À Ceuta, Madrid estime que 72 000 personnes ont franchi la frontière et que 70 000 sont reparties ou ont été reconduites. Le bilan humain reste disputé, tandis qu’environ un millier de mineurs non accompagnés demeurent dans l’enclave et que des familles cherchent leurs proches. Sept récits, romans, albums et essais rouvrent ce que les mots « flux », « retour » et « sécurisation » voudraient déjà refermer.
Le 05/08/2026 à 17:34 par Nicolas Gary
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05/08/2026 à 17:34
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À Ceuta, l’addition refuse encore de se fixer. Selon Reuters, Madrid estime que 72 000 personnes ont franchi la frontière depuis le 30 juillet et que 70 000 ont ensuite quitté l’enclave, volontairement ou après avoir été reconduites. Rabat ramène pour sa part le nombre des entrées à 40 000.
Le bilan humain demeure tout aussi mouvant : le gouvernement espagnol annonçait 75 morts le 4 août, l’exécutif ceuti avait avancé le nombre de 88, tandis que l’Institut de médecine légale faisait état, le lendemain, de 77 corps liés à l’afflux. Le Maroc signale 11 décès sur son territoire. Environ un millier de mineurs non accompagnés resteraient dans la ville.
Ceuta est une ville espagnole posée sur la côte nord-africaine, à l’une des deux frontières terrestres de l’Union européenne avec le continent. Elle reste hors de l’espace Schengen, tout en demeurant soumise aux obligations espagnoles de protection des enfants. Le vocabulaire adopté depuis une semaine — « afflux », « retours », « sécurisation », « gestion de crise » — décrit des opérations. Il dit moins bien les séparations, les noyades et l’attente de ceux qui cherchent encore un proche.
Dans De rêves et de papiers. 547 jours avec les mineurs isolés étrangers, Rozenn Le Berre raconte les dix-huit mois durant lesquels elle a accueilli de jeunes exilés arrivés sans leurs parents. Tant qu’un adolescent n’est pas reconnu mineur et isolé, l’hébergement, la scolarisation et la protection peuvent rester hors de portée. Dans l’enclave espagnole, où un garçon de 12 ans a failli être reconduit avant qu’un officier n’interrompe son transfert, cette mécanique administrative cesse d’être abstraite : quelques minutes et quelques témoins peuvent séparer la prise en charge de l’expulsion.
L’album sans texte Migrants, d’Issa Watanabe, retire même les mots dont l’administration dispose. Des animaux chargés de maigres bagages traversent une forêt noire ; la Mort les accompagne jusqu’à une barque trop fragile. Le groupe ne devient jamais une masse. Chaque silhouette conserve sa démarche, sa fatigue et sa place parmi les autres. L’ouvrage accomplit ainsi ce que le bilan comptable ne peut produire : regarder ensemble sans confondre.
Avec Alpha : Abidjan-Gare du Nord, Bessora et Barroux déplacent encore le cadre. Alpha Coulibaly traverse pendant dix-huit mois le Mali, l’Algérie et le Maroc afin de rejoindre sa femme et son enfant à Paris. La migration y prend la forme d’une recherche familiale. Elle rappelle que les disparus ne sont pas seulement ceux dont le corps sera retrouvé : ce sont aussi ceux dont une mère, une sœur ou un fils attendent la voix.
Dans Mur Méditerranée, Louis-Philippe Dalembert réunit Chochana, Semhar et Dima, venues du Nigeria, d’Érythrée et de Syrie, à bord d’un chalutier parti des côtes libyennes. Le navire reproduit les hiérarchies du monde qu’elles quittent : certaines voyagent sur le pont, d’autres dans la cale. Chaleur, soif, enfermement et promiscuité redonnent une matérialité au terme neutre de « traversée ».
La Mer à l’envers, de Marie Darrieussecq, place face à face un paquebot de croisière et une embarcation secourue en Méditerranée. Rose rencontre Younès et lui remet le téléphone de son fils. Le geste est limité, presque dérisoire face au système, mais il ouvre une obligation qui ne s’arrête pas au sauvetage. À Ceuta aussi, extraire quelqu’un de l’eau ne résout ni son statut, ni son hébergement, ni la disparition de sa famille.
