Depuis quelque temps, ma fille de 17 mois enrichit son répertoire. Après Il était un petit navire, Frère Jacques et Meunier, tu dors puis récemment Le Bon Roi Dagobert, voici Chère Élise. À cet âge, on écoute, on répète, on mime. Puis les adultes prêtent attention aux paroles. C’est généralement là que les ennuis commencent.
Le 08/08/2026 à 08:01 par Nicolas Gary
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08/08/2026 à 08:01
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Depuis des siècles, nous ânonnons peut-être moins une histoire de plomberie qu’un étrange stratagème amoureux. Car entre Eugène et Élise, le seau n'était certainement qu'un prétexte : derrière la fuite se profile en effet un dossier conjugal assez complet : charge mentale, infantilisation, partage des connaissances, dépendance affective et déclaration d’amour déguisée en panne hydraulique. Parler d’une simple comptine serait imprudent.
La mission initiale ne comportait aucun piège : aller chercher de l’eau au puits, une saynète champêtre classique qui, a priori, ne justifiait nullement que soit réuni ce conseil de famille.
Seulement, ô enfer : le seau est percé. Il faut de la paille pour le boucher. Laquelle doit être coupée, sauf que la faux pour ce faire est émoussée et nécessite de passer sur la pierre – qui demande à être mouillée pour fonctionner. Pour cela, il faut de l’eau. Et rapporter cette eau implique un contenant qui ne ressemble pas à une passoire. Le serpent se mord la queue, la progéniture est hilare de ce monsieur définitivement un peu balourd... et le père se mord les lèvres pour ne pas hurler au scandale.
En quelques couplets, une opération n'exigeant qu'un récipient et deux bras mobilise une chaîne logistique effarante, où cette épouse de bonne volonté se retrouve sous astreinte. L'enjeu n'a plus rien d'hydraulique : il devient civilisationnel. Chaque solution réclame l’outil qui manque : le puits attendra, goguenard.
Dans ce désastre, l'attitude d'Eugène demeure admirable : il n’abandonne sa tâche, cherchant tous les moyens de mener à bien sa quête. Ce qui serait presque rassurant, s'il ne harcelait pas son épouse d'objections l'empêchant d'avancer. Cher Eugène, fais un effort, b*rdel de m*rde !
Le seau est percé ? « Chère Élise… »
La paille doit être coupée ? « Chère Élise… »
La faux ne coupe plus ? « Chère Élise… »
Eugène démultiplie les tickets d'interventions auprès d'un SAV auprès duquel il s'enquiert et s'en remet aveuglément. À Élise de dérouler la chaîne opérationnelle depuis le seau qui fuit. Certes. La réflexion de son conjoint aussi : une fuite de cerveau, pas dans le sens usuel du terme. « Cher Eugène... Cher Eugène... Cher Eugène... », on s'attend à tout moment que la pauvre Élise explose de rage.
Impossible, lorsqu’on élève un enfant, de ne pas entendre autre chose. Les couplets alignent en effet les demandes d'assistanat quant aux procédures à suivre, à mesure qu'on découvre les incidents. Dans une maison où il faut penser aux repas, aux vêtements, aux rendez-vous, aux couches et à l’objet transitionnel volatilisé cinq minutes avant le coucher, « Chère Élise, que faut-il faire ? » devient presque un genre littéraire.
Le diagnostic accable : le dialogue vire au quasi-socratique. Élise pratique une maïeutique qui dessine sa propre carte mentale et l'ampleur du problème relationnel. Elle, elle connaît les méthodes de réparation, les matériaux à employer, les outils nécessaires, leur état d'usure et l’ordre des opérations. Elle possède toute la chaîne causale. Elle seule semble avoir lu le dossier. Pendant ce temps, Eugène bute, d’obstacle en obstacle.
L'épouse submergée cumule les fonctions de responsable logistique, technicienne, formatrice et support utilisateur – dur de croire que le salaire est à l'aune, face à une équipe monopersonnelle de bras cassés. Et moins encore qu'on lui a octroyé le droit à la déconnexion.
Sauf que.... sauf que la caricature serait facile : l’homme constate, la femme anticipe, l’un pose une question, l’autre hérite de l'accompagnement-conseil. Mais posez-vous les bonnes questions : pourquoi Eugène est-il si désemparé, aussi vif qu'une moule morte ?
La comptine, dans sa rigueur, m'obligeait à pousser l’examen plus loin, et la réponse la plus évidente tient en deux mots : parce que c'était lui, parce que c'était elle. Elle ? Oui, elle et sa politique de transmission tant de l'information que des savoirs.
