La disparition de Didier Decoin, mort à 81 ans, a suscité de nombreux témoignages dans le monde de l’édition, des lettres, du cinéma et de la télévision. Son éditeur et ami Manuel Carcassonne salue un « capitaine et un styliste hors pair », tandis que ses proches évoquent unanimement sa culture, sa douceur et sa générosité.
Parmi les premiers hommages rendus à Didier Decoin, celui de Manuel Carcassonne est le plus développé. Le directeur général des éditions Stock, qui venait de publier son dernier roman, Maypops, revient sur « une vingtaine d’années » d’amitié et de complicité éditoriale. « Je suis fier d’avoir été à ses côtés toutes ces années d’édition et de complicité », partage-t-il, avant de saluer « un capitaine et un styliste hors pair ».
L’image du capitaine rappelle naturellement l’attachement de Didier Decoin à la mer, mais aussi sa manière de conduire les projets et les institutions. Manuel Carcassonne évoque ainsi « le don rare d’une autorité naturelle, douce, alerte », celle d’un ancien secrétaire général puis président de l’Académie Goncourt qui savait « tenir son cap ».
L’éditeur insiste tout autant sur le travail de la langue. Il décrit un écrivain capable de faire surgir les lieux, les odeurs et les gestes, qu’il s’agisse du Japon médiéval du Bureau des jardins et des étangs ou de l’Amérique ségrégationniste de Maypops. Didier Decoin était un styliste « dans la volupté des mots, la moisson des sens qu’il fauchait à chaque page, les goûts, les odeurs, les gestes », écrit Manuel Carcassonne.
Il établit une continuité entre Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, publié en 2009 et consacré au meurtre de Kitty Genovese, et Maypops, inspiré de l’affaire George Stinney Jr., adolescent noir exécuté en Caroline du Sud en 1944. Deux livres qui explorent « la noirceur de l’âme humaine comme sa possible rédemption ». Manuel Carcassonne voit même dans Maypops un « testament d’écrivain », porté par la fascination de Didier Decoin pour l’Amérique et pour les êtres écrasés par les injustices de leur époque.
« Nous perdons un précieux défenseur de la langue, de l’imaginaire, mais qui fut aussi un ami généreux, attentif aux sujets des confrères écrivains, à tous les autres », poursuit-il. Toute l’équipe de Stock s’associe à cet hommage, avec une pensée particulière pour Chantal, l’épouse de l’écrivain, et pour ses enfants. Le texte s’achève comme un salut lancé depuis le quai : « So long, Capitaine Didier. »
Parmi les écrivains accompagnés par Manuel Carcassonne, Emmanuel Ruben se souvient d’une première rencontre à Beyrouth, lors du Festival international du livre de 2014. Didier Decoin est ensuite devenu l’un de ses premiers soutiens. De l’écrivain, il retient « une poigne de marbre, un rire tonitruant et une humilité qui est la marque des plus grands ».
Il invite surtout à relire Le Bureau des jardins et des étangs, « beau comme du Patrick Süskind dans le Kyoto du XIIe siècle », et conclut par cette image : « Je ne serais pas étonné d’apprendre que, dans un étang de Kyoto, une carpe humble et rieuse soit la réincarnation d’un grand écrivain français qui va nous manquer. »
L’Académie Goncourt, dont Didier Decoin était membre depuis 1995 et qu’il avait présidée entre 2020 et 2024, a salué « un romancier qui avait une haute idée de la langue et de la littérature, comme en témoigne son œuvre ».
Françoise Rossinot, déléguée générale de l’Académie, a livré un hommage plus personnel : « Je suis bouleversée… Didier Decoin était le plus délicieux des hommes, le plus attentif des amis. » Elle se souvient d’un homme qui dépassait largement ses responsabilités institutionnelles : « Merci d’avoir été toujours là pour moi, pour mes enfants, si bon. »
Catherine Pégard a, de son côté, associé l’écrivain à trois qualités revenues dans de nombreux témoignages : « son exigence, son humanité et son amour de l’écriture ». La ministre de la Culture a adressé ses condoléances à ses proches et « à ceux qui ont partagé » ces valeurs avec lui.
