il me semblerait logique, puisque vous êtes précisément spécialiste de « l’Affaire Artaud », d’examiner avec la même rigueur ces autres formes de circulation et de dispersion des documents.
À tout le moins, cette question mériterait, me semble-t-il, d’être également abordée dans vos travaux ou sur votre blog. Cela permettrait surtout de montrer que les mêmes critères d’exigence sont appliqués à tous les acteurs de cette histoire, sans donner l’impression que la sévérité critique s’exerce davantage à l’égard des uns que des autres.

À propos de votre biographie:
Je ne trouverais ni élégant ni particulièrement constructif de dresser une liste de toutes les erreurs que j’ai pu relever dans votre ouvrage. Mais puisque vous me demandez d’être plus précis, je vais vous donner deux exemples de nature très différente.
a) Le premier concerne une erreur dont vous n’êtes, à vrai dire, ni véritablement responsable ni la seule à avoir été victime. Certaines informations dont nous disposons aujourd’hui n’étaient tout simplement pas accessibles au moment où vous avez rédigé votre biographie. C’est précisément ainsi que fonctionne la recherche : des certitudes apparemment solides peuvent être révisées à mesure que de nouvelles archives apparaissent.
Vous indiquez notamment qu’Antonin Artaud aurait effectué son voyage transatlantique de janvier 1936 à bord de l’Albertville, paquebot de la Compagnie maritime belge. Cette identification a longtemps été admise par pratiquement tous les biographes, et pour des raisons parfaitement compréhensibles. Artaud se trouve bien à Anvers à cette période. Le 6 janvier, il écrit à Jean Paulhan : « Mon bateau quitte Anvers le 10 au matin pour La Havane ». Peu avant son départ, il écrit également à Allendy et à Colette Nel-Dumouchel : « Quelques mots d’Anvers où je reste 24 heures de plus que prévu ». Enfin, le 9 janvier, il adresse à sa mère une carte postale représentant précisément l’Albertville. Il était donc parfaitement logique, à partir de ces seuls éléments, d’en conclure qu’il avait embarqué sur ce navire.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne considère pas cette affirmation, dans votre biographie, comme une erreur particulièrement problématique en elle-même. Le problème est différent : il tient au fait que vous continuez aujourd’hui à défendre cette identification essentiellement à partir de cette même carte postale, alors que de nouvelles sources documentaires, beaucoup plus précises, sont désormais disponibles et rendent l’hypothèse de l’Albertville extrêmement difficile à maintenir.
J’ai exposé cette question en détail dans un article publié dans le cinquième numéro de la revue Écho Antonin Artaud, à partir des recherches de l’universitaire Pedro Marqués de Armas et de celles que j’ai ensuite poursuivies avec M. Vincent Thierry, historien, attaché de conservation et chargé de la valorisation des Archives du Havre.
Le premier élément décisif provient de la presse cubaine. Le Diario de la Marina du 31 janvier 1936 indique explicitement que le navire arrivé à La Havane la veille était le San Mateo et qu’il transportait « un passager pour La Havane, Artaud Antonin ». Il ne s’agit donc plus ici d’une déduction fondée sur une carte postale ou sur la présence d’Artaud dans une ville portuaire : son nom apparaît directement dans une source contemporaine relative à l’arrivée du navire.
Un deuxième élément vient renforcer considérablement cette identification. Le même 31 janvier, La Gaceta de Tenerifesignale que l’Albertville se trouvait à Santa Cruz de Tenerife le 30 janvier, avec 119 passagers en transit en provenance de Matadi, Boma et Lobito. Il devient dès lors extrêmement difficile d’imaginer que ce même navire ait pu déposer Artaud à La Havane à la même date.
Un troisième indice matériel va dans le même sens. Une lettre d’Artaud reproduite dans le Quarto Antonin Artaud de Gallimard est rédigée sur papier à en-tête de la Compagnie Générale Transatlantique — French Line — qui était précisément la compagnie du San Mateo, et non celle de l’Albertville.
Restait néanmoins une difficulté réelle, et c’est probablement elle qui pouvait encore justifier certaines réserves : comment expliquer qu’Artaud, dont la présence à Anvers autour du 10 janvier est certaine, ait pu embarquer sur un navire que l’on présentait comme partant du Havre ? C’est précisément sur ce point que les recherches effectuées dans les archives du Havre deviennent essentielles. À ma demande, Vincent Thierry a consulté le microfilm 4Mi319 du Journal du Havre. Les annonces de la Compagnie Générale Transatlantique permettent d’abord d’établir que le San Mateo, arrivé au Havre le 15 décembre 1935, devait initialement repartir le 2 janvier, mais que son départ fut reporté. Surtout, le Journal du Havre du 8 janvier 1936, conservé sur ce même microfilm, indique que le San Mateo ne devait pas quitter directement Le Havre pour l’Amérique : il devait d’abord faire route vers Anvers avant d’entreprendre sa traversée transatlantique. Cette information est capitale, puisqu’elle fait disparaître la principale objection à l’identification du navire. La présence d’Artaud à Anvers autour du 10 janvier n’est donc nullement incompatible avec un embarquement à bord du San Mateo ; au contraire, elle devient parfaitement cohérente avec son itinéraire.

b) Le second exemple d’erreur dans votre biographie est d’une autre nature. Vous affirmez, à la page 570 de C’était Antonin Artaud, que Federico García Lorca aurait été assassiné par les républicains espagnols. Il s’agit là d’une erreur historique majeure, puisque Lorca fut assassiné en août 1936 par des forces liées au camp nationaliste.
C’est précisément ce contraste qui me gêne : d’un côté, vous relevez avec une grande sévérité chez Paule Thévenin des erreurs de transcription ou de mise en forme extrêmement mineures ; de l’autre, une erreur historique de cette importance demeure dans votre propre ouvrage. Encore une fois, je ne dis pas cela pour vous reprocher le fait même d’avoir commis une erreur — nous en commettons tous — mais parce qu’il me semble que cela invite à davantage de mesure lorsqu’on juge le travail éditorial d’autrui.

