Un corps indocile

Osvalde Lewat

Dieunedort Deffo Deffo sait couper, ajuster, assembler. Couturier à Paris, amoureux de Merveille, il connaît les étoffes et croit connaître son propre corps. Puis une douleur à l’aine défait la coupe. L’algie s’installe, la sexualité vacille, le couple se désaccorde. L’homme repart au Zambuena chercher dans le bwiti ce que la médecine n’a pas su réparer. Il y retrouvera une usine textile, des intérêts chinois, un ami nommé Liang et, bientôt, un mort.

Osvalde Lewat ouvre le roman après le crime. Deffo veille le cadavre de celui qu’il vient de tuer ; la narration remonte ensuite vers le geste fatal. « Je ne compris pas que je venais d’effacer en même temps et le sourire et la vie. » Le suspense change alors de nature. Il ne s’agit pas de découvrir le coupable, mais de comprendre comment la maladie, la honte virile, l’exploitation économique et le désir de puissance ont fini par se rejoindre dans une même main.

La langue est charnelle, érudite, souvent moqueuse. Elle passe du vocabulaire médical au mythe, du grotesque sexuel à la tragédie politique, de la couture parisienne aux ateliers zambuenais. Un corps indocile déborde rapidement celui de Deffo : les ouvriers enfermés dans l’usine, un pays livré aux arrangements, les croyances détournées et la culpabilité elle-même refusent l’obéissance. « Les hommes soumettaient le monde et ne parvenaient pas à soumettre la part d’eux-mêmes qui les défiait. »

Cette ampleur fait la force du livre. Le retour au pays n’est ni guérison magique ni retour à une authenticité perdue. Après l’initiation, Deffo se découvre « pleinement banzi et pleinement homme, c’est-à-dire un être parfaitement imparfait. » Il demeure victime, complice, meurtrier, témoin. De même, le roman ne réduit jamais la domination économique à un face-à-face commode : intérêts étrangers, élites locales et résignation collective composent un système où chacun possède sa part d’aveuglement.

La profusion finit néanmoins par peser. Les développements politiques, spirituels et économiques suspendent parfois une intrigue déjà dense. Certaines digressions répètent le diagnostic, tandis que le passage constant de la farce au tragique produit quelques raccords brusques. Le roman préfère l’excès à l’économie ; ce choix lui donne son énergie, mais aussi ses longueurs.

Il frappe juste lorsqu’une phrase suffit à révéler le prix accordé aux vies : « Le monde ne va pas s’arrêter de tourner à cause de vingt-quatre cadavres. » Face à cette comptabilité, Deffo voudrait répondre de son acte. D’autres décident qu’il doit continuer. Au terme du livre, la formule devient singulière : « Je suis un être de sable, de sang et de pluie. » Puis tombe la sentence : « Condamné à vivre. » Ni absolution ni châtiment spectaculaire. Seulement un homme rendu à l’inconfort de sa conscience.

 

 
 

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
05/08/2026 à 13:50

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Paru le 20/08/2026

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