Un homme revient vers une mère morte, une ville entière à accuser et des souvenirs qui ne tiennent plus en place. Il voudrait comprendre, peut-être se venger, sûrement maudire. Mais chez Dimitri Bortnikov, on ne revient jamais seul parmi les disparus : ils s’agrippent aux manches, parlent dans la bouche des vivants et réclament une justice pour laquelle aucun tribunal n’existe.
Dès l’ouverture, le narrateur annonce la couleur : « Je vous écris du coupe-gorge du cœur humain. » Puis il ajoute : « La mort écrit aussi… » Le pacte est signé dans la neige, la salive et le sang. Tombeau de Parsifal ne suit ni la ligne droite du souvenir ni le protocole d’une enquête. Le récit avance par secousses, visions, blasphèmes, retours en arrière et brusques éclats de rire devant les tombes.
Paris rejoint la Volga, l’Arctique, les maternités, les cimetières et les quartiers pauvres de Samara. Un goût, une odeur, une cicatrice suffisent à ouvrir un passage. La langue trébuche, se répète, se cogne, repart. Les phrases courtes frappent ; les longues emportent tout. Bortnikov ne décrit pas la douleur : il la fait entrer dans le corps du texte, jusqu’à rendre les images presque tactiles.
Au centre se tient la mère, médecin confrontée pendant des décennies aux accouchements, aux avortements clandestins, aux enfants morts et aux femmes abandonnées. Elle soigne dans un monde qui use la compassion jusqu’à l’os. Pourtant, « [l]a compassion la plus forte a sa propre routine… La pitié a ses habitudes à elle ». Chez elle, l’habitude ne devient jamais indifférence. Le fils la transforme tour à tour en sainte, sorcière, médecin des enfers, mère animale et divinité fluviale. Il l’admire, lui en veut de n’avoir pas su se protéger et accuse ceux qu’elle a sauvés de l’avoir laissée mourir.
La vérité, ici, n’apporte aucun apaisement : « La vérité n’a aucune pudeur… Dès qu’elle débarque, elle se met à poil, la garce. Et le mensonge — il se couche tout habillé, lui. » Le narrateur doute du bien, du mal, du pardon, de la religion et de ses propres intentions. Chaque geste charitable peut cacher une vanité ; chaque faute produire un petit bien boiteux.
Cette défiance atteint même l’écriture : « Je doute de la parole. C’est le geste qui compte. » Tout le roman tient dans ce paradoxe : un torrent verbal lancé contre l’insuffisance des mots.
Cette intensité constitue aussi sa limite. Chaque page réclame le maximum : une fulgurance, un aphorisme, une image animale, une profanation. À force de sommets, le relief finit parfois par s’aplanir. La trajectoire concrète du retour se disperse dans l’incandescence des souvenirs, et certaines figures féminines demeurent prises dans le regard du narrateur, magnifiées jusqu’à perdre une part de leur autonomie.
Mais le livre ne cherche jamais la mesure. Il veut parler assez fort pour que les morts l’entendent. Une phrase en livre la raison secrète : « Toute la vie, on cherche l’humain qui nous vivra après notre mort. » Tombeau de Parsifal devient cet humain de papier : un corps offert à la mère pour qu’elle continue, quelque part, à respirer dans la mémoire d’un autre.
Publiée le
04/08/2026 à 11:35
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Paru le 19/08/2026
288 pages
Rivages
20,00 €
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