4. À propos de mes sources:
Vous écrivez également que mon dernier article ne comporte pas de sources. Il est vrai que la version publiée sur ActuaLitté a été fortement abrégée pour des raisons d’espace. Mais il suffit de consulter la version complète publiée sur mon blog pour constater qu’elle comporte plusieurs pages de références et de sources.
Enfin, vous écrivez : « Votre dernier texte sur les maisons de santé comporte une erreur de taille. »
C’est tout à fait possible. Je ne prétends évidemment pas être à l’abri d’une erreur et, si j’en ai commis une, je souhaite au contraire la corriger. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas me préciser laquelle ? Si vous m’indiquez cette erreur, je pourrai la vérifier et, si elle est avérée, la rectifier immédiatement.
C’est précisément ainsi que je conçois la recherche : non pas comme la défense d’une position personnelle, mais comme un travail qui progresse par la confrontation des sources, les désaccords et, lorsque cela est nécessaire, la correction de nos propres erreurs. Ilios

Florence de Mèredieu

03/09/2026 à 12:15

Oui vos sources sont difficiles à trouver !

Surtout quand il s'agit de petits (très petits éditeurs indépendants) qui rencontrent d'énormes difficultés à se faire connaître.
Dans les sources finalement évoquées dans les différentes versions de votre texte sur les maisons de santé (!!!) on ne trouve toujours pas l'ouvrage de Florence de Mèredieu, Antonin Artaud, Voyages, Blusson)
Or celui-ci comporte 57 cartes postales - recto/verso - en fac-similé noir et blanc en lien direct avec vos articles : les différentes maisons de santé (Meyzieu, Le Chanet, etc, Berlin, les voyages en Algérie, au Mexique et en Irlande) des cartes fondatrices et essentielles publiées en 1992 !!!

http://www.editions-blusson.com/pages/xvoyages.html

Alors j'attends que ce message apparaisse !

Florence de Mèredieu

Ilios Chailly

03/09/2026 à 20:41

Je suis un peu étonné par votre message, car j’avais déjà cité trois de vos ouvrages dans les sources de mon article :
— DE MÈREDIEU, Florence, C’était Antonin Artaud, Paris, Fayard, 2006.
— DE MÈREDIEU, Florence, Sur l’électrochoc. Le cas Antonin Artaud, Paris, Blusson, 1996.
— DE MÈREDIEU, Florence, Antonin Artaud dans la guerre. De Verdun à Hitler. L’hygiène mentale, Paris, Blusson, 2013.
Je pense donc que vos travaux y sont déjà suffisamment représentés. Toutefois, il n’y a aucun problème : j’ajouterai également votre ouvrage Antonin Artaud, Voyages, publié chez Blusson en 1992. Je vous invite à consulter l'article dans le blog de la revue Echo Antonin Artaud : vous pourrez constater que maintenant quatre de vos livres figurent bien parmi mes sources.

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Six livres créent une application de rencontre pour éviter de finir seuls en rayon

On a longtemps cru qu’un livre abandonné sur une table de librairie souffrait en silence. Erreur. Il regarde les autres partir. Le prix littéraire avec son lecteur pressé, la romance dans un tote bag, le polar sous le bras de quelqu’un qui assure « ne lire que du vrai ». Lui reste là, tranche vers le public, à feindre l’indifférence.

29/08/2026, 08:00

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Après Perec, Queneau et Calvino : l’Oulipo peut-il encore surprendre ?

Le 5 mai 2026, jour de naissance de Karl Marx, Clémentine Mélois a dû mourir pour obtenir le droit de démissionner. À 18h16 exactement, au café L’Arrêt, anciennement L’Espérance, dans le VIIe arrondissement de Paris, l’écrivaine et plasticienne a retrouvé, selon sa propre formule, sa « liberté de manœuvre pour l’éternité ».

28/08/2026, 17:22

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Six romans recalés à l’aéroport pour excédent de bagage... émotionnel

Les compagnies aériennes sont formelles : au-delà de 23 kilos, il faut payer un supplément. La littérature, beaucoup moins regardante, autorise ses personnages à embarquer avec une enfance traumatique, trois générations de non-dits, un père mort, plusieurs amours compliquées et parfois une résurrection complète. Au retour des vacances, il était temps que quelqu’un contrôle tout cela.

22/08/2026, 11:05

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Voyageuses en Orient : entre émancipation et clichés

Si Flaubert, Chateaubriand ou Nerval ont construit l’Orient rêvé du XIXe siècle, des écrivaines-voyageuses en ont, elles, franchi les portes closes. De Lady Montagu à Isabelle Eberhardt, elles ont observé l’intimité des harems et la vie des tribus. Mais ce regard « de l’intérieur » les a-t-il vraiment affranchies des clichés orientalistes ? Récit d’une émancipation littéraire aux mille contradictions. Par Amel Aït-Hamouda.

