Après avoir transformé ses restaurants chinois en lieux de débats et de rencontres internationales, l’Australienne Michelle Garnaut a installé son M Festival au cœur d’un village charentais. Un impressionnant carnet d’adresses international, hérité d’un événement largement anglophone né dans les grandes métropoles chinoises, mis au service de Nanteuil-en-Vallée.
Les 25 et 26 juillet, l’enceinte de l’ancienne abbaye a accueilli un programme mêlant littérature, histoire, géopolitique, architecture, gastronomie et musique. Parmi les invités figuraient des écrivains aussi renommés qu’Alan Hollinghurst, Amy Tan, Marie NDiaye, Tash Aw et Aube Rey Lescure,
Mais aussi la spécialiste de la cuisine chinoise Fuchsia Dunlop, les journalistes Victor Mallet et Frédéric Lemaître, ainsi que l’historienne Anne Sebba. Deux concerts complétaient les rencontres : un récital du guitariste Raphaël Feuillâtre et un concert du Lumia Quartet.
Nanteuil-en-Vallée, c'est 1354 habitants, 20 habitants au kilomètre carré. L’événement s’est installé dans les vestiges d’une abbaye médiévale, dont subsistent notamment une tour romane et les « grands greniers », ancienne hôtellerie monastique.
Selon la Charente Libre, Michelle Garnaut a découvert le Nord Charente comme lieu de villégiature et acheté une résidence secondaire à Nanteuil en 2019. Elle y a notamment noué des liens avec la comédienne et danseuse Bénédicte Charpiat, elle-même associée à la programmation du festival. Le lieu n’est pas pour autant dépourvu de vie culturelle. L’abbaye accueille régulièrement des manifestations artistiques et patrimoniales ; un salon du livre y avait notamment réuni une quarantaine d’auteurs en avril 2026. Mais rien à voir avec l'ambition du M Festival.
Née à Melbourne, Michelle Garnaut s’est installée à Hong Kong dans les années 1980, après une formation en restauration et plusieurs expériences de cuisinière. Elle y ouvre en 1989 M at the Fringe, considéré comme l’un des premiers établissements indépendants de haute gastronomie de la ville. Dix ans plus tard, elle inaugure M on the Bund à Shanghai, alors que le front de rivière historique reste encore largement à l’écart de la nouvelle vie nocturne. Le restaurant contribuera à faire du Bund cette destination gastronomique et mondaine.
Les établissements de Michelle Garnaut accueillent rapidement des concerts, des expositions, des conférences et des lectures. En mars 2003, deux interventions de l’écrivain australien Frank Moorhouse sur le martini dans la littérature servent de point de départ au Shanghai International Literary Festival. Le rendez-vous grandit jusqu’à devenir un événement annuel majeur de la scène culturelle anglophone de Shanghai, complété à partir de 2011 par un festival organisé à Pékin.
En 2019, le groupe M affirmait que le festival de Shanghai avait reçu plus de 1000 écrivains et penseurs en 17 ans. Les éditions successives avaient accueilli aussi bien des personnalités reconnues que des auteurs émergents. Amy Tan, Gore Vidal, Pico Iyer ou encore Matt Groening figurent parmi les noms associés à son histoire.
Le festival fonctionnait plutôt comme un salon cosmopolite, permettant la circulation de voix et d’idées internationales dans les limites imposées par son environnement, en l’occurrence la Chine. La programmation de Nanteuil semble pouvoir s’affranchir davantage de ces précautions, avec des débats consacrés à l’exercice du journalisme sous Xi Jinping, à l’extrême droite française ou à l’avenir de l’ordre économique américain.
Le dernier M Festival de Shanghai s’est tenu en 2019. M on the Bund et le bar Glam ont ensuite fermé leurs portes le 15 février 2022, après 23 ans d’activité pour le restaurant. Les années de pandémie ont fragilisé l’activité, a expliqué Michelle Garnaut, et elle ne souhaitait pas s’engager dans un nouveau bail de cinq ans sans perspective économique suffisamment solide.
Cette disparition privait néanmoins le festival de son lieu, de son soutien financier et de la communauté qui s’était formée autour des établissements. À Nanteuil, il s'agit de reconstruire, à partir du réseau personnel de Michelle Garnaut, une manifestation dont le modèle économique et le public doivent être entièrement réinventés.
Le pass pour l’ensemble des rencontres était proposé à 50 euros, avec un tarif ramené à 20 euros pour les habitants du Val de Charente et les étudiants. Les concerts fonctionnaient sur la base d’un don suggéré de 7 euros. L’intégralité des recettes de la billetterie devait être reversée au Trésor de Nanteuil, l’association qui gère le site de l’abbaye, tandis que celles des concerts revenaient à l’église. Le montage financier de cette première édition n’a pas été rendu public.
L’organisation avait également associé la librairie Livres et Vous, située à Ruffec, à la vente des ouvrages sur le site. Cette présence locale répondait à une difficulté concrète : une large partie des auteurs invités publient en anglais et plusieurs rencontres se déroulaient dans cette langue, alors que la librairie indique travailler principalement avec des titres en français et devoir commander à l’avance les livres anglophones.
Michelle Garnaut peut mobiliser des écrivains, journalistes et intellectuels venus de plusieurs continents, ainsi que les anciens habitués des festivals de Shanghai et de Pékin. Reste à déterminer si cet héritage international peut dépasser le cercle des visiteurs anglophones, des résidents secondaires et des relations de l’organisatrice pour convaincre durablement les habitants du territoire.
Le tarif préférentiel, la présence de rencontres en français, l’association de la librairie locale et le reversement des recettes au patrimoine de Nanteuil montrent que cette question a été anticipée.
Selon le bilan publié par la Charente Libre au lendemain du festival, les rencontres ont réuni environ 200 participants : un résultat notable pour une première édition organisée en milieu rural, autour d’une programmation ambitieuse et majoritairement anglophone. Le récital du guitariste Raphaël Feuillâtre a par ailleurs fait salle comble dans l’église Saint-Jean-Baptiste.
La greffe reste néanmoins particulière. D’après Maud Ernoult, maire de Nanteuil-en-Vallée, le public était principalement anglophone et comptait peu d’habitants du village. L’événement a toutefois profité à l’activité locale, notamment aux restaurateurs. Les recettes de la billetterie étaient destinées au Trésor de Nanteuil, gestionnaire de l’abbaye, tandis que les dons recueillis lors des concerts doivent contribuer à la préservation de l’église.
Crédit photo : Vue de Nanteuil-en-Vallée, en Charente (Jack ma, CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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