La médecin et autrice Hélène Rossinot a évoqué une relation longue de trente années. « Votre sourire, votre gentillesse, votre douceur, votre espièglerie et votre amour des chats vont tant me manquer », écrit-elle. Elle adresse même un dernier signe à Twiggy, la chatte de l’écrivain : « Mon petit Baci envoie un ronron à Twiggy, qui vient de perdre son papa chat. »
Le journaliste et critique gastronomique Gilles Pudlowski décrit Didier Decoin comme l’« âme fraternelle » du jury Goncourt, « le plus humain, le plus sensible, celui qui savait écouter avant de convaincre ». Leur dernier échange résume une manière au monde : alors que l’écrivain marchait difficilement, Gilles Pudlowski lui avait demandé comment il allait. Didier Decoin avait simplement répondu : « Comment vas-tu, toi ? »
Les hommages rappellent aussi combien Didier Decoin avait compté dans le cinéma et la télévision. Christian Clavier, qui interprétait l’empereur dans la minisérie Napoléon, salue « un grand écrivain et un excellent scénariste ».
Diffusée sur France 2 en 2002, la minisérie réalisée par Yves Simoneau avait été écrite par Didier Decoin à partir de l’œuvre de Max Gallo. L’acteur raconte : « Il était un homme d’une grande culture et d’expérience, et sa bienveillance et ses conseils m’ont été considérablement précieux sur Napoléon. »
Bernard Cazeneuve a également rappelé cette circulation constante entre les formes. L’ancien Premier ministre salue « un amoureux de la langue, du Cotentin et de la mer », ainsi qu’« un aventurier des récits qu’il nous offrit comme journaliste, scénariste de cinéma et de télévision, romancier ». Il invite à « lire ou relire John l’Enfer », mais aussi à « voir ou revoir I… comme Icare ou les séries Monte-Cristo et Napoléon ». Dans toutes ces œuvres, écrit-il, « le souffle et la sensibilité d’un écrivain les inspirent ».
Le journaliste et auteur Arnaud de La Grange a choisi une formule brève, à la fois affectueuse et maritime : « Cet homme délicieux et brillant a appareillé. Pensées et prières. » Une manière de saluer autant l’écrivain que l’ancien président de la confrérie des Écrivains de marine.
Cette dernière a rappelé la place qu’il occupait en son sein : « Notre ami Didier Decoin, membre fraternel et ancien président de notre confrérie des Écrivains de marine, s’en est allé aujourd’hui vers d’autres horizons littéraires. » La confrérie souligne que son œuvre demeure et conclut : « Nous nous souviendrons toujours de lui. »
Les Éditions du Seuil ont, de leur côté, retracé près de quatre décennies de fidélité éditoriale, de 1966 à 2002. La maison rappelle ses débuts précoces, le prix des Libraires obtenu pour Abraham de Brooklyn en 1971, puis le prix Goncourt attribué à John l’Enfer en 1977. Elle salue enfin « ce défenseur éclairé du livre » dont « la parfaite connaissance du milieu littéraire » manquera durablement.
Le journaliste Bernard Lehut dessine, quant à lui, une véritable géographie de Didier Decoin : « De chez Drouant au hameau de La Roche, sur la pointe de La Hague qu’il chérissait tant, en passant par le prieuré de Chauffour, où il écrivit la plupart de ses livres, ou encore les studios de RTL… » De ces lieux et de leurs nombreuses rencontres, il conserve « le souvenir d’un homme pétri de talent, à l’immense culture et d’une affabilité exemplaire ».
Cette évocation relie les différents territoires de l’auteur : l’Académie Goncourt et son restaurant Drouant, la Normandie où il vivait et écrivait, et les studios de radio où il venait parler de littérature. Bernard Lehut adresse enfin ses pensées « à Chantal, son épouse, à sa famille et à ses camarades du Goncourt, toutes et tous dans une peine commune aujourd’hui ».
Alain Leboeuf, président du Conseil départemental de la Vendée, a rappelé que Didier Decoin était encore, quelques mois avant sa disparition, le président d’honneur du Printemps du Livre de Montaigu 2026. Son attachement à la navigation et au Cotentin ne constituait pas seulement un trait biographique : la mer traversait aussi ses livres, sa manière de raconter et la façon dont ses proches le décrivent.
Lors de la présentation de l’édition 2026 du Printemps du Livre de Montaigu, Didier Decoin avait défendu une vision profondément vivante de la lecture. « Un livre, ce n’est pas seulement un assemblage de mots », affirmait-il, mais « tout un monde » offert au lecteur. Celui-ci devenait, selon lui, un véritable « coauteur », appelé à compléter l’œuvre « dans sa tête, dans son cœur » grâce à l’émotion. Il célébrait ainsi « l’ineffable joie du livre », cette rencontre intime entre un texte et celui qui le lit.
Crédits photo : Didier Decoin, entouré des académiciens Goncourt à l’Opéra de Nancy, lors du Livre sur la Place en septembre 2013. De gauche à droite : Philippe Claudel, Tahar Ben Jelloun, Didier Decoin, Paule Constant, Patrick Rambaud et Bernard Pivot (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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