Une ombre... un murmure

Christian Laborie

Un appel suffit à fissurer une vie entière. Robin, journaliste, entend une inconnue affirmer qu’elle est sa mère. Impossible : celle-ci est censée être morte depuis plus de vingt ans. Pourtant, la voix connaît son prénom, son passé et cette zone interdite de l’enfance où s’entassent les questions auxquelles personne n’a jamais répondu.

Christian Laborie remonte alors le temps jusqu’à Gabrielle, adolescente élevée dans une famille d’Alès bientôt happée par une communauté religieuse qui exige l’obéissance, condamne les plaisirs et traite toute contestation comme une manifestation du Mal. Ce qui commence par un changement de paroisse gagne l’école, les vêtements, les amitiés, puis le corps et la pensée.

Gabrielle résiste d’abord avec les moyens d’une enfant. Elle écrit, interroge, contredit. Face à ses parents, elle finit par revendiquer : « Mon corps m’appartient ! J’en fais ce que je veux. Ma vie aussi m’appartient, j’en dispose à ma guise ! » Cette déclaration donne au roman sa ligne directrice : reconquérir une existence confisquée par ceux qui prétendent agir pour son salut.

Lorsqu’elle découvre les violences infligées à son frère par un membre de la communauté, ses parents refusent de la croire. L’adolescente subit ensuite une séance d’exorcisme destinée à faire taire celle qui dérange. La fuite devient l’unique issue. Dans son journal, elle écrit : « Il me faut disparaître. À tout jamais. »

Les Cévennes l’accueillent. Gabrielle y apprend à se nourrir, se cacher, éviter les villages et occuper les maisons désertées sans laisser d’autre trace qu’un mot d’excuse. Les habitants la surnomment la Visiteuse ou la Femme sans visage. Elle devient une légende locale, mi-vagabonde, mi-esprit des bois. Laborie trouve dans cette partie ses pages les plus convaincantes : le territoire n’y sert pas de toile de fond, il offre une langue, une mémoire et un refuge.

Le roman populaire assume ici ses qualités : une intrigue ample, des émotions lisibles, un solide ancrage régional et des personnages animés par des valeurs clairement identifiables. Il sait relancer l’action, ménager les retrouvailles et donner aux paysages une présence chaleureuse.

Sa générosité se retourne toutefois parfois contre lui. Les dialogues transmettent beaucoup d’informations, les sentiments sont régulièrement expliqués après avoir été montrés et plusieurs développements historiques ou géographiques ralentissent la progression.

La longueur accentue ces faiblesses. Certaines étapes du voyage pourraient être resserrées ; plusieurs scènes réaffirment une évolution déjà comprise. Les opposants religieux manquent également de nuances : leur aveuglement est si constant qu’ils finissent par perdre en inquiétude. À l’inverse, Gabrielle et Thomas bénéficient parfois d’une bienveillance narrative qui lisse leurs contradictions.

Lorsque Gabrielle mène seule au sommet le sac que Thomas voulait y déposer, elle s’écrie : « Victoire ! Tu l’as fait ! » Le geste vaut mieux que bien des explications. Une ombre… un murmure demeure un récit profondément accessible sur l’emprise, la fuite et la reconstruction. Son écriture avance au grand jour, avec la patience d’un chemin de randonnée ; elle devient plus forte encore lorsqu’elle laisse parler un paysage, un silence ou une présence à peine entrevue.

Sortie le 13 août.

 
 
 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Lucy L.

Publiée le
04/08/2026 à 11:32

0 Commentaire

85 Partages

Commenter cet article

 

Une ombre... un murmure

Christian Laborie

Paru le 13/08/2026

480 pages

Presses de la Cité

23,00 €