En Australie, la commissaire à la vie privée Carly Kind s’interroge sur la nécessité de nouvelles règles face aux lunettes connectées. En France, la CNIL redoute déjà une surveillance mobile et presque invisible. Mais ces mêmes appareils peuvent accroître l’autonomie des personnes aveugles ou malvoyantes. De Robbe-Grillet à Samanta Schweblin, les livres posent alors la vraie question : peut-on encore choisir de rester hors champ ?
En Australie, les lunettes connectées viennent de franchir un seuil politique. Dans une tribune publiée le 7 août par l’Office of the Australian Information Commissioner, la commissaire à la vie privée Carly Kind estime que leur diffusion pourrait imposer de nouvelles règles. Son point décisif tient moins à la caméra qu’à sa discrétion : contrairement à une vidéosurveillance fixée à un lieu, ces dispositifs voyagent avec leur porteur. On peut être filmé, photographié ou enregistré sans le savoir.
La France avait formulé la même inquiétude le 11 mai. En lançant son plan d’action, la CNIL relevait que 67 % des 2 128 adultes interrogés voient dans ces lunettes un risque pour la vie privée. Elle redoute le passage d’une surveillance fixe à une captation mobile, presque invisible. À force de ne plus savoir si quelqu’un nous regarde ou nous enregistre, l’autocensure elle-même peut s’installer.
La question n’est donc plus seulement : qui peut nous filmer ? Elle devient plus étrange : savons-nous encore à quel moment nous entrons dans l’image de quelqu’un ?
Dans La Jalousie, Alain Robbe-Grillet construit tout un monde depuis le point de vue d’un mari qui observe A…, sa femme, jusqu’à faire de la vision une enquête sans aveu. L’observée ignore ce que le regard fabrique autour d’elle. La caméra n’existe pas ; le déséquilibre, lui, est déjà là : l’un voit, l’autre devient une scène.
Kentukis de Samanta Schweblin (trad. Isabelle Gugnon) déplace ce mécanisme dans un objet presque ludique. De petits robots munis d’une caméra circulent dans les maisons tandis qu’un utilisateur inconnu regarde à travers eux. La surveillance n’est plus une machinerie d’État : elle entre au salon parce qu’on l’a achetée. L’intimité devient une permission dont on mesure trop tard la portée.
Dans La Chambre claire, Roland Barthes s’intéresse à une autre bascule : la photographie détache un instant de la relation qui l’a produit et lui donne une durée propre. L’image peut ensuite circuler, changer de contexte et de spectateur. Les lunettes ajoutent à ce trouble une étape : le sujet peut ne plus identifier le moment où cette seconde vie commence.
La Transparence selon Irina, de Benjamin Fogel, pousse la disparition du secret jusqu’à l’organisation sociale. En 2058, les données personnelles sont publiques et des personnages emploient des pseudonymes dans la vie réelle pour préserver leur intimité. Renversement mordant : l’identité officielle appartient au réseau ; c’est dehors qu’il faut désormais se cacher.
Dans Le ParK, Bruce Bégout imagine un espace où divertissement, enfermement et expérimentation sociale se confondent. Le lieu fonctionne comme un dispositif de contrôle avant même que ses visiteurs en comprennent les règles. Avec les lunettes, le mouvement s’inverse : plus besoin d’entrer dans le dispositif. Il se promène au milieu de nous.
C’est ce déplacement que pointe Carly Kind. Le Privacy Act australien encadre les entreprises et les administrations, pas, en règle générale, les particuliers agissant pour leur propre compte. Lorsque la captation devient banale, la frontière entre outil personnel et surveillance d’autrui se brouille.
Condamner l’objet en bloc ferait pourtant manquer sa contradiction essentielle. Depuis mars 2026, Be My Eyes permet à des utilisateurs aveugles ou malvoyants de certaines lunettes Meta d’appeler, par commande vocale et en vidéo, des proches ou des services d’assistance. L’interlocuteur voit ce qui se trouve devant le porteur et peut le guider. La même caméra qui inquiète lorsqu’elle saisit un tiers à son insu peut donc accroître l’autonomie de celui qui ne voit pas ou voit mal.
Des aveugles, d’Hervé Guibert, rappelle pourquoi la question ne peut être racontée uniquement depuis le point de vue des voyants. Ses trois personnages aveugles désirent, mentent, aiment, craignent et s’affrontent ; leur existence ne se réduit jamais à un manque que quelqu’un d’autre viendrait combler. L’assistance visuelle vaut comme outil d’autonomie, non comme justification générale de la captation.
Enfin, L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares (trad. Armand Pierhal) met en scène une machine qui enregistre des êtres puis rejoue leur présence indépendamment d’eux. Le fantastique de Morel saisit pourtant une inquiétude actuelle, celle d’une image qui, une fois prélevée, poursuit son existence sans son modèle.
Nous n’avons pas, en France, un droit absolu à ne jamais apparaître dans l’image d’autrui, notamment dans l’espace public. L’enjeu est plus élémentaire : savoir qu’une captation a lieu et pouvoir maîtriser, lorsqu’il le faut, ce qui sera fait de notre image ou de notre voix.
La CNIL recommande d’informer les personnes présentes, de désactiver les capteurs inutiles et d’obtenir leur consentement avant certains usages. Entre la caméra qui rend le monde accessible et celle qui transforme le passant en figurant involontaire, tout se joue peut-être là : pouvoir encore dire non.
Crédits photo : Pexels CC 0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 08/03/2012
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