19/08/2026, 18:18

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Journée mondiale du moustique : les insectes réclament des dommages et intérêts à la littérature

Ce 20 août, Journée mondiale du moustique, les insectes ont déposé une plainte collective contre plusieurs siècles de littérature. Motifs : diffamation, séquestration, exploitation et atteinte répétée à la dignité des arthropodes. Cinq livres comparaissent. Les fourmis se constituent partie civile, les papillons demandent réparation et Gregor Samsa exige qu’on cesse enfin de l’appeler cafard. L’audience promet d’être piquante. (ceci est une fiction, hein...)

19/08/2026, 14:46

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Gestion contestée et conflit familial : un été au tribunal pour l'Harmattan

Exclusif - La gestion des Éditions L'Harmattan, dirigées depuis 2010 par Xavier Pryen, est vivement contestée depuis quelques années, tandis qu'un conflit familial se joue en arrière-plan : Denis Pryen, cofondateur du groupe, estime que son neveu a engagé le « démantèlement » de ce dernier. Deux décisions de justice, rendues cet été, se sont révélées favorables au cofondateur de L'Harmattan.

19/08/2026, 09:09

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Quand Carl Jung descendait dans ses propres ténèbres

Manuscrit médiéval au siècle de l’acier et du béton, Le Livre rouge est une anomalie. Un Carl Jung en crise y confia visions, dialogues intérieurs, peintures et mythes, prélude à ses concepts les plus importants. Allons à la découverte de cet objet fascinant, où un homme tente de donner une forme à ce qui, sans elle, risquait de le posséder.

12/08/2026, 18:08

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Un devoir rendu suffit-il encore à prouver qu’on l’a écrit ?

Au Danemark, le gouvernement répond à la triche par IA en déplaçant la preuve : les examens rédigés à domicile devront être défendus oralement, tandis que surveillance et travaux sous contrôle seront renforcés. Une mesure scolaire qui réveille une vieille question littéraire : signer suffit-il à être l’auteur, ou faut-il encore pouvoir répondre personnellement de ce qui est écrit ?

 

10/08/2026, 07:30

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Et si la nouvelle censure culturelle était celle qu’on ne voit plus ?

Une œuvre interdite, une exposition vandalisée, un concert annulé : la censure possède encore des images faciles à reconnaître. Le Rapport annuel 2025 pour la liberté de création du ministère de la Culture décrit pourtant un déplacement plus discret. Projets modifiés avant la polémique, programmation ajustée par anticipation, financement devenu levier, décisions administratives difficiles à qualifier : l’atteinte la plus efficace pourrait être celle qui évite d’avoir à se montrer.

08/08/2026, 13:36

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Des groupes anti-liberté d’expression identifiés et suivis par le renseignement

Le Rapport annuel 2025 pour la liberté de création contient une drôle de discrétion. Plusieurs « groupements formellement constitués », à l’origine d’actions organisées contre des acteurs culturels, seraient « pour la plupart identifiés par les services de renseignement territorial ». Voilà pour ce que l’État sait. Pour savoir qui ils sont, en revanche, le lecteur repassera : ni noms, ni nombre précis, ni famille politique ou religieuse. Le renseignement est là. L’information, beaucoup moins.

08/08/2026, 13:25

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Livres brûlés, vitrines brisées : librairies et bibliothèques sous pression en France

Entre mars 2025 et mars 2026, le ministère de la Culture a recensé 76 incidents affectant les libertés de création, correspondant à 91 mécanismes d’atteinte. Douze situations sont explicitement rattachées au livre : six pour « livre et lecture publique », six pour les librairies. Acquisitions sous pression, ouvrages détruits, rencontres déprogrammées, vitrines attaquées ou mesures de saisie : le premier bilan annuel montre surtout ce qui demeure difficile à compter. 

08/08/2026, 12:19

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Lunettes connectées : comment encore rester hors champ ?

En Australie, la commissaire à la vie privée Carly Kind s’interroge sur la nécessité de nouvelles règles face aux lunettes connectées. En France, la CNIL redoute déjà une surveillance mobile et presque invisible. Mais ces mêmes appareils peuvent accroître l’autonomie des personnes aveugles ou malvoyantes. De Robbe-Grillet à Samanta Schweblin, les livres posent alors la vraie question : peut-on encore choisir de rester hors champ ?

07/08/2026, 15:51

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Du papier au numérique, la révolution qui bouleverse le manga japonais

Le Weekly Shonen Jump, berceau de Dragon Ball, One Piece ou Naruto, est tombé à un plus bas historique depuis 1971 : son tirage moyen n’était plus que de 985.000 exemplaires entre avril et juin 2026. C’est la première fois en 55 ans que la revue repasse sous le seuil symbolique du million d’exemplaires. Plus qu’un simple mauvais chiffre, ce recul illustre l’effacement progressif d’un modèle longtemps central au Japon : celui du grand magazine imprimé de prépublication.

07/08/2026, 15:45

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L’AFDAS suspend les formations pour artistes-auteurs centrées sur l’IA

L’AFDAS a instauré un moratoire sur le financement des formations principalement consacrées à l’intelligence artificielle générative. Limitée au fonds de formation des artistes-auteurs, la mesure s’appliquera jusqu’au 31 décembre 2026. Les enseignements professionnels dans lesquels ces outils n’interviennent qu’à titre secondaire restent éligibles.

