Hassan El Kamoun est partout. Il porte la voix des libraires du Maroc et celle de l’ALIM. On le voit sur le terrain, dans son pays, mais aussi en France, en Belgique ou aux Émirats arabes unis, inlassablement mobiliser, convaincre et attirer l’attention sur les enjeux de la librairie. Propos recueillis par Agnès Debiage (ADCF Africa).
Hassan est un homme engagé. Un vrai. Sa conviction n’a presque pas besoin d’être expliquée tant elle se ressent. Mais ce qui compte aussi, c’est sa capacité à voir loin. Grâce à cette vision, et à une équipe solide et soudée, l’Association des libraires indépendants du Maroc (ALIM) peut s’engager, voir grand et mener à bien des chantiers professionnels d’ampleur au service de la librairie marocaine.
En 2016, j’ai rencontré Hassan El Kamoun au Salon du livre de Paris. Il avait fondé la Librairie de Paris à El Jadida et moi, plusieurs librairies en Égypte. Il portait déjà l’idée de l’ALIM et en parlait avec passion, alors que l’association n’était pas encore née. Nous nous sommes tout de suite compris.
ActuaLitté : En moins de 10 ans, l’ALIM s’est positionnée comme une association de référence reconnue de tous. Racontez-nous ce qu’apporte l’ALIM aux libraires marocains.
Hassan El Kamoun : L’Association des libraires indépendants du Maroc (ALIM) est née en 2018 par la volonté de certains libraires marocains engagés. Je faisais partie des fondateurs et en suis aujourd’hui le vice-président. Nous comptons autour de 45 membres. Ce chiffre relativement stable représente une part importante du réseau des librairies professionnelles du pays.
Nous sommes actuellement mobilisés sur plusieurs chantiers importants. Il y a d’abord le projet de labellisation des librairies du Maroc, qui constitue à mes yeux une étape majeure pour la profession.
Nous travaillons également sur la plateforme Libraires du Maroc, qui continue son développement et qui est une marketplace qui permet aux lecteurs de passer des commandes ou de savoir si le livre est disponible près de chez eux. Enfin, nous menons un autre projet soutenu par le ministère de la Culture : une base de données consacrée à la production éditoriale marocaine.
Ce sont des projets structurants qui s’inscrivent dans une vision de long terme. L’objectif est de moderniser le secteur, d’accompagner les libraires et de créer des outils durables au service de l’ensemble de la chaîne du livre.
Ces projets sont-ils activement soutenus par le ministère de la Culture du Maroc ?
Hassan El Kamoun : Oui, et c’est même l’une des grandes satisfactions de ces dernières années. Nous avons beaucoup échangé avec le ministère de la Culture sur les finalités de nos projets. Nous avons notamment insisté sur la nécessité de former les libraires, de les accompagner dans leur développement et de mettre en place des outils pérennes capables de transformer durablement le secteur.
Le ministère a compris que l’ALIM menait un véritable travail de structuration. Aujourd’hui, il nous considère comme un partenaire dans la réflexion sur l’avenir de la librairie au Maroc et nous convie à toutes les réflexions concernant le secteur du livre. Cette reconnaissance est importante parce qu’elle nous permet d’avancer plus efficacement et d’obtenir un soutien concret pour les projets que nous portons.
Votre réseau d’adhérents couvre-t-il l’ensemble du territoire marocain ?
Hassan El Kamoun : La cartographie de nos membres couvre pratiquement toutes les grandes villes du Royaume. Nous sommes présents à Casablanca, Rabat, Tanger, Tétouan, Marrakech, Agadir, El Jadida et dans plusieurs autres villes importantes.
Cette implantation nous permet d’avoir une bonne connaissance des réalités du terrain. Nous constatons également qu’un nombre croissant de libraires souhaitent rejoindre l’association. Cela s’explique notamment par les résultats obtenus ces dernières années, mais aussi par les projets que nous mettons en œuvre.
L’un des axes majeurs de notre travail concerne aujourd’hui la transformation numérique des librairies marocaines. Nous collaborons avec un prestataire belge, désormais installé au Maroc, afin d’accompagner les libraires dans la mise en place de logiciels de gestion, de bases de données et de sites internet. Notre ambition est de permettre aux librairies marocaines de franchir une nouvelle étape dans leur professionnalisation.
Aujourd’hui, notre association est identifiée au Maroc, bien sûr, mais également dans le reste du Maghreb, en Afrique et même en Europe. Nous sommes régulièrement invités à présenter notre expérience, car beaucoup de professionnels considèrent que ce qui a été réalisé au Maroc constitue un modèle intéressant de structuration du secteur.
