Ce qui se joue

Caroline Hinault

Le lycée Aimé-Césaire tient encore debout. Pas droit, pas serein, pas vraiment conforme aux circulaires, mais debout. Dans ses couloirs, les réformes s’empilent, le café refroidit et les enseignants tentent de faire entrer Racine, Rimbaud, l’esprit critique et trente-six adolescents dans cinquante-cinq minutes. Martial Reverdy, dépêché par le ministère, arrive avec sa mission d’observation. Puis Fatum survient : une étrange affection prive peu à peu les professeurs de langage. Autant dire qu’au royaume des éléments de langage, la catastrophe tombe assez mal.

Caroline Hinault transforme cette dystopie scolaire en laboratoire littéraire. Le roman saute du récit au théâtre, du dialogue pédagogique au poème, du discours ministériel à la parole adolescente. Rien ne reste longtemps dans sa case, surtout pas les élèves. Monia Boukary le rappelle : « si on veut avoir affaire à une humanité parfaite, on ne s’aventure pas en littérature. » Le livre suit le conseil. Il préfère les êtres contradictoires, les profs épuisés mais tenaces, les jeunes gens insolents puis soudain traversés par une phrase.

Sa réussite tient à cette circulation permanente. La classe n’est jamais réduite à un décor démonstratif : elle devient un lieu où les mots résistent, dérapent, changent de propriétaire. « dans la vie ce qui compte, c’est la façon dont on la raconte. » Cette conviction organise tout le texte. La narration se fragmente à mesure que Fatum progresse, comme si la forme elle-même devait chercher de nouvelles voies lorsque le langage ordinaire ne suffit plus.

Le mélange produit des scènes très drôles, notamment quand l’alexandrin classique passe à la moulinette du parler lycéen. Il permet aussi de belles embardées : « il y a des révolutions douces », puis « écrire c’est vivre à l’écoute du monde ». La ferveur affleure sans effacer l’ironie. Elle devient moins convaincante lorsque certains échanges institutionnels énoncent trop clairement la thèse du roman. Le ministère tourne parfois à la caricature attendue ; l’abondance d’exergues, de références et de dispositifs finit également par charger une architecture déjà très mobile.

Ces réserves n’annulent pas l’élan. Caroline Hinault observe l’école au bord de la rupture sans céder au requiem. Elle croit encore aux transmissions minuscules, celles qui ne figurent dans aucun tableau d’évaluation. Une élève résume leur effet : « ça a agrandi mon monde. » Ce qui se joue tient dans cette phrase. Ni miracle pédagogique ni grand soir : quelques centimètres gagnés sur l’étroitesse, grâce à une voix, un texte, un adulte qui a su ouvrir la porte.

Sortie le 19 août.

 

 
 

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Nicolas Gary

Publiée le
05/08/2026 à 13:45

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Ce qui se joue

Caroline Hinault

Paru le 19/08/2026

416 pages

Editions du Rouergue

23,00 €