06/08/2026, 10:06

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À Ceuta, 72 000 migrants et des vies laissées hors compte

À Ceuta, Madrid estime que 72 000 personnes ont franchi la frontière et que 70 000 sont reparties ou ont été reconduites. Le bilan humain reste disputé, tandis qu’environ un millier de mineurs non accompagnés demeurent dans l’enclave et que des familles cherchent leurs proches. Sept récits, romans, albums et essais rouvrent ce que les mots « flux », « retour » et « sécurisation » voudraient déjà refermer.

05/08/2026, 17:34

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Splendeur et misère de Donald Trump, raconté en huit livres

À 80 ans, Donald Trump a transformé la pelouse de la Maison-Blanche en arène. Pour retracer l’héritier, le promoteur, la vedette, le candidat, le président défait, le condamné puis le revenant, nous avons retenu huit œuvres qui composent une biographie oblique. Romans, manga, théâtre, tragédie et philosophie mettent au jour les mécanismes d’une ascension que les chutes n’ont jamais interrompue.

03/08/2026, 11:13

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Quand les États tournent le dos à la justice mondiale : la crise du CPI

Le Niger, le Burkina Faso, le Mali, le Venezuela et le Tchad ont annoncé ou engagé leur retrait de la Cour pénale internationale, tandis que son procureur Karim Khan vient d’être destitué. Les procédures ouvertes ne s’éteignent pas, mais leur exécution dépend des États. De Philippe Claudel à Svetlana Alexievitch, huit livres rappellent ce que cette fragilisation menace : des preuves, des voix et des noms.

31/07/2026, 09:30

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Celle qui sait : 12 000 livres imprimés, 3067 vendus… mais une rupture de stock ?

À peine paru, déjà en rupture ? Le thriller Celle qui sait, de Riley Sager, aurait donc provoqué une razzia, à en croire son éditeur, Verso, un label du Seuil. Fort d’un premier tirage de 12.000 petits pains, le roman, traduit par Dominique Haas, comptabilisait 3067 ventes au 12 juillet, d’après les données GfK communiquées par la maison. Mais alors, où sont les quelque 9000 autres volumes ? Petit exercice de mathématiques à l’usage des nostalgiques du cahier de vacances.

21/07/2026, 16:53

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Quand le cloud fait de l'ombre : qui héberge désormais la mémoire culturelle ?

Où vivent vraiment les livres numériques . La Commission européenne estime, à titre préliminaire, que les services cloud AWS et Azure devraient relever du régime renforcé des « contrôleurs d’accès » du Digital Mrkets Act. Le dossier dépasse la concurrence : qui héberge les catalogues, les archives, les liseuses et les usages de lecture ? Voici une sélection de huit ouvrages qui ramènent le cloud à ses serveurs, ses contrats et ses sorties de secours.

 

25/06/2026, 12:56

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Le webtoon français : une filière en quête de reconnaissance

Protoon, première association professionnelle dédiée au webtoon en France, veut donner une voix collective à une filière encore fragile, mais déjà riche de créateurs, de studios, de plateformes et de lecteurs. Entre succès d’audience, dépendance aux plateformes, précarité des auteurs, manque de données et de reconnaissance institutionnelle, et besoin de formation, récit d'un secteur qui cherche à sortir de l’angle mort pour devenir une véritable industrie culturelle.

24/06/2026, 18:33

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Au cœur des villages, le salon des écrivains nomades rassemble lecteurs et livres

Depuis cinq ans, le Salon du livre Nomade se déplace de commune en commune en Gironde, avec une idée claire : aller à la rencontre des lecteurs là où ils vivent. Porté par le cercle des Écrivaines de la Table Ronde, il défend une littérature plurielle, des premières publications aux auteurs déjà installés, et fait de la rencontre un geste culturel à part entière.

21/06/2026, 10:55

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Rentrée littéraire 2026 : les grandes tendances des romans français et étrangers

La grande fête annuelle de la librairie démarrera fin août comme chaque année, avec son lot de romans, les premiers, les francophones, les traductions. Si 277 romans de cette rentrée ont été utilisés pour amorcer la tendance 2026, aucun n'a été blessé (certains furent blessants...). Et s'impose d'emblée un constat : la littérature prend le présent à bras-le-corps, sans distance ni précaution.

15/06/2026, 11:28

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Affaire Lyhanna : du silence des adultes aux mots de Darmanin

Après la mort de Lyhanna, 11 ans, à Fleurance, Gérald Darmanin a reconnu une défaillance de l’institution judiciaire et demandé le réexamen de milliers de plaintes concernant des mineurs. Face à l’émotion nationale, plusieurs livres rappellent ce que la langue politique nomme mal : la durée du trauma, l’emprise, le silence des adultes et la place trop vite retirée aux victimes.

12/06/2026, 12:59

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Canicules : quand la France étouffe sous les alertes météo

La France ne connaît pas une canicule généralisée, mais certains départements restent concernés par une vigilance canicule, après un épisode de chaleur inédit pour un mois de mai. Derrière le dôme anticyclonique, la masse d’air subtropicale et le réchauffement climatique, la question météorologique se déplace : non plus seulement combien de degrés, mais quelles vies deviennent plus fragiles sur une planète moins habitable ?

