La Havane, novembre 1966. Septembre, mois des désastres. Cinq collégiennes veulent un disque des Beatles, objet presque fabuleux dans une île où cette musique se glisse sous le manteau. Rubber Soul se paiera d’une signature : celle de Bobby Fischer, venu disputer l’Olympiade mondiale d’échecs. Miriam, quatorze ans, sera chargée de l’approcher. Elle est la plus grande, elle bredouille quelques mots d’anglais et ses amies savent déjà comment transformer ces avantages en mission-suicide. Sortie le 4 septembre.
Le 04/08/2026 à 08:00 par Nicolas Gary
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04/08/2026 à 08:00
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Avant Fischer, il y a la mort, qui chez Mayra Montero entre sans frapper et trébuche parfois sur le mobilier. « Tout le mal qui peut arriver en un seul mois est arrivé ce mois de septembre. » La grand-mère de Miriam s’effondre ; son grand-père tente de se pendre et rate même cela. Une tante coupe la corde : « Elle était couturière, elle avait beaucoup coupé, mais jamais rien d’aussi urgent que la corde d’un pendu. » En deux phrases, le livre installe sa manière : le tragique avance avec une grimace, l’effroi garde sous la langue un éclat de rire noir.
La disparition du chien Larry, les crises de Greta, la mère, puis les premières règles de Miriam précipitent la jeune fille hors de l’enfance. Elle le comprend sans encore savoir le nommer : « Incapable alors de l’exprimer de façon rationnelle, je savais dans mon cœur qu’il existe un moment dans nos vies où l’innocence se renverse comme le liquide d’un bol heurté sans le vouloir par un coude. » Tout le récit tient dans ce bol renversé : rien ne semble spectaculaire, et pourtant rien ne retrouvera sa place.
Mayra Montero ne raconte pas seulement la rencontre improbable entre une adolescente cubaine et le champion américain. Elle monte deux histoires en miroir. Dix ans plus tôt, Mario Gorski, horloger polonais installé à La Havane, s’éprenait de Regina Wender, la mère de Bobby. En 1966, Miriam se présente au joueur sous ce même prénom : « Mais comme j’aurais voulu m’appeler Regina ! » Le hasard devient engrenage ; les noms, les montres, les lettres et l’échiquier travaillent ensemble à rapprocher des êtres que le temps s’acharne à séparer.
Cette construction est la grande réussite du roman. Mario répare les mécanismes sans pouvoir redresser sa propre existence. À la mort de son père, « La frayeur de la mort lui fit amèrement ressentir la nécessité d’un baiser, un baiser bien particulier, celui de la seule femme qu’il avait aimée de sa vie. » Fischer, au contraire, paraît enfermé dans un temps sans dehors. Mario le résume cruellement : « Là où nous voyons un monde et des couleurs, lui, depuis tout petit, n’a jamais vu que soixante-quatre cases en noir et blanc. » Entre l’homme qui attend et celui qui ne voit presque rien de ce qui l’entoure, Miriam cherche une sortie.
La ville n’est jamais un décor. Elle transpire, se fissure, surveille. Les disques interdits, les hôtels sous contrôle, les pénuries, les slogans, les files d’attente et la perspective de l’exil pénètrent les gestes les plus ordinaires. Le grand récit révolutionnaire se retrouve ainsi coincé entre une boîte de serviettes hygiéniques, une glace, un cercueil et une Chevrolet surnommée « Queue de canard ». Cette façon de mêler l’Histoire à la chair donne au texte sa vigueur et sa drôlerie.
La traduction de René Solis conserve une voix mobile, capable de passer de la confidence adolescente à la chronique familiale, de l’anecdote échiquéenne au pressentiment fantastique. La prose aime les détours, les morts incongrues, les généalogies et les coïncidences. Elle peut aussi s’y attarder trop longtemps. Les notices sur les joueurs, comme plusieurs embranchements familiaux ou historiques, ralentissent une intrigue dont la tension première est pourtant redoutablement simple : Miriam atteindra-t-elle Fischer ?
