Laurent Nunez entre dans les langues étrangères comme un cambrioleur courtois : il force les serrures, choisit treize mots et laisse derrière lui une déclaration parfaitement assumée. « J’ai dérobé treize mots de passe : ce livre est mon butin. » Abhlóir, eye-servant, gluggaveður, mokita, tchotchke ou tu’burni ne sont pourtant pas exposés comme des curiosités de cabinet. Chacun ouvre une pièce de l’expérience humaine que le français éclaire mal.
Le principe est aussi simple qu’efficace. Un terme, sa provenance, ce qu’il désigne ; puis l’essai s’autorise une promenade parmi les philosophes, les écrivains, les chansons, le cinéma, Tinder, Harry Potter et les petits arrangements quotidiens. Car « notre langue a des trous, des béances. » Nunez ne prétend pas les combler en linguiste. Il les visite en lecteur, par associations, citations, souvenirs et courts-circuits volontiers malicieux.
Cette liberté donne au livre son allant. L’érudition circule au lieu de prendre la pose. Platon voisine avec une application de rencontres, Ibsen aide à penser une coupe de cheveux ratée, un bibelot mène à García Márquez. La prose reste claire, vive, friande de formules. « l’intelligence n’est une malédiction que repliée sur elle-même. » Le volume suit sa propre leçon : il oriente le savoir vers le dehors, vers le plaisir de reconnaître une émotion dans un mot venu d’ailleurs.
Les chapitres les plus réussis ne se contentent pas de définir. Ils font apparaître la petite secousse affective contenue dans le terme. À propos des objets sans valeur que l’on conserve parce qu’une vie s’y accroche, une phrase suffit : « Tous les vide-poches sont des crève-cœur. » La trouvaille possède la netteté d’un aphorisme et la douceur embarrassée d’un aveu.
Le procédé montre néanmoins ses coutures. Les enchaînements par références donnent parfois l’impression d’un brillant carnet de lectures davantage que d’une pensée pleinement construite. Tous les mots n’offrent pas la même profondeur ; certains déclenchent une méditation féconde, d’autres servent surtout de prétexte à une galerie d’exemples. Les usages réels, les nuances culturelles ou les possibles contestations étymologiques restent à l’arrière-plan : le livre revendique la contrebande, non l’enquête linguistique.
Il faut donc le lire pour ce qu’il promet : non un dictionnaire, mais une réserve d’existence. Sa plus belle intuition tient dans cette proposition : « la vraie vie n’est possible qu’en important l’ailleurs. » Mots de passe séduit presque constamment parce qu’il associe l’hospitalité à la rapine. Il vole aux langues pour mieux redistribuer, et l’on referme son butin avec l’envie immédiate de faire passer ces mots de main en main.
Sortie le 2 septembre.
Publiée le
05/08/2026 à 13:52
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Paru le 02/09/2026
192 pages
Rivages
16,00 €
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