30/05/2026, 16:10

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Britannica pillé par ChatGPT : comment Umberto Eco avait prévu ce vertige

Encyclopaedia Britannica et Merriam-Webster poursuivent OpenAI, accusé d’avoir utilisé leurs contenus pour entraîner ChatGPT et de capter leurs lecteurs par des réponses proches de leurs textes. Au-delà du droit d’auteur, l’affaire pose une question qu’Umberto Eco avait placée au cœur du Nom de la rose (trad. Jean-Noël Schifano) : qui garde la bibliothèque, qui classe le savoir, qui vérifie la réponse quand la source disparaît ?

16/05/2026, 11:17

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Philip Roth et Franz Kafka contre la démocratie au guichet de Donald Trump

Deux fronts obsèdent actuellement l’administration Trump : une poussée fédérale vers des scrutins gérés localement et une pression accrue sur les universités, des visas étudiants aux données d’admission. Ces affaires, ancrées dans le droit électoral et académique ouvrent cependant une question de lecture : que deviennent des vies quand l’État transforme le contrôle en procédure, l’arbitraire en formulaire et le soupçon en méthode ?

12/05/2026, 12:48

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TikTok, enfance et attention : qui raconte encore l’adolescence ?

Le signalement de TikTok au parquet de Paris par le ministère de l’Éducation, dans un contexte mondial de restrictions d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs, pose une question plus ancienne que l’algorithme : qui raconte encore l’adolescence ? Face à l’écran infini, les romans réinstallent la chambre, l’ennui, la honte, le désir, le regard des autres et le temps long, fragile, de la formation de soi, loin des réponses administratives. 

07/05/2026, 14:38

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Affaire Grasset : pourquoi 617 artistes-auteurs réclament une “nouvelle loi Jean Zay” ?

ENQUÊTE — La crise qui secoue Grasset a déclenché un mouvement inédit d’auteurs. Mais elle révèle surtout une histoire plus longue : celle d’un rendez-vous manqué pour les auteurs, depuis 1936, avec des droits sociaux et professionnels que les éditeurs ont contribué à empêcher.

07/05/2026, 11:41

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Les algorithmes et l'IA réduisent les horizons de nos bibliothèques

La Commission européenne s'est intéressée à la découvrabilité des œuvres au sein de l'environnement numérique, concept qu'elle explore dans un épais rapport de 300 pages. Une partie dédiée au livre pointe le risque que font courir réseaux sociaux, plateformes de vente et autres algorithmes pour la diversité linguistique et la variété des œuvres et artistes mis en avant.

04/05/2026, 16:01

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Quand les milliardaires commercialisent leur futur, la SF en dévoile les pièges

Elon Musk, Sam Altman, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos ne vendent plus seulement des technologies. Ils imposent des infrastructures qui redessinent l’espace, l’attention, les corps et la mémoire. Face à cette privatisation du futur, la science-fiction et l’anticipation offrent une contre-enquête : leurs romans montrent ce que l’innovation masque lorsqu’elle devient pouvoir, marché et langage commun, jusque dans l’industrie du livre.

04/05/2026, 15:36

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“Pourquoi tu n’écris pas un livre sur le sexe ?” : la naissance de SexOD

À l'occasion de la sortie de son premier thriller (SexOD - juin 2026 - Patchenco éditions), que ActuaLitté vient de chroniquer, Patrick Collignon a bien voulu répondre à nos questions. On y apprend notamment que si l'écrivain belge a choisi de placer l'intrigue de son roman à Stockholm, ce n'est pas tout à fait par hasard ou pour suivre la mode !

03/09/2026, 18:13

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“Lire un livre n’est pas un délit” : un éditeur dénonce la destruction d’un ouvrage

Les Éditions Syllepse et le chercheur et militant internationaliste Joseph Daher dénoncent la saisie puis la destruction d’un exemplaire du Hezbollah. Un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme lors d’une perquisition visant Nicolas Shahshahani, vice-président d’Europalestine, dans le cadre d’une enquête pour « apologie du terrorisme ».

03/09/2026, 17:54

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Facturation électronique : “Aux petits, la traçabilité ; aux puissants, le brouillard administratif”

La facturation électronique, entrée en vigueur le 1er septembre 2026, promet de simplifier la vie des entreprises. Pour Guilhem Méric, auteur indépendant, elle risque au contraire d’ajouter une contrainte de plus à des créateurs déjà fragilisés par la précarité économique et la concurrence de l’intelligence artificielle générative. Le départ d’un illustrateur avec lequel il travaillait interroge une réforme qui, selon lui, fait peser une part croissante de ses exigences sur les plus petites structures du monde du livre.

02/09/2026, 15:59

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Écris-moi une danse.... De la page au mouvement avec Myriam Gourfink

Un roman s’écrit avec des mots, une partition de musique avec des notes, et pour la danse ? Comment expliquer à des danseurs et danseuses les mouvements imaginés par un ou une chorégraphe, des intentions scénographiques qui soient intelligibles par tous et mémorisables. Rencontre avec Myriam Gourfink, danseuse, chorégraphe, riche d’un parcours international, reconnue et très appréciée pour son travail de recherche chorégraphique. 

02/09/2026, 15:56

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Harcèlement scolaire : apprendre dès 4 ans à poser ses limites

Avec Éduquer contre l’exclusion et le harcèlement – Méthode et outils pédagogiques adaptés au programme EVAR, paru aux éditions Dangles, Chloé Ségneré s’adresse aux enfants de 4 à 7 ans, mais aussi aux adultes qui les accompagnent. Sa méthode Empatikids passe par les émotions, le respect des limites, le consentement ou encore la sécurité pour tenter d’agir avant que les situations d’exclusion ou de harcèlement ne s’installent.