Les 72 hommes de Silence du chœur, de Mohamed Mbougar Sarr, arrivent dans le bourg sicilien d’Altino, où l’association Santa Marta les prend en charge. Le roman fait alterner exilés, bénévoles, opposants, interprètes et habitants. Il ne remplace pas une catégorie par une autre : il restitue les désaccords, les histoires incomplètes et la pluralité que le mot « migrants » aplatit.
Cette bataille porte également sur la fabrication du fait. Une enquête de l’Associated Press a retrouvé des publications annonçant une frontière ouverte, des cartes de trajets à la nage et des suivis de patrouilles diffusés sur Instagram, Facebook et TikTok.
Leur origine et une éventuelle coordination restent inconnues. Frères migrants, de Patrick Chamoiseau, aide précisément à résister aux explications trop commodes : celle d’une foule entièrement manipulée, celle d’une invasion organisée ou celle d’une opération de retour achevée sans reste humain.
Crédits photo : Getty images
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 11/05/2023
182 pages
La Découverte
11,00 €
Paru le 20/02/2020
36 pages
La joie de lire
15,90 €
Paru le 11/09/2014
128 pages
Editions Gallimard
20,90 €
Paru le 13/08/2020
327 pages
Points
8,70 €
Paru le 09/09/2021
256 pages
Editions Gallimard
8,60 €
Paru le 31/01/2022
577 pages
Editions Présence Africaine
10,00 €
Paru le 31/05/2018
144 pages
Points
6,80 €
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Aurelien Terrassier
05/08/2026 à 18:33
Face à des drames humains et à l'instrumentation honteuse de ́la droite et de ́l'extrême droite qui pointent Shengen comme responsable et autres mensonges haineux et xénophobes véhiculés par Cnews et Cie, les auteurs ont leur rôle à jouer en parlant de gens qui ne quittent pas leur pays par plaisir et dont la longue route est toujours semé d'embûches. Le principal problème à la Ceuta c'est aussi qu'il n'y a pas assez de centre d'accueil en dehors de l'autre problème d'une milice marocaine aussi répressive que les autres notamment en France. Les écrivain.e.s ont évidemment un rôle à jouer en évoquant ces histoires humaines si tragiques surtout face à une manipulation des médias de masse de droite et d'extrême droite!
Félix
06/08/2026 à 22:13
Chaque jour apporte son lot de douleurs et de drames, dans un monde arrivé indubitablement "à la fin des temps".
J'ai personnellement visité Ceuta et Melilla, dans l'enclave espagnol du Maroc, et ce en prenant le traversier partant d'Al Gesiras sur la Costa Del Sol, et en traversant aussi - comme ces milliers de migrants désespérés - le détroit de Gibraltar, toujours encore anachroniquement territoire britannique de nos jours.
Or, dans mon cas, c'était au début des années 1980 et à l'époque, tout y était calme et beau, comme sur une photo touristique.
Mais, le contexte dramatique actuel fait rappeler le cri humaniste de Victor Hugo :
"Homme libre, toujours tu chériras la mer....."
Et je voudrais ici ajouter deux autres titres, à ceux déjà indiqués plus haut et portant sur le dilemme meurtrier de ces milliers d'adolescents :
le premier est un livre d'Omar El Akkad, que j'ai déjà cité auparavant, intitulé "What Strange Paradise", paru en 2021 chez McClelland & Stewart, et racontant cette crise de migration globale a travers les yeux d'un enfant de neuf ans, Amir et d'une ado, Vänna, qui l'aidera à survivre et à s'en sortir dans un monde hostile, dépourvu d'empathie collective et marqué par l'indifférence, le manque d'espérance.
Le deuxième est un très beau film, disponible sur YouTube, intitulé "The Boat Builder", et dans lequel un ancien marin, Ebenezer, aide un jeune garçon migrant, appelé Ricky, sans famille proche, à apprendre les rudiments de la mer en l'aidant à remettre à flot son vieux sloop qu'ils baptiseront convenablement "Little Bastard".
Et dans les deux cas, c'est la liberté individuelle et le droit absolu de disposer de sa vie dont il s'agit.
Comme pour ces milliers de migrants en question!