En Floride, une professeure d’anglais affirme avoir été suspendue puis écartée pour avoir fait lire à ses étudiants une nouvelle d’Ottessa Moshfegh. Derrière ce conflit autour d’un texte littéraire se dessine une bataille plus vaste dans l'État dirigé par le Républicain Ron DeSantis : celle de la liberté d’enseigner, face à l’emprise croissante du politique sur les universités publiques et à une frontière toujours plus fragile entre exigence pédagogique et censure.
Le 31/07/2026 à 12:47 par Hocine Bouhadjera
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31/07/2026 à 12:47
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Tout serait parti du malaise, qualifié de « léger », exprimé par un étudiant. Quelques mois plus tard, Vinita Prabhakar, professeure d’anglais au South Florida State College, n’enseignait plus.
Selon la plainte fédérale qu’elle a déposée contre Fred Hawkins, président de l’établissement, celui-ci l’aurait suspendue en février 2026 avant de décider que son contrat ne serait pas renouvelé. L’enseignante demande à présent sa réintégration.
Au centre de l’affaire se trouve « Bettering Myself », une nouvelle d’Ottessa Moshfegh publiée au printemps 2013 dans le numéro 204 de The Paris Review. Le texte est connu des lecteurs français sous le titre « Élévation » : traduit par Clément Baude, il ouvre le recueil Nostalgie d’un autre monde, paru chez Fayard en 2020.
Le texte adopte la voix d’une professeure de mathématiques alcoolique, désabusée et profondément défaillante. La narratrice boit chaque jour, consomme de la cocaïne, vomit dans les toilettes de l’école catholique où elle travaille, tient des propos sexuels devant ses élèves et décrit son métier avec un mélange de cruauté, d’ironie et d’autodestruction.
Avec « Disgust », publié quelques mois plus tôt dans The Paris Review, « Bettering Myself » a par ailleurs valu à Ottessa Moshfegh le Plimpton Prize for Fiction 2013, un prix de 10.000 $ décerné par la revue à une autrice ou un auteur qui y fait ses débuts.
La crudité du récit ne fait donc aucun doute, mais l'autrice ne présente pas sa narratrice comme un modèle, pas plus qu’elle ne demande au lecteur d’approuver sa conduite. Elle construit une voix dont il faut saisir à la fois la drôlerie, la mauvaise foi, la violence et la détresse. Lire une telle nouvelle constitue précisément un exercice de distinction entre la représentation d’un comportement et son approbation : un narrateur n’est pas nécessairement le porte-parole de l’écrivain.
C’était précisément l’objet du cours de Vinita Prabhakar. D’après sa plainte, elle avait choisi « Bettering Myself » pour une séquence consacrée aux narrateurs antipathiques ou « moralement déplaisants ». La nouvelle était étudiée avec d’autres textes, parmi lesquels « Cathedral » de Raymond Carver, afin de comparer la voix narrative, le point de vue, le vocabulaire et le style.
Vinita Prabhakar affirme par ailleurs avoir utilisé le récit de Moshfegh pendant près de dix ans dans différents cours sans qu’aucun incident ne soit signalé. Le texte n’aurait donc pas été introduit comme une provocation gratuite, mais comme un matériau d’analyse dans un enseignement d’initiation à la fiction.
Selon la plaignante, un étudiant aurait néanmoins fait part à Fred Hawkins d’un « léger malaise » devant le contenu du texte. Il n’aurait pas déposé de réclamation formelle, aurait terminé le travail demandé et participé à la discussion en classe sans autre incident. Le président de l’établissement aurait cependant jugé la nouvelle « politique » et déclaré qu’il ne souhaiterait pas que sa propre fille, pourtant en âge de fréquenter l’université, la lise. Le président aurait alors ordonné la suspension immédiate de Prabhakar, avant de décider que son contrat ne serait pas renouvelé.
La manière dont la décision aurait été prise est presque aussi importante que le texte contesté. La plainte affirme que Fred Hawkins serait intervenu personnellement avant même le dépôt d’une réclamation formelle, sans enquête pédagogique approfondie, sans permettre à l’enseignante de défendre son choix et sans envisager de sanction moins radicale.
Vinita Prabhakar ne bénéficiait apparemment pas d’un poste permanent protégé par la titularisation : l’établissement n’aurait donc pas procédé à un licenciement au sens strict, mais à une suspension suivie d’une non-reconduction de contrat. Cette distinction administrative ne règle toutefois pas la question constitutionnelle. En vertu du principe des « conditions inconstitutionnelles », consacré notamment par la Cour suprême dans l’arrêt Perry v. Sindermann en 1972, un établissement public ne peut refuser de renouveler le contrat d’un enseignant afin de le sanctionner pour l’exercice d’une liberté protégée par le premier amendement.