Le point le plus délicat concerne leur rapprochement. Miriam a quatorze ans, Fischer vingt-trois. Le roman ne dissimule ni le mensonge de l’adolescente sur son âge, ni l’asymétrie entre eux, ni ce que cette nuit conservera de trouble. Il revient même, des années plus tard, sur la question du désir et du consentement.
Pourtant, la ferveur rétrospective de Miriam tend parfois à protéger le champion, comme si l’intensité de son souvenir suffisait à neutraliser la responsabilité de l’adulte. Ce flottement dérange ; il constitue aussi le nœud critique le plus fécond du livre, dès lors que l’on refuse de confondre le vécu amoureux de la narratrice avec une absolution.
Montero se montre plus juste lorsqu’elle observe les dégâts de l’attente. Mario n’appartient plus entièrement à Cuba, à la Pologne ni même à son atelier : « Il était un naufragé, c’était aussi simple que ça. » Face à lui, Miriam découvre ce qu’une passion peut offrir d’éblouissement et réclamer de vie en échange.
Foisonnant, sensuel, volontiers funèbre, Le soir où Bobby n’est pas venu jouer avance comme une pendule déréglée : il s’attarde, repart, semble perdre l’heure, puis frappe soudain avec une précision cruelle. Son véritable sujet n’est peut-être pas Bobby Fischer, mais la minute exacte où l’on comprend qu’aimer ne dispense jamais de continuer à vivre.
DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 04/09/2026
288 pages
Editions Métailié
22,00 €
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Aladdin et moi, de Jeanette Winterson, paraît le 27 août 2026 aux éditions Buchet-Chastel, dans une traduction de Céline Leroy et avec une préface de Maria Larrea. À partir de sa découverte des Mille et Une Nuits, l’écrivaine revient sur son enfance et sur le rôle décisif joué par les livres dans son parcours.
07/08/2026, 08:00
Léonard a grandi, mais il demande encore et toujours à sa maman de lui raconter l’histoire de l’oiseau bleu qui se posait sur son berceau lorsqu’il était bébé. Son rêve de voler vient peut-être de là. Il adore les histoires, tout comme sa sœur jumelle Pénélope, qui passe son temps à en inventer. Ensemble, ils ont décidé de les écrire, de les découper, puis de les assembler pour former un long ruban capable, un jour, de faire le tour de la Terre.
07/08/2026, 07:00
Lait cru, premier roman de Steve Poutré, paraîtra le 20 août 2026 aux éditions Les Escales. Lauréat du Prix littéraire du Gouverneur général, ce roman plonge le lecteur dans une ferme laitière québécoise où un enfant grandit au sein d'une famille marquée par les troubles psychiques, la rudesse du monde agricole et une violence omniprésente.
06/08/2026, 17:44
Elle le mangerait, roman de Nicolas Robin publié aux éditions Le Soir venu le 27 août 2026, suit une femme persuadée qu’une rencontre fortuite lui promet enfin l’amour, avant que cette conviction ne se transforme en obsession.
06/08/2026, 09:05
Les Souvenirs inachevés, roman de David Frèche publié aux Éditions du Rocher le 26 août 2026, raconte le retour aux sources d’un homme d’affaires dont les souvenirs d’enfance ressurgissent au contact du monde paysan.
06/08/2026, 08:00
Parus entre le 20 août et le 10 septembre 2025, six ouvrages voient déjà avancer les 461 romans annoncés pour la rentrée 2026. Plutôt que de rejoindre docilement le fonds, ils ont créé le FLOR, Fonds de lutte contre l’obsolescence romanesque. Décidés à ne pas se laisser impressionner, ils ont adressé à ActuaLitté un manifeste, préparant une contre-rentrée, avec la volonté ferme d'occuper les tables de librairie.
05/08/2026, 17:15
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