01/09/2026, 17:32

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“Dieu est mort, mais il n’arrive pas à s’en consoler”

Romancière, poétesse, psychanalyste et traductrice franco-suédoise, Kristina Ifwarson vient de cosigner avec l’éditeur Olivier Gallon la traduction d’un texte de Stig Dagerman inédit en français : Le Jour dernier. Parue de son vivant en 1952, cette pièce radiophonique est l’ultime œuvre de Stig Dagerman. Qu’est-ce qui fait la singularité de ce texte ? Pourquoi a-t-il été « oublié » jusqu’ici en Suède ? Et comment cette traduction pourrait-elle renouveler notre lecture de l’œuvre de Stig Dagerman ? Le point avec Kristina Ifwarson. Par Karim El Haddady.

31/08/2026, 17:11

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La Griffe Noire : “Tout ça ne fait donc pas de vous un libraire indépendant ?”

Après l’avis négatif rendu sur la demande de label Librairie indépendante de référence déposée en 2026 par La Griffe Noire, les soutiens de la librairie interrogent désormais moins son indépendance que le fonctionnement même du dispositif. 

31/08/2026, 14:00

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Neuf mois plus tard : 80 livres à lire avant l’arrivée du bébé

Après neuf mois de silence, Elsa donne enfin de ses nouvelles. Et il s’en est passé, des choses : une grossesse, une année cabossée, des bibliothèques à trier, une pile à lire toujours bien garnie et une tentative très sérieuse de remplacer le doomscrolling par 100 pages quotidiennes. Avec, au passage, trois lectures qu’elle avait laissées dormir beaucoup trop longtemps.
 
 
 

29/08/2026, 09:00

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Livre sur les quais 2026 : se renouveler sans rompre le fil

Pour sa 17e édition, Le Livre sur les quais cherche à renouveler ses formes sans perdre ce qui fait son identité. À Morges, Adélaïde Fabre défend un festival plus participatif, ouvert aux autres arts et aux nouveaux publics, mais toujours construit autour de la rencontre et de la transmission.

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Henri-Frédéric Amiel, écrivain d’une “vie manquée” devenue monument littéraire

Douze tomes, 16.900 pages… Publié en intégralité par L’Âge d’Homme entre 1976 et 1994, le Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), aujourd’hui revendu fort cher sur le marché de l’occasion, demeure peu lu, du moins en intégralité. Agrégée, docteure ès lettres, Géraldine Sauquet a, en quelque sorte, débroussaillé l’épais maquis de ce texte total, récit intime de quatre décennies, histoire de la vie quelque peu terne d’un professeur genevois, extrêmement cultivé, séduisant physiquement, mais miné par une timidité et une aboulie pathologiques. Par Étienne Ruhaud.

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Quand le format vertical bouscule l’écriture des séries

Pensées pour être regardées sur un smartphone, les fictions verticales ne se cantonnent plus aux productions amateurs des réseaux sociaux. France Télévisions et Arte investissent désormais ce terrain, où la brièveté impose ses propres règles : installer une situation immédiatement, caractériser un personnage en quelques secondes, concentrer les dialogues et maintenir le récit sous tension. Une autre manière d’écrire la fiction ?

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Du marathon au bain glacé : ce que notre culte de la performance dit de nous

Marathons, bains glacés, yoga, sommeil surveillé, alimentation contrôlée : et si nos disciplines du corps avaient pris la place des anciens rituels ? Dans cette « Petite anthropologie du Dépassement », Salim Rzin observe comment la quête de performance, de purification et de maîtrise transforme le corps en refuge, en temple et en territoire moral, jusqu’à faire surgir la figure du « nano-démon », menace intérieure qu’il faudrait maintenir en sommeil.

25/08/2026, 09:09

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Anxiété de la rentrée : pourquoi le retour au travail peut être si difficile

Pourquoi le retour au travail suffit-il parfois à faire ressurgir stress, ruminations et boule au ventre, avant même d’avoir rouvert sa boîte mail ? Après les vacances, le changement de rythme, les contraintes et l’anticipation peuvent réactiver l’anxiété, sans forcément révéler un rejet de son métier. Dans L’Anxiété dédramatisée (Piktos Poche), Mélissa Manacorda propose de comprendre ces mécanismes et livre des pistes concrètes pour reprendre sans laisser l’angoisse occuper toute la place.

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La bienveillance, “complément idéal d’un monde de plus en plus brutal”

Il fallait bien que quelqu’un finisse par manquer de bienveillance envers la bienveillance. Le psychanalyste Jean-Charles Bettan s’y risque ici, en prenant au sérieux ce que nos précautions, nos bons sentiments et notre vocabulaire soigneusement capitonné disent de notre rapport au conflit. Une humeur volontairement piquante, où la politesse des mots se retrouve priée de s’allonger sur le divan.

22/08/2026, 10:05

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Babel Indoor : quand les temples deviennent des livres de pierre

Que devient un lieu sacré lorsque la prière s’efface mais que la verticalité demeure ? Psychanalyste et ethno-clinicien, Salim Rzin lit les églises devenues salles d’escalade, hôtels ou espaces de passage comme autant de livres de pierre réécrits par les corps. Dans ce texte, il interroge ces architectures comme des palimpsestes : les usages changent, mais quelque chose de leurs anciens récits continue de s’écrire.

