Tout brûle en Grèce, pas seulement la nature éprouvée par la sécheresse et l’incivilité de ses habitants, elle brûle parce que la police est corrompue, l’environnement est bafoué et les hommes politiques sont malhonnêtes. Et pourtant, la Grèce est un pays attachant, plein de ressources et de bonnes volontés. Cependant, la sincérité n’est pas un gage suffisant d’honnêteté, Nikos Nikolopoulos le démontre au fil de ce polar passionnant, efficace dans lequel s’entremêlent plusieurs histoires, passées ou récentes, qui finissent toujours par converger vers un drame.
Tout commence par une patrouille de police qui se compromet dans l’incendie d’un camp de réfugiés avant de s’en prendre à une vieille connaissance des lecteurs de Nicolas Verdan : l’agent Evangelos (voir Le mur grec, La récolte des enfants). Celui-ci tente de s’interposer entre un policier et un jeune Rom, ce qui lui vaut un coup de Taser, le laissant à demi-conscient sous les yeux d’une jeune recrue ulcérée par ces méthodes.
Mais que faisait notre ancien agent de Renseignement sur la route d’Éleusis, ville industrielle située à 20 km d’Athènes, et comment le service de Renseignement savait qu’il devait rencontrer un activiste écologiste prêt à tout pour s’opposer au ministre de l’Environnement, Takis Starkos, qui a vendu le Pirée aux Chinois ?
Nicolas Verdan retrouve ses origines grecques en prenant le patronyme de son arrière-grand-père, Nikolopoulos, pour signer un polar intense écrit comme un compte à rebours d’une catastrophe à venir, un récit qui mélange politique et environnement, régime des Colonels et présent, car en Grèce rien n’est simple et l’Histoire empreinte de la Mythologie, est sans fin, il existe une sorte de continuité qui empêche les générations actuelles de vivre le présent pleinement. Mais à ce jeu-là, on sait très bien qu’« on ne répare pas le passé ».
Actualitté : Bonjour Nicolas Verdan ou Nikos Nikolopoulos ? Quelles sont vos motivations pour reprendre le nom de votre famille grecque ?
Nikos Nikolopoulos : Bonjour Christian, Καλημέρα ! Il s’agit d’un clin d’œil affectueux à ma grand-mère maternelle, ma yaya Eleni. Et c’est aussi une manière d’annoncer la couleur en librairie : ceci est un livre qui vous parle de la Grèce, et de l’intérieur.
Actualitté : Nous avons l’an passé assisté aux incendies proches d’Athènes et malheureusement l’actualité se répète en ce moment, les Grecs semblent résignés face aux incuries du pouvoir ?
Nikos Nikolopoulos : L’actualité dramatique en ce début du mois d’août en témoigne : la Grèce n’en finit plus avec ces feux qui dévorent le pays année après année. Résignés, non, je ne crois pas. Il faut reconnaître qu’Athènes a passé à la vitesse supérieure, avec des drones pour détecter les départs de feux, une répression accrue de la pyromanie et, enfin, une meilleure coordination de tous les corps de métier et les autorités concernées par les incendies.
Mais le pays fait face, comme ailleurs en Europe, à des mégafeux incontrôlables dans un contexte climatique en mutation. Dans mon livre, je mets en scène les maux tenaces du pays : l’individualisme forcené, la faiblesse de la protection de l’environnement quand elle se heurte à des intérêts économiques et financiers.
Actualitté : C’est une jeune femme du service du Renseignement qui mène l’enquête, Popi. Elle et Evangelos ont le même caractère frondeur et ne lâchent rien ; et c’est une jeune policière qui a le courage de dénoncer ses collègues. Les femmes seraient-elles moins corrompues que les hommes ?
Nikos Nikolopoulos : Je n’irai pas jusque-là. Popi représente avant tout une nouvelle génération plus sensible aux enjeux climatiques et désireuse de s’affirmer en opposition aux schémas familiaux et sociétaux traditionnels. Elle m’a été inspirée par des femmes grecques actives et engagées sur le plan politique. Elles sont nombreuses dans les grandes villes. Universitaires, polyglottes, elles n’ont pas attendu mon roman pour mettre à distance certaines formes ancestrales de patriarcat.
Actualitté : La polémique enfle contre les migrants que l’on rend responsables des incendies. Y a-t-il un mouvement nationaliste de fond anti-migrants en Grèce plus qu’ailleurs en Europe ?
Nikos Nikolopoulos : Pas plus qu’ailleurs. En revanche, nous sommes loin de cette philoxénie, cet amour de l’étranger, une valeur sacrée qui viendrait tout droit de l’Antiquité. S’il est vrai que les Grecs sont ouverts aux autres, surtout quand ils sont touristes, ils le sont moins face aux vagues migratoires qui les confrontent à des formes de misère et d’errance qui font écho aux leurs, suite aux guerres du 20e siècle et aux crises économiques.