Je me souviens notamment des journées professionnelles organisées en France lorsque le Maroc était invité d’honneur. Nous avons eu l’occasion d’y présenter pendant près d’une demi-heure les actions menées par l’ALIM. L’intérêt suscité par notre expérience a été très important.
Cela montre qu’il est possible, même avec des moyens limités, de construire progressivement une véritable politique de développement de la librairie.
Où en est précisément ce chantier de modernisation numérique ?
Hassan El Kamoun : Le projet avance bien. Plusieurs librairies utilisent déjà le logiciel de gestion que nous avons retenu. D’autres sont en cours d’installation.
Notre prestataire accompagne les libraires à la fois sur les aspects techniques et sur la formation. L’objectif n’est pas simplement d’installer un logiciel, mais de permettre aux libraires de mieux gérer leurs stocks, leurs commandes, leur relation client et leur présence en ligne.
Aujourd’hui, plusieurs établissements ont déjà franchi cette étape et servent en quelque sorte de laboratoires. D’autres attendent de voir les résultats définitifs avant de s’engager à leur tour.
L’un des éléments les plus intéressants concerne la mutualisation des données. Certaines librairies disposent déjà de bases bibliographiques très importantes, notamment sur le livre arabe et le livre français. Elles ont accepté de mettre une partie de ces ressources à disposition du projet, ce qui facilitera considérablement le travail des futurs utilisateurs.
Comment ce projet est-il financé ?
Hassan El Kamoun : Le ministère de la Culture joue un rôle essentiel. Il est prêt à subventionner différents aspects de la modernisation des librairies : les logiciels, les formations, l’accompagnement technique, mais aussi l’aménagement des espaces ou encore l’acquisition de livres.
La mise en place d’outils numériques fait d’ailleurs partie des critères retenus dans le cadre du futur programme de labellisation. Une librairie qui souhaite obtenir le label devra notamment disposer d’un système d’information performant comprenant un logiciel de gestion, une base de données et un site internet.
Aujourd’hui, nos relations avec le ministère sont excellentes. Nos propositions sont écoutées et plusieurs de nos projets bénéficient d’un véritable soutien institutionnel.
Concernant la plateforme Libraires du Maroc, comment fonctionne-t-elle aujourd’hui ?
Hassan El Kamoun : La plateforme regroupe actuellement 17 librairies. Toutes sont intégrées au projet, même si leur niveau d’activité est encore variable.
Deux ou trois librairies l’utilisent déjà de manière très satisfaisante. D’autres rencontrent encore des difficultés techniques, notamment pour la remontée automatique et quotidienne des stocks. Ces problèmes sont directement liés aux logiciels de gestion utilisés dans certaines structures.
Notre objectif est d’arriver à une situation où les 17 librairies pourront alimenter quotidiennement la plateforme afin que les informations disponibles soient parfaitement fiables pour les lecteurs.
La plateforme est accessible via librairesdumaroc.ma. Elle constitue une vitrine commune pour les libraires marocains et permet aux lecteurs d’identifier rapidement où se trouve un ouvrage.
Quel bilan tirez-vous aujourd’hui de cette initiative ?
Hassan El Kamoun : Le bilan est positif, même si nous avons encore beaucoup de travail devant nous. Certaines librairies réalisent déjà des ventes grâce à la plateforme. Je pense notamment à la Librairie Livre Moi, qui bénéficie régulièrement de commandes générées par ce dispositif. Mais nous sommes convaincus que le potentiel est beaucoup plus important.
La plateforme a besoin d’être davantage connue du grand public. Il faut investir dans la communication, dans le référencement, dans la publicité en ligne et dans la promotion auprès des lecteurs.
Lors de notre prochaine assemblée générale, nous discuterons précisément de cette question. Comment faire de cette plateforme un outil encore plus performant ? Comment augmenter sa visibilité ? Comment convaincre davantage de libraires de l’utiliser pleinement ?
C’est aujourd’hui l’un de nos principaux défis.
Vous avez également évoqué une difficulté liée au livre arabe. Qu’en est-il ?
Hassan El Kamoun : C’est probablement le principal chantier qui nous attend. Aujourd’hui, la plateforme fonctionne essentiellement avec des données bibliographiques françaises. Lorsque nous avons lancé le projet avec notre partenaire technique, nous pensions qu’une seconde phase permettrait d’intégrer le livre arabe.