18/08/2026, 18:18

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“Ma mère est partie en Espagne” : Lavinia Braniște écrit l’exil ordinaire

Le 21 août paraît aux éditions des Syrtes le roman Camping de Lavinia Braniște, traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar. Un roman sur l’exil ordinaire et des vies en transit. Dialogue avec son éditrice, Olimpia Verger.

17/08/2026, 17:51

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“Les richesses du sol africain l’ont carrément appauvri”

Elvis Ntambua Mampuele, romancier, lauréat du Prix Senghor du public du premier roman : « La culture ne met pas fin à une guerre, mais elle peut aider une société à guérir, à se rassembler et à préparer les conditions d’une paix durable » Par Karim El Haddady.

14/08/2026, 16:15

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Sur les traces de Pierre Loti dans l’Istanbul qu’il aimait

Il existe, entre certaines âmes et certains rivages, une affinité qui tient moins du hasard que d'une secrète géographie du cœur. Celle de Pierre Loti avec Istanbul fut de cette nature : une reconnaissance sans raison, un coup de foudre qui précède l'amour ; une vérité intime que l’écrivain passera sa vie à explorer, à célébrer et à défendre, jusqu’à en faire le pivot secret de son œuvre et de son existence. Par Amel Aït-Hamouda.

13/08/2026, 15:45

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Les premières traductions françaises de L’Odyssée : une odyssée littéraire

On parle beaucoup de la sortie du film de Christopher Nolan. Mais quelles sont les premières éditions françaises de ce poème épique ? Publiée en 1716, la plus célèbre est la traduction en prose de la philologue Anne Dacier, qui sert de base à une autre traduction en vers suivie d’une polémique entre les deux traducteurs se terminant par un bon repas. La traductrice d’Homère sera plus tard immortalisée dans le comics américain Wonder Woman.

06/08/2026, 10:02

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“Face à des mégafeux incontrôlables, la Grèce n’en finit plus“

Tout brûle en Grèce, pas seulement la nature éprouvée par la sécheresse et l’incivilité de ses habitants, elle brûle parce que la police est corrompue, l’environnement est bafoué et les hommes politiques sont malhonnêtes. Et pourtant, la Grèce est un pays attachant, plein de ressources et de bonnes volontés. Cependant, la sincérité n’est pas un gage suffisant d’honnêteté, Nikos Nikolopoulos le démontre au fil de ce polar passionnant, efficace dans lequel s’entremêlent plusieurs histoires, passées ou récentes, qui finissent toujours par converger vers un drame.

04/08/2026, 15:33

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Lipœdème : “Aucun régime ni aucun sport ne le fera disparaître“

Comment expliquer qu’une maladie touchant des centaines de milliers de femmes demeure si souvent confondue avec un simple surpoids ? « Il faut perdre du poids » : c’est probablement la réponse que les patientes atteintes de lipœdème entendent le plus souvent. Et pourtant… aucun régime ni aucune activité sportive ne suffisent à faire disparaître cette pathologie chronique. Dans Le Guide complet du lipœdème (éditions Dangles), Manon Chavaudrey entend briser l’invisibilité qui entoure encore la maladie et donner aux femmes les moyens de mieux comprendre leur corps.

04/08/2026, 14:59

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“Un réseau de librairies plus fort et plus moderne” : l’ambition de l’ALIM au Maroc

Hassan El Kamoun est partout. Il porte la voix des libraires du Maroc et celle de l’ALIM. On le voit sur le terrain, dans son pays, mais aussi en France, en Belgique ou aux Émirats arabes unis, inlassablement mobiliser, convaincre et attirer l’attention sur les enjeux de la librairie. Propos recueillis par Agnès Debiage (ADCF Africa).

03/08/2026, 16:07

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Après Makassar, qui paiera le prix de l’édition indépendante ?

L'effondrement de Makassar a agi comme un révélateur des fragilités de la diffusion-distribution indépendante. Dans cette tribune, Christophe d’Estais interroge l’ensemble de la chaîne du livre : éditeurs et libraires sont-ils prêts à assumer collectivement le coût de l’indépendance, de la spécialisation, du temps consacré aux textes et d’une logistique moins industrielle ? 

03/08/2026, 12:11

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Précomptes prescrits : des droits perdus au “Fonds solidaire pour les artistes”

Plus de 31 millions € : telle est la somme correspondant aux « précomptes prescrits », des cotisations sociales versées par des diffuseurs pour des artistes-auteurs bénéficiaires, qui n'ont finalement jamais reçu cette somme, faute d'identification. La Maison des Artistes et le syndicat Solidarité Maison des Artistes - CFDT (SMdA-CFDT) proposent, dans une tribune, de mettre ces moyens dans un « Fonds solidaire pour les artistes ».

03/08/2026, 09:29

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Pourquoi ChatGPT refuse d’imiter Stephen King, Houellebecq ou Agatha Christie

Donc ChatGPT refuse d’imiter les écrivains célèbres — sauf un peu. Lors de tests menés fin juillet, la machine n'a pas accepté de rédaction de texte reproduisant la voix précise de divers écrivains célèbres, vivants ou disparus. OpenAI n’a pourtant annoncé aucune nouvelle règle. Et le verrou laisse une porte entrouverte : le service accepte encore d’en reprendre l’atmosphère, le rythme ou les procédés généraux. C'est que chacun des assistants actuels garde sa propre définition du pastiche acceptable.