Car Élise répond toujours à la question posée, jamais à la suivante. Elle distribue son savoir par doses homéopathiques : une consigne, une difficulté, et hop, nouvelle consultation. Toujours aider Eugène, ne jamais le rendre autonome. « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson », disait Confucius, qu'Élise n'a manifestement pas lu.
Or, elle sait tout. Omnisciente. Admirable. Plus discutable en revanche est sa manière de conserver l’information, à la limite du secret industriel. Aucun mode d’emploi, aucun schéma, aucun transfert de compétences : l’expertise reste concentrée chez une seule personne. Les consultants parleraient d’un « point de défaillance unique ». Si Élise s’accorde un week-end, toute la logistique hydraulique du foyer s’effondre. Aucun plan de continuité n’a été prévu.
Le couple souffre peut-être moins d’un défaut de communication que d’une catastrophe de gestion des connaissances : une experte métier et un stagiaire permanent, réunis par une formation qui n’aboutit jamais. À force de répondre à tout, Élise fabrique malgré elle l’adulte qui reviendra demander le reste.
Voilà qui ne décharge pas Eugène. Mais cela nuance le dossier. Un peu. Pas assez pour lui confier une faux sans surveillance, évidemment.
À la quarantième redite de la comptine, une hypothèse vint ruiner mes brillantes démonstrations : Eugène sait peut-être parfaitement réparer un seau. Il se ferait passer pour un demeuré parce qu’il admire Élise. Il est le fou d'Élise, à l'instar de l'autre qui était le fou d'Elsa.
Il ne sollicite pas son épouse parce qu’il ignore, mais parce qu’il veut la voir savoir. Chaque question constitue un hommage déguisé à sa compétence.
Il ne demande pas une réponse. Il sollicite un éclat, dans une logique d'effacement amoureux total.
Incapable de formuler un compliment, Eugène organise des situations dans lesquelles Élise peut déployer son intelligence. D’autres offrent des fleurs. Lui émousse une faux et provoque une panne d’approvisionnement en eau. Il accepte de paraître petit afin qu’Élise puisse sembler immense.
Son incompétence devient une forme sacrificielle de galanterie : passer pour un enfant afin de donner à la femme qu’il aime le rôle principal. L’inverse de la charge mentale serait donc, dans son esprit assez mal rangé, la création volontaire d’occasions permettant à son épouse de briller.
Le procédé demeure discutable. L’intention, presque bouleversante. À condition, bien sûr, qu’Élise apprécie qu’on lui témoigne son amour sous la forme d’une succession d’incidents domestiques.
Cette lecture prend une autre tournure lorsqu’elle traverse la relation parentale. À 17 mois, ma fille entend une femme répondre, expliquer et guider, tandis qu’un homme demande, hésite et revient. Elle découvre un théâtre miniature du couple : celle qui sait, celui qui cherche ; celle qui rassure, celui qui se fait rassurer. Celle qui sert, l'autre qui... bref.
Un mari peut devenir père sans cesser d’être l’homme qui cherche l’objet posé devant lui. Une mère peut devenir le centre logistique du foyer sans jamais avoir postulé. L’enfant, lui, observe cette répartition des rôles avec le sérieux de ceux qui apprennent comment le monde fonctionne.
Si Eugène se fait enfant devant Élise, il ne la place plus seulement dans le rôle de l’épouse compétente. Il lui confie, par une régression affective soigneusement entretenue, une fonction presque maternelle.
Autrement dit, Élise n’a pas seulement épousé Eugène. Elle l’a manifestement adopté. Et voici la psychanalyse, qui n’attendait qu’un récipient défectueux pour entrer dans la pièce.
Chaque « Chère Élise… » est peut-être moins une demande d’information qu’une réassurance affective. La réparation importe moins que la certitude qu’Élise répondra encore. Eugène ne cherche pas l’eau : il vérifie une présence.
Le seau devient un objet transitionnel, la paille une tentative de colmater l’angoisse d’abandon, la faux une agressivité mal sublimée, la pierre la dureté du réel. Quant à l’eau, elle demeure, comme souvent en psychanalyse, ce que chacun voudra bien facturer à la séance. Le trou n’est peut-être pas dans le seau. Il est en Eugène.
Il ne demande plus : « Comment réparer ce récipient ? », mais, sous une forme socialement plus acceptable : « Vas-tu encore t’occuper de moi ? » Les romantiques parleront d’amour, les psychanalystes de régression infantile. Les parents se demanderont, tout consumérisme mis à part, pourquoi personne n’a simplement acheté un autre seau. Mais la réponse qu'apportent malgré eux les Beatles fera aussi sourire :
Il faut pourtant rendre à Eugène une part de dignité. Peut-être est-il fou amoureux d’une femme dont il ne sait célébrer l’intelligence qu’en lui offrant des problèmes à résoudre. Chaque panne lui permet de l’entendre, chaque consigne repousse la fin de la conversation.