Malheureusement, les développements nécessaires se sont révélés complexes et le prestataire nous a expliqué que le marché marocain ne représentait pas un volume suffisant pour justifier, à lui seul, un investissement aussi important.
Nous avons donc choisi une autre stratégie. Nous allons développer notre propre base de données consacrée au livre arabe. Nous disposons déjà d’un premier socle d’environ 70.000 titres provenant notamment de bases existantes regroupant des ouvrages libanais, égyptiens, tunisiens ou marocains. L’objectif est désormais d’enrichir considérablement cet outil.
Le ministère de la Culture nous a accordé une subvention d’environ 30.000 € pour lancer ce travail et nous avons reçu l’assurance qu’un soutien complémentaire pourrait être envisagé à l’avenir. Nous avons déjà rencontré les éditeurs marocains afin qu’ils mettent leurs catalogues à notre disposition. Si tout se déroule comme prévu, nous devrions disposer d’une base de données solide dans un délai d’environ un an.
À l’occasion de Rabat, Capitale mondiale du livre, l’ALIM a également annoncé un programme de labellisation des librairies. Comment ce projet est-il né ?
Hassan El Kamoun : Lorsque Rabat a été désignée Capitale mondiale du livre par l’UNESCO, nous avons immédiatement considéré qu’il s’agissait d’une opportunité exceptionnelle pour l’ensemble de l’écosystème du livre marocain.
Nous avons organisé de nombreuses réunions avec les différents acteurs de la chaîne du livre, notamment avec la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC), afin de réfléchir à l’héritage que pourrait laisser cet événement. Notre conviction était simple : une telle reconnaissance internationale ne devait pas se limiter à une succession de manifestations culturelles. Elle devait permettre de mettre en place des projets structurants capables de produire des effets durables.
Nous avons donc présenté plusieurs propositions au ministère de la Culture. Parmi elles figuraient notamment le projet de labellisation des librairies et celui de la création d’une grande base de données nationale consacrée à la production éditoriale marocaine. Le ministère a estimé que ces deux projets étaient particulièrement pertinents et a décidé de les soutenir financièrement.
Pour nous, c’est une reconnaissance importante, car cela signifie que les pouvoirs publics considèrent désormais la librairie comme un maillon essentiel du développement culturel.
Comment va se dérouler concrètement cette labellisation ?
Hassan El Kamoun : Nous avons élaboré un dispositif très précis. L’ALIM avait déjà beaucoup travaillé sur le sujet avant même l’annonce officielle du projet. Nous avions défini des critères, réfléchi aux objectifs poursuivis et imaginé les modalités d’application.
Le ministère de la Culture a validé cette démarche et nous a confié un rôle central dans sa mise en œuvre. C’est un élément très important : le ministère a clairement indiqué que nous étions les porteurs du projet. Il nous accompagne sur le plan administratif et financier, mais c’est bien l’association qui en assure la conception et le suivi.
La première étape concernera les librairies de Rabat, dans le cadre du programme Rabat Capitale mondiale du livre. Ensuite, le dispositif sera progressivement étendu à d’autres villes pendant toute la durée de l’opération, qui s’étend d’avril à avril.
Notre ambition est d’installer durablement cette labellisation dans le paysage professionnel marocain.
Quels sont les principaux critères retenus ?
Hassan El Kamoun : Nous avons défini onze critères principaux auxquels nous avons ajouté récemment un douzième critère consacré au numérique.
Parmi les exigences retenues figure d’abord l’existence d’une véritable librairie physique. L’établissement doit disposer d’un espace de vente d’au moins 60 mètres carrés et être ouvert au minimum six jours sur sept. La librairie doit également justifier d’au moins deux exercices comptables d’activité. Nous souhaitons nous assurer que le label distingue des structures professionnelles déjà installées et engagées dans la durée.
Nous avons également intégré une dimension culturelle importante. Une librairie labellisée doit participer activement à la vie culturelle de son territoire. Cela passe par l’organisation régulière de rencontres, de signatures, de débats, de présentations d’ouvrages ou encore d’activités destinées aux jeunes lecteurs.
Enfin, nous avons ajouté un critère consacré au système d’information. Aujourd’hui, une librairie moderne doit être équipée d’un logiciel de gestion, disposer d’une base de données et posséder un site internet. Ce critère vise clairement à encourager la modernisation et la professionnalisation du secteur.
Cette dimension numérique est donc devenue incontournable ?