 

30/07/2026, 17:04

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Dans les ruelles hantées de Casablanca

J’aborde la lecture de Galerie marocaine de Jamal Eddine Naji à travers une grille psychopathologique. La ville est traversée de syndromes névrotiques. La société paradoxale marocaine s’y prête parfaitement. L’ouvrage est une psyché collective. Les portraits, les souvenirs sont autant de vignettes mnésiques. Il ne s’agit pas d’un récit continu, mais d’une juxtaposition de scènes, de figures, de visages, de voix. 

29/07/2026, 18:25

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“L'emprise est invisible. Elle ne fait pas de bruit.”

Comment comprendre les mécanismes invisibles de l'emprise. « Pourquoi est-ce que tu ne pars pas ? » C'est probablement la question que l'on pose le plus souvent aux personnes sous emprise. Et pourtant… c'est peut-être la plus mauvaise. Christel Bringia publie aux Editions Jacques Grancher L'Emprise, où elle tente d'expliquer cet enfer.

28/07/2026, 10:58

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Oser Joyce : deux années avec Ulysse

Pendant deux ans à plein temps, Michel et Michela Gribinski ont vécu au rythme de Leopold Bloom, traversé six fois Dublin et remis chaque phrase sur le métier. De cette immersion naît une nouvelle traduction d’Ulysse, guidée par un pari : retrouver, sous le monument à la réputation si intimidante, le roman, ses corps, ses voix, son burlesque et sa mélancolie.

27/07/2026, 18:22

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#balancetonediteur VS #balancetonauteur : le monde littéraire à contre-pied

Aujourd'hui, il est tendance de balancer par des #. L'un des derniers en date est #balancetonediteur. Par des auteurices souvent en mal de reconnaissance.  Certes, l'industrie du livre n’est pas parfaite, mais à quand le délectable #balancetonauteur ? Allons-y donc et pas vraiment, gaiement. Par Auguste Feydeau, éditeur.

25/07/2026, 20:08

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“Le collectif doit primer sur l’ego” : la SAIF invente un prix contre la logique des prix

Comment récompenser des artistes sans renforcer la compétition qui structure déjà leur secteur ? Avec le Prix La SAIF x Ce qui nous lie, Églantine de Boissieu assume ce paradoxe : distinguer un collectif, non pour couronner une œuvre ou une carrière, mais pour lui offrir trois jours durant lesquels il pourra cesser de produire. Une manière de traiter le temps, le repos et les relations de travail comme des ressources politiques.

24/07/2026, 16:16

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“Monsieur le ministre, nous demandons un moratoire sur la fusion Abes-Amue”

Parlant d'abord de « convergence », le ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Espace a confirmé la fusion à venir de l'Agence bibliographique de l'enseignement supérieur (Abes) et de l’Agence de mutualisation des universités et des établissements d’enseignement supérieur ou de recherche et de support à l’enseignement supérieur ou à la recherche (Amue). Un projet qui suscite questionnements et inquiétudes : l'intersyndicale Abes interpelle, dans une lettre ouverte reproduite ci-dessous, Philippe Baptiste, ministre de l'ESRE.

24/07/2026, 10:49

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“Quand un artiste affirme que son œuvre n’est pas politique, c’est déjà politique”

Marraine de la première édition du Prix La SAIF x Ce qui nous lie, l’autrice et illustratrice Cy défend une création indissociable des luttes collectives. Remise le 13 septembre, pendant le festival Les Muses, cette nouvelle récompense ne distingue pas une œuvre : elle offre à un collectif engagé trois jours pour se retrouver, réfléchir et reprendre son souffle.

22/07/2026, 15:51

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Défaillance de Makassar : la “vulnérabilité croissante” de l'édition indépendante

La situation économique du distributeur-diffuseur Makassar, partenaire d'un grand nombre de maisons d'édition indépendantes, met en danger un grand nombre de structures, qui ne recevront pas de paiement pour des ouvrages vendus. Dans une tribune, le Syndicat de l'édition alternative appelle les pouvoirs publics à agir rapidement pour préserver la bibliodiversité, par la mise en place d'un fonds de soutien exceptionnel.

22/07/2026, 09:29

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“La littérature est un sport-business : bienvenue dans le mercato le plus opaque du monde”

Et si l’édition fonctionnait comme un jeu de management sportif ? Charles Garatynski compare la sélection des manuscrits au « scouting » footballistique : des milliers de candidats, quelques signatures, des filtres de plus en plus rapides et, souvent, aucun retour.

20/07/2026, 18:11

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La première librairie antiraciste de France mise sur le numérique

Ancienne ingénieure à la SNCF, Nawal Kerdougli a créé au printemps ManYaya, la première librairie exclusivement antiraciste en France. Interrogée par ActuaLitté, elle revient sur les origines de ce projet, ses choix éditoriaux et son ambition de rendre ces ouvrages accessibles partout en France, notamment dans les territoires où l’offre spécialisée est limitée.

17/07/2026, 17:27

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Réduire la lecture à un plaisir ? C'est avant tout “un instrument de liberté”

À force de vouloir sauver la lecture, on finit parfois par l’enfermer dans deux cases : le divertissement agréable ou l’effort salutaire. Dans une tribune publiée par Libération, l’avocat et éditeur Jean-Claude Zylberstein déplace le débat. Les livres lui ont permis de franchir des frontières sociales, professionnelles et intellectuelles. Le plaisir ouvre l’ouvrage ; l’émancipation commence parfois à la page suivante.

16/07/2026, 15:07