Les Grecs « modernes » ont longtemps pris le chemin de l’exil, pour les États-Unis, l’Australie, le Canada, l’Allemagne et j’en passe. Aujourd’hui, leur pays est l’un des points d’entrée de celles et ceux qui cherchent un avenir meilleur en Europe. La confrontation à l’autre ne va pas sans mal. Et la xénophobie est devenue, comme ailleurs en Europe, un argument électoral. Et bien entendu, l’extrême droite a franchi toutes les lignes rouges dans le rejet des étrangers. Le racisme, en Grèce, est ordinaire. Y compris au sein des forces de police, comme je l’évoque dans mon livre.
Actualitté : L’environnement, à travers le pêcheur Dimitri qui n’arrive plus à vivre de sa pêche dans le golfe de Saronique, est mis à mal. Existe-t-il une prise de conscience écologiste en Grèce ?
Nikos Nikolopoulos : Oui, assurément. Cela se mesure au quotidien, tant dans les politiques de sensibilisation aux enjeux écologiques que dans les comportements individuels et collectifs. Le développement d’énergies renouvelables y est important. Toutefois, des problèmes demeurent, comme la destruction du littoral sous la pression immobilière ou industrielle. Le surtourisme menace aussi le pays et les Grecs commencent à prendre conscience de son impact néfaste sur la préservation des ressources naturelles et la biodiversité.
Actualitté : L’activiste Stamatis et Anouk, soupçonnés de préparer un attentat contre le ministre Takis Starkos, sont considérés comme des « écoterroristes ». Ce sont des militants écologistes convaincus ou des anarchistes prêts à en découdre contre la société, quelle que soit la thématique ?
Nikos Nikolopoulos : À travers ces personnages, je m’interroge sur la violence politique observable en Grèce. Dans mon livre, je transpose ce phénomène dans le cadre de l’écologie. Ils sont considérés comme « écoterroristes » par la police et Popi, elle-même engagée dans les forces de sécurité et de renseignement, se méfie des raccourcis sémantiques. Le mouvement anarchiste grec est une nébuleuse et il faudrait un livre entier pour en décrire les composantes, du 19e siècle à aujourd’hui.
Le fait est qu’il se distingue du terrorisme en tant que tel. Il s’exprime là où l’État est absent. Il occupe des espaces abandonnés par les politiques publiques et il combat les dérives autoritaires, militaristes et nationalistes extrêmes. On a pu voir des collectifs anarchistes former des brigades de volontaires pour combattre les feux de forêt en 2024. Je ferais clairement la différence entre terrorisme et anarchisme. Certains groupes dits d’extrême gauche s’en réclament un peu vite lorsqu’ils font sauter des bombes devant des ministères.
Actualitté : À travers vos romans, on a l’impression que le passé de la Grèce transpire chez les personnages, qu’ils n’arrivent pas à se défaire du Régime des colonels ou de la Guerre Civile, les Grecs portent encore en eux ces périodes sombres ?
Nikos Nikolopoulos : Les fantômes de ces deux épisodes clés de la deuxième moitié du 20e siècle hantent toujours la société grecque. Peut-être en raison des non-dits. Et de la volonté d’en finir avec ce passé sans l’avoir interrogé en classe, en famille, par exemple. Les manuels d’histoire préfèrent les héros de la guerre de l’Indépendance à ceux qui ont osé défier les colonels.
La Guerre civile est un sujet toujours brûlant. Au-delà des cercles de la recherche universitaire, elle surgit dans des récits familiaux et fait l’objet de récupérations politiques. Les antagonismes d’hier sont toujours présents, comme les fissures des tremblements de terre successifs sur les murs de la maison grecque. À voir si elle résistera à de nouvelles secousses.
Actualitté : Une confidence avant de vous quitter : Popi, l’agente du Renseignement, sera-t-elle votre prochain personnage récurrent dans d’autres enquêtes ?
Nikos Nikolopoulos : Oui, c’est possible. À l’heure qu’il est, elle s’intéresse à Bouboulinaune, une héroïne et amirale de la guerre d’indépendance grecque. Les amitiés gréco-russes tentent une relecture de l’histoire en faisant croire que la Grèce doit plus qu’on croit à la Russie dans sa lutte contre les Ottomans. Cela va de pair avec des liens toujours plus étroits entre Athènes et Moscou.
Les polars ont la qualité de nous introduire dans des questionnements de société au-delà de notre environnement proche. Par le biais de la fiction, nous appréhendons toujours mieux la réalité, Et Athènes brûlait ne déroge pas à la règle avec un avantage en plus, celui de nous inviter dans un pays qu’à tort nous associons uniquement aux vacances estivales.
Nikos Nikolopoulos signe plus qu’un polar, son roman est une galerie de portraits de la Grèce actuelle qui n’en finit pas d’être hantée par le passé avec une jeunesse impliquée qui souhaite aller de l’avant. C’est tout son amour pour ses racines que Nikos Nikolopoulos nous partage dans Et Athènes brûlait, un récit qui mêle suspense, politique et écologie, entre défaitisme et désir de renaissance, digne d’une tragédie grecque moderne.
Crédits photo : Caroline et Louis VOLANT, CC BY ND NC 4.0
DOSSIER - Le livre numérique fête ses 50 ans : un anniversaire, tout en histoire
Par Christian Dorsan
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 07/05/2026
352 pages
Editions de l’Aube
20,00 €
Commenter cet article