Rien que de grands tournesols

Vincent Vigneron

On connaît l’oreille, les iris, les nuits étoilées, les corbeaux et les tournesols. On connaît moins les emplois perdus, les sermons ratés, les amours refusées, les souliers usés à force de traverser l’Europe et les repas pris en regardant la soupe refroidir. Vincent Vigneron ne déboulonne pas la statue de Van Gogh : il lui rend ses jambes, ses colères, ses lectures et cette fâcheuse tendance à décourager ceux qui persistent à l’aimer.

Le roman embrasse une existence entière, de la famille pastorale aux marchands d’art, des mines du Borinage aux cafés parisiens, d’Arles à Auvers-sur-Oise. La documentation affleure partout, sans prendre la forme d’un dossier posé sur la table. Elle se transforme en scènes, en détails domestiques, en conversations trouées d’ironie. Vincent prie, vend, échoue, marche encore. Autour de lui, les autres tentent de remettre de l’ordre dans un homme qui préfère déplacer les meubles de sa vie jusqu’à ne plus trouver la porte.

La réussite la plus éclatante réside dans la manière dont la peinture gagne la phrase. Les aliments, les façades, les étoffes, la lumière et jusqu’aux visages sont saisis comme des surfaces à travailler. Le regard de Vincent ne se contente jamais d’enregistrer : il repeint ce qu’il voit. La formule « Tel a un grand foyer dans son âme et personne ne vient s’y chauffer » résume ce mélange de ferveur, de solitude et de demande affective que le livre suit sans jamais le réduire à la légende du génie incompris.

Vigneron ne cherche d’ailleurs pas à sanctifier son personnage. Son Van Gogh peut se montrer injuste, brutal, épuisant, exalté jusqu’au ridicule. L’humour intervient au moment où la solennité menace de figer le peintre dans son cadre doré. Une représentation de Carmen tourne à la catastrophe, les rencontres artistiques prennent des airs de banquet mal rangé, et les références contemporaines produisent des télescopages délibérément insolents. Cette fantaisie rend au parcours sa part d’imprévisible.

Sous les inventions demeure cependant une ligne d’une grande douceur : la relation avec Théo. Le frère est le destinataire, le secours, le témoin, celui auprès duquel Vincent peut encore espérer être compris. La prose ralentit alors, se défait de ses cabrioles et laisse remonter la peur de perdre. À la mort d’Anton Mauve, une phrase rassemble création et disparition : «Mauve doit mourir et l’arbre doit vivre. » Puis vient cette notation, empruntée à une lettre : « Comme la vie est courte et comme elle est fumée.»

Cette abondance constitue également la limite du roman. Comparaisons, détours érudits, calembours, anticipations et clins d’œil réclament parfois tous la lumière au même instant. Certaines scènes paraissent composées autour de la trouvaille qui les couronnera ; l’émotion doit alors patienter derrière la virtuosité. À trop vouloir colorer chaque recoin, le texte atténue ponctuellement ses contrastes. Quelques passages auraient gagné à demeurer nus.

La fin retrouve heureusement une sécheresse salutaire. Interrogé après son geste, Vincent répond : «Je m’emmerdais.» Cette désinvolture désamorce le grand récit du martyr et restitue une fatigue plus opaque, moins décorative. Rien que de grands tournesols reste un livre généreux, savant, drôle et volontiers excessif. Il ne prétend pas découvrir l’homme caché derrière l’artiste : il montre combien l’un et l’autre se sont mêlés jusqu’à devenir indémêlables.

Sortie le 20 août.

 
 
 
 
 

 

DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026

Une michronique de
Lucy L.

Publiée le
04/08/2026 à 11:31

0 Commentaire

87 Partages

Commenter cet article

 

Rien que de grands tournesols

Vincent Vigneron

Paru le 20/08/2026

304 pages

Robert Laffont

21,00 €