Depuis des siècles, nous chantons peut-être l’histoire d’un homme qui invente des difficultés pour entendre Élise lui parler encore un peu. Il aurait pu lui dire qu’il l’aimait, mais cela supposait de formuler une phrase sans lui demander d’abord comment s’y prendre.
Pendant que je diagnostiquais une charge mentale, une rétention des savoirs, une infantilisation conjugale et un complexe d’Œdipe hydrologique, ma fille continuait simplement à chanter.
Le véritable problème n’est peut-être ni le seau ni Eugène ni même Élise.
Ça pourrait bien être son père.
Illustration : parodie d'une image d'Epinal
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
4 Commentaires
Nemesia
10/08/2026 à 13:43
Donc, le problème vient d'Elise ? Soit parce qu'elle n'anticipe pas les demandes d'Eugène, soit parce qu'elle encourage sa paresse en lui répondant... Évidemment.
Monsieur, il faudrait peut-être consulter votre femme.
Nicolas Gary - ActuaLitté
10/08/2026 à 13:56
Latha math, Nemesia
Vous avez raison sur un point : il faudrait probablement consulter ma femme. L’article aboutissait d’ailleurs à peu près au même diagnostic, après avoir successivement rendu responsables Eugène, Élise, la charge mentale, la transmission des savoirs, la dépendance affective, les mécanismes du couple et, accessoirement, un seau percé.
L’idée était justement de pousser jusqu’à l’absurde cette mécanique qui consiste à chercher un responsable à chaque étape : Eugène parce qu’il ne sait manifestement rien faire seul ; Élise parce qu’elle répond à chacune de ses sollicitations ; puis, pourquoi pas, Élise encore parce qu’elle aurait dû anticiper ses besoins avant même qu’il les formule. Autrement dit, reproduire précisément le raisonnement que vous pointez… pour montrer à quel point il devient vertigineux lorsqu’on l’applique sérieusement à une comptine pour enfants.
Et comme il fallait bien finir par trouver un ultime coupable, l’article se retourne finalement contre celui qui se livre à toute cette analyse : le père de l'enfant, car, le problème n’est peut-être plus Eugène, ni Élise, ni même le seau : c’est celui qui consacre autant de temps à leur vie conjugale imaginaire.
Donc oui : consulter mon épouse me paraît être une excellente idée.
Je crains simplement qu’elle confirme la conclusion de l’article.
pierre
11/08/2026 à 07:51
Lis le P... de Manuel (RTFM en britiche de bon aloi) : injonction faite à ceux qui encombrent les forums en posant des questions sans avoir fait d'effort basique pour trouver la réponse...
Des tas d'Eugène? L'eugénisme étant déjà pris, il faudra certainement inventer un néologisme autre.
Mais comment fait-on pour inventer un nouveau mot, cher Nicolas? Comment qu'on fait?
Merci à nouveau pour ce bon moment de lecture
Nicolas Gary - ActuaLitté
11/08/2026 à 11:00
Merci beaucoup !
RTFM, donc. Voilà précisément ce qui manque à Eugène : non pas une épouse, mais une documentation technique, idéalement plastifiée et suspendue près du puits. Encore faudrait-il qu’il pense à la lire avant d’ouvrir un ticket auprès d’Élise.
Pour le néologisme, vous avez raison : « eugénisme » étant légèrement encombré par l’Histoire, mieux vaut ne pas tenter la récupération sémantique. J’hésite entre eugénite aiguë, pour désigner cette incapacité soudaine à résoudre seul un problème dès lors qu’une personne compétente se trouve à portée de voix, et eugénose, affection domestique chronique caractérisée par la répétition de la formule : « Chérie, tu sais où est… ? »
On pourrait même créer le verbe eugéniser : transformer méthodiquement toute opération simple en procédure nécessitant l’intervention d’un tiers.
— Tu peux réparer le seau ?
— Oui.
— Alors pourquoi tu m’appelles ?
— J’eugénise.
Quant à savoir comment on invente un nouveau mot, cher lecteur : manifestement comme Eugène répare un seau. On commence avec ce qu’on a, on constate que ça ne fonctionne pas, on demande de l’aide et, après plusieurs détours parfaitement inutiles, quelqu’un d’autre finit par trouver la solution.
Merci surtout d’avoir joué le jeu — et pour ce très bon moment en retour.