Hassan El Kamoun : Absolument. Nous sommes convaincus que l’avenir de la librairie passe aussi par sa capacité à s’adapter aux nouveaux usages.
Le numérique ne remplace pas la librairie physique, mais il constitue désormais un outil indispensable pour mieux gérer les stocks, améliorer la visibilité des ouvrages, communiquer avec les lecteurs et participer à des projets collectifs comme la plateforme Libraires du Maroc.
Nous voulons accompagner les libraires dans cette transition et non les laisser seuls face à ces évolutions.
Les librairies labellisées bénéficieront-elles d’un soutien financier ?
Hassan El Kamoun : Oui, c’est l’un des aspects les plus importants du projet. Le ministère de la Culture nous a indiqué qu’il envisageait d’accompagner financièrement les librairies labellisées. Les montants évoqués tournent autour de 20.000 € par an et par établissement.
L’idée est de soutenir concrètement les libraires qui investissent dans la qualité de leur offre, dans l’animation culturelle et dans leur modernisation. Cette aide pourra contribuer à financer des équipements, des aménagements, des actions culturelles ou encore des outils numériques. C’est un signal fort adressé à la profession.
Peut-on dire que les relations entre l’ALIM et le ministère de la Culture ont changé ces dernières années ?
Hassan El Kamoun : Oui, incontestablement. Nous avons construit au fil du temps une relation de confiance. Aujourd’hui, lorsque nous présentons un projet, celui-ci est étudié avec sérieux. Nos propositions sont écoutées et, lorsque le ministère estime qu’elles répondent à un besoin réel du secteur, elles peuvent être soutenues.
Je pense que cette évolution est le résultat du travail accompli par l’association depuis sa création. Nous avons démontré notre capacité à porter des projets concrets, à obtenir des résultats et à représenter les préoccupations des libraires de manière constructive.
Vous avez également évoqué la création d’une grande base de données nationale. Pourquoi ce projet est-il si important ?
Hassan El Kamoun : Parce qu’il répond à un besoin fondamental. Aujourd’hui, il n’existe pas au Maroc d’outil exhaustif permettant de recenser l’ensemble de la production éditoriale nationale. Cette situation complique le travail des libraires, des bibliothécaires, des chercheurs et parfois même des éditeurs.
Notre objectif est donc de construire une base de données nationale qui rassemble les informations bibliographiques relatives à la production marocaine. Ce projet est complémentaire de la plateforme Libraires du Maroc. La plateforme permet d’améliorer la visibilité et la commercialisation des ouvrages. La base de données, elle, vise à structurer durablement l’information bibliographique. C’est un chantier considérable, mais il constitue à nos yeux un investissement stratégique pour l’avenir du livre au Maroc.
Malgré ces avancées, voyez-vous encore des points de vigilance ?
Hassan El Kamoun : Bien sûr. Lorsqu’on travaille sur des projets de cette ampleur, il existe toujours des incertitudes. L’une d’entre elles concerne la continuité des politiques publiques. Aujourd’hui, nous bénéficions du soutien d’un ministère qui croit dans ces projets et qui les accompagne. Mais les équipes gouvernementales peuvent évoluer.
Ce qui nous rassure, c’est que les projets sont désormais bien identifiés et qu’ils répondent à des besoins réels du secteur. Notre travail consiste justement à faire en sorte qu’ils s’inscrivent dans la durée et qu’ils dépassent les changements éventuels de responsables politiques. C’est pourquoi nous essayons de construire des outils solides, utiles et reconnus par l’ensemble des professionnels.
Après huit années de travail, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?
Hassan El Kamoun : Je crois que nous pouvons être fiers de ce qui a été accompli collectivement. Lorsque l’ALIM a été créée en 2018, nous avions avant tout la volonté de rassembler les libraires et de faire entendre leur voix. Aujourd’hui, nous disposons de projets structurants, nous travaillons avec les pouvoirs publics, nous sommes identifiés à l’échelle internationale et nous participons activement à la transformation du secteur.
Bien sûr, beaucoup reste à faire. Mais nous avons posé des bases solides.
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Notre ambition demeure la même : construire un réseau de librairies plus fort, plus moderne et mieux reconnu, au service des lecteurs, de la création éditoriale et de la vie culturelle.
Crédits images : Hassan el Kamoun - Hassan el Kamoun sur le Stand Maroc, invité d'honneur 2025 au Festival du livre de Paris
Par Agnès Debiage
Contact : adcfconsulting@gmail.com
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