Le mathématicien qui contribua au décryptage d’Enigma écrivait aussi de la fiction — et pas précisément pour célébrer la froide beauté des équations. Dans une étude publiée le 23 juillet, la chercheuse Sarah Dillon livre la première transcription intégrale et la première véritable analyse littéraire de six pages manuscrites laissées par Alan Turing. Sous les traits d’un savant homosexuel en quête d’une aventure, elles font surgir un homme drôle, sensuel, lecteur averti et parfaitement capable de se moquer de lui-même.
Alan Turing n’avait pas donné de titre à son récit. Les archivistes et les chercheurs ont fini par l’appeler Pryce’s Buoy, du nom de l’invention attribuée à son personnage principal — une « bouée de Pryce » dont la prononciation autorise, en anglais, un double sens assez peu innocent.
Le calembour donne immédiatement la couleur. Alec Pryce, scientifique homosexuel devenu célèbre grâce à une découverte réalisée dans sa jeunesse, apprécie que le nom de son invention puisse aussi évoquer les « garçons de Pryce ». Tout sauf honteux, le personnage aime, précise le narrateur, afficher son homosexualité auprès des interlocuteurs susceptibles de goûter la plaisanterie.
Ce détail n’est pas accessoire. Il ouvre une brèche dans la représentation d’Alan Turing comme génie solitaire, maladroit en société et exclusivement préoccupé de logique. Six pages suffisent à révéler un homme qui plaisante, observe, désire et transforme sa propre vie en matériau littéraire.
Le manuscrit est conservé sous la cote AMT/A/13 dans les archives numériques d’Alan Turing au King’s College de Cambridge. La découverte n'est pas récente : plusieurs biographes en avaient déjà reproduit des extraits. Mais le document, difficile à déchiffrer, n’avait jamais été transcrit dans son intégralité ni véritablement étudié comme une œuvre.
C’est ce que réalise Sarah Dillon, professeure à la faculté d’anglais de Cambridge, dans un article paru dans The Review of English Studies. Le fragment compte un peu plus de 1000 mots et s’interrompt au milieu d’une phrase. Ses ratures et ses corrections montrent que Turing travaillait son écriture ; rien ne permet, en revanche, de savoir si d’autres pages ont existé.
La chercheuse situe vraisemblablement la rédaction à la fin de 1952 ou au début de 1953. Quelques mois plus tôt, Turing avait été reconnu coupable de « gross indecency », qualification pénale alors appliquée aux relations homosexuelles masculines. Placé sous probation, il avait dû accepter un traitement hormonal.
La fiction ne raconte pas le procès. Elle revient plus probablement sur la rencontre de décembre 1951 entre Turing et Arnold Murray, dont la relation fut révélée à la police après le cambriolage du domicile du scientifique. Avant même sa comparution, Turing avait confié à son ami Norman Routledge que les circonstances de l’affaire formaient une histoire « longue et fascinante », dont il ferait peut-être un jour une nouvelle. Il a tenu parole — à sa manière.
Dans Pryce’s Buoy, Alec vient d’achever un travail scientifique dont il est particulièrement fier. Épuisé par ses recherches et les achats de Noël, il estime avoir mérité un peu de plaisir. Ron Miller, jeune homme sans emploi issu de la classe ouvrière, cherche de son côté un moyen de gagner quelques shillings.
Les deux hommes se remarquent, s’observent puis tentent de déterminer ce que l’autre attend. Un sourire suffit à engager la conversation. Ils s’assoient sur un banc avant de se diriger vers un restaurant, chacun évaluant les vêtements, les ressources, l’assurance et les intentions de son compagnon improvisé.
La scène vaut moins par son action que par le mouvement des regards. Turing adopte la troisième personne et déplace successivement le point de vue d’Alec vers celui de Ron. Le lecteur entre ainsi dans deux monologues intérieurs traversés par le désir, la gêne et les différences de classe.
À la frontalité sexuelle répond une attention presque comique aux malentendus. Aucun des deux personnages ne sait exactement jusqu’où il peut aller ni s’il interprète correctement les gestes de l’autre. Cette hésitation, relève Sarah Dillon, constitue l’une des réussites du passage : Turing saisit les mouvements contradictoires d’une rencontre, entre invitation, recul et peur de s’être trompé.
Le texte n’est pas né dans un désert littéraire. L’étude met notamment en évidence l’influence de Hemlock and After, premier roman d’Angus Wilson, publié en 1952. L’ouvrage suit Bernard Sands, écrivain homosexuel d’âge mûr confronté à ses désirs, à ses compromissions et aux hypocrisies de la société britannique d’après-guerre.
Turing reprend certains motifs du livre, mais aussi une manière de circuler entre les consciences et de faire se rencontrer des hommes séparés par leur milieu social. Sarah Dillon relève des rapprochements de vocabulaire, de construction et de situation. À ses yeux, ces emprunts ne signalent pas une faiblesse : ils montrent un écrivain débutant utilisant une œuvre admirée comme échafaudage.
Elle rapproche également le fragment de The Cloven Pine, roman autofictionnel publié en 1942 par Fred Clayton, un ami de Turing, sous le pseudonyme de Frank Clare. Ces lectures replacent le mathématicien dans une histoire littéraire homosexuelle du XXe siècle dont il fut non seulement lecteur, mais brièvement praticien.
Son récit ne transforme pas Alec en martyr. Le personnage se montre fier de ses travaux, sociable, désireux de s’amuser et peu enclin à considérer sa sexualité comme une tragédie. La fiction ne gomme ni la précarité de Ron ni l’inégalité entre les deux hommes, mais elle traite leur rapprochement comme une expérience ordinaire, risquée et plaisante.
« Nous avons réduit Turing à un stéréotype en deux dimensions », estime Sarah Dillon dans la présentation de ses recherches. Selon elle, le fragment révèle au contraire un homme « joueur, drôle, irrévérencieux et littéraire ».
Ce Turing-là manie la troisième personne pour prendre ses distances avec lui-même, emprunte aux romanciers qu’il lit, distribue les perceptions entre ses personnages et réserve même une place au calembour graveleux. Un écrivain encore hésitant, certes. Mais certainement pas un mathématicien égaré par accident dans la littérature.
Crédits photo : Alan Turing, le 29 mars 1951. Tirage au bromure d'Elliott & Fry. © National Portrait Gallery, Londres.
Par Clément Solym
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