Vinita Prabhakar devra néanmoins démontrer que le choix de cette nouvelle relevait bien d’une expression académique protégée et qu’il a joué un rôle déterminant dans la décision de l’écarter.
Le terme « politique », que la plainte attribue à Fred Hawkins, devient dès lors l’un des points les plus révélateurs de l’affaire. Rien, dans la présentation publique de « Bettering Myself », ne rattache directement la nouvelle à un programme partisan. Ce conflit prend néanmoins place dans une Floride où les contenus enseignés sont devenus un champ de bataille politique.
Depuis plusieurs années, l’administration du gouverneur républicain Ron DeSantis et la majorité législative de l’État multiplient les interventions contre les programmes associés à la théorie critique de la race, aux études de genre ou aux politiques de diversité. FIRE, l’organisation de défense de la liberté d’expression qui représente Vinita Prabhakar, recensait encore en janvier 2026 plusieurs suppressions de cours, examens de programmes et mesures disciplinaires susceptibles d’encourager l’autocensure des enseignants.
Avant de prendre la tête du South Florida State College en juillet 2023, Fred Hawkins a passé près de trois ans parmi les élus républicains de la Chambre de Floride, où il intervenait notamment sur les crédits de l’enseignement supérieur. Ron DeSantis avait soutenu sa réélection en 2022, et il avait porté l’une des mesures emblématiques de Ron DeSantis dans son affrontement avec Disney : la réorganisation du district de Reedy Creek, désormais placé sous la surveillance d’un conseil nommé par Ron DeSantis.
La nomination de Fred Hawkins à la présidence du collège avait déjà soulevé des interrogations. Après l’échec d’une première recherche, l’établissement avait supprimé l’exigence d’un diplôme universitaire avancé, permettant à Fred Hawkins, titulaire d’un bachelor, de devenir candidat puis unique finaliste. Avant même son entretien officiel et le vote définitif du conseil, Fred Hawkins avait annoncé publiquement qu’il se réjouissait de devenir le prochain président du collège.
L’American Association of University Professors a depuis rangé cet épisode parmi les signes d’une politisation croissante de la gouvernance universitaire en Floride. En juin 2026, Hawkins a par ailleurs été choisi pour présider le conseil représentant les vingt-huit collèges publics de Floride.
La plainte de la professeure ne semble toutefois pas reposer directement sur le « Stop WOKE Act », la loi adoptée en Floride en 2022. Ce texte vise principalement la manière dont les enseignants pouvaient présenter huit catégories d’idées liées à la race, au sexe, à la responsabilité collective ou aux privilèges sociaux. Le rapprochement tient plutôt au climat créé par cette législation : l’idée que les autorités politiques peuvent surveiller non seulement la qualité d’un enseignement, mais aussi les idées, les livres et les sensibilités qu’il met en circulation.
Le 7 juillet 2026, trois semaines avant le dépôt de la plainte de Vinita Prabhakar, par deux voix contre une, la cour d’appel fédérale du onzième circuit a maintenu la suspension des dispositions du Stop WOKE Act qui s’appliquaient aux universités et collèges publics. La majorité a rejeté l’argument selon lequel l’État pourrait, parce qu’il rémunère les professeurs, leur dicter les opinions à exprimer dans leurs cours.
Elle a décrit cette prétention comme l’exercice d’un pouvoir « vertigineux », destiné à chasser les idées impopulaires des lieux mêmes que la Floride présente comme des espaces de recherche et de discussion.
La Constitution ne donne pas aux professeurs une liberté absolue dans leur salle de classe : les établissements publics peuvent encadrer les programmes et écarter les contenus sans rapport avec l’enseignement. Mais, comme l’a rappelé la décision Pernell, ce pouvoir pédagogique ne peut se transformer en interdiction générale de points de vue désapprouvés par l’État. Dans le cas de Vinita Prabhakar, le tribunal devra déterminer si la décision répondait à une préoccupation pédagogique légitime ou à un rejet moral ou idéologique de l’œuvre.
C’est cette frontière qui sera au cœur du procès. Vinita Prabhakar devra montrer que « Bettering Myself » avait une fonction pédagogique claire dans son cours et que son éviction reposait sur un jugement moral ou politique. Le South Florida State College pourra, de son côté, invoquer son pouvoir de superviser les contenus, le niveau des étudiants et les modalités d’enseignement. Il devra toutefois expliquer pourquoi une suspension immédiate et une non-reconduction étaient nécessaires, plutôt qu’un échange ou un ajustement pédagogique.
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L’affaire se résume ainsi à un paradoxe : le cours demandait aux étudiants de ne pas confondre un narrateur avec l’auteur ni la représentation d’un comportement avec son approbation. La sanction alléguée semble précisément reposer sur cette confusion.
Crédits photo : Ottessa Moshfegh en 2020 (kellywritershouse)
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Par Hocine Bouhadjera
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