Le tribunal de commerce de Nantes a confié Le Journal des Entreprises au groupe Overlord, déjà propriétaire du Revenu, du Nouvel Économiste et du Monde Informatique. Présentée par le repreneur comme une étape décisive dans la constitution d’un groupe indépendant d’information économique, l’opération, conclue pour 40.000 €, entraîne pourtant le départ de l’ensemble des 35 journalistes permanents du titre...
Par un jugement du 22 juillet 2026, le tribunal de commerce de Nantes a arrêté un plan de cession partielle de Manche Atlantique Presse, la société éditrice du Journal des Entreprises, au profit d’Overlord Group SA. Dans le même temps, le tribunal a prononcé la liquidation judiciaire de Manche Atlantique Presse. La décision a été annoncée aux salariés et rendue publique le 23 juillet.
Sur les 52 salariés permanents recensés au moment de la cession, dix salariés exerçant des fonctions commerciales sont repris. Aucun des 35 journalistes permanents n’est transféré. Sur les 32 journalistes pigistes qui collaboraient avec le média, onze figurent dans le projet de reprise, sans engagement public sur le volume de travail qui leur sera effectivement confié.
Manche Atlantique Presse avait été placée en redressement judiciaire le 27 mai 2026. Le tribunal avait fixé la date de cessation des paiements au 30 avril et ouvert une période d’observation qui devait initialement courir jusqu’au 27 novembre. L’accélération de la procédure a finalement conduit à rechercher rapidement un repreneur.
Selon Mediacités, la société avait réalisé 2,7 millions € de chiffre d’affaires en 2025. Les comptes sociaux de 2024 font apparaître une perte nette de 2,74 millions € et 12,39 millions € d’« emprunts et dettes financières divers ».
Cinq candidats s’étaient déclarés à la fin du mois de juin : AA Investments Ltd, Overlord Group, Frontline Media - maison mère du groupe de presse professionnelle mind -, Media Capital et Daykuu, lié notamment à Lexpace et aux annonces légales. Une audience avait d’abord été programmée le 8 juillet. Parmi ces cinq candidatures initiales, trois offres ont finalement été jugées recevables.
Pour retenir Overlord, le tribunal a estimé que son offre présentait le « projet économique le plus abouti » et que le groupe disposait de « l’expertise la plus conséquente » parmi les candidats encore en lice, selon la décision consultée par l’AFP.
Créé à Nantes en 2003, Le Journal des Entreprises s’était donné pour mission de couvrir l’activité des PME, des entreprises de taille intermédiaire, des filiales régionales de grands groupes, des réseaux professionnels, des chambres consulaires et des collectivités territoriales.
Le titre s’était progressivement implanté dans plusieurs métropoles et bassins économiques français. Après différents regroupements d’éditions, sa couverture était structurée autour de neuf grandes régions : Bretagne, Pays de la Loire, Normandie, Hauts-de-France, Grand Est, Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et Région Sud.
Son offre associait un magazine mensuel décliné régionalement, un site d’information, des newsletters quotidiennes nationales et locales, des événements professionnels, des palmarès d’entreprises et une activité d’annonces légales. Cette organisation reposait sur un réseau de journalistes installés dans les territoires.
Dans le message publié après la décision du tribunal, l’ancienne direction reconnaît que, malgré l’engagement des équipes, le titre n’était pas parvenu à retrouver son équilibre financier. Elle invoque un marché très concurrentiel, les transformations technologiques et la réticence croissante d’une partie des lecteurs à payer pour l’information.
Le problème auquel faisait face Le Journal des Entreprises est largement partagé par la presse professionnelle et locale : les coûts de production d’une information originale restent élevés, tandis que les recettes issues des abonnements, de la publicité et des événements sont fragilisées. Dans un média régional, les économies d’échelle sont en outre limitées : un journaliste couvrant l’industrie bretonne, les entreprises normandes ou l’écosystème technologique lyonnais ne peut être remplacé mécaniquement par une production nationale centralisée sans perte de proximité et d’expertise.
Le comité social et économique et les organisations de journalistes ont accueilli la décision avec consternation. Dans un communiqué publié par le Syndicat national des journalistes, les représentants des salariés soulignent un paradoxe : Overlord affirme vouloir faire du Journal des Entreprises le porte-voix de l’économie régionale, mais ne reprend aucun des journalistes salariés qui connaissaient les territoires, les entreprises et les interlocuteurs institutionnels couverts par le titre.
CFDT-Journalistes dénonce de son côté un modèle fondé, selon le syndicat, sur quelques pigistes, des prestataires extérieurs et un recours important à l’intelligence artificielle, sans équipe rédactionnelle permanente.
L’organisation redoute que Le Journal des Entreprises ne devienne une « coquille vide » destinée avant tout à produire du flux, au détriment du travail de terrain, de la vérification des informations et de la connaissance fine des territoires. Elle demande notamment à la Commission paritaire des publications et agences de presse de suspendre l’agrément du titre tant qu’une équipe rédactionnelle structurée et des garanties sur l’utilisation de l’intelligence artificielle n’auront pas été présentées.
La CFDT appelle également les juridictions commerciales à mieux prendre en compte la spécificité des entreprises de presse lorsqu’elles examinent des offres de reprise. « L’information n’est pas une marchandise comme les autres », affirme le syndicat, qui estime que la solidité financière d’un projet ne peut être appréciée indépendamment des moyens humains consacrés à la production de l’information, de l’indépendance éditoriale et du respect des règles déontologiques.
Le syndicat réclame par ailleurs l’application de la clause de cession aux pigistes qui souhaiteraient en bénéficier et une vigilance particulière de l’inspection du travail sur la situation des salariés repris.
Gaspard de Monclin, fondateur d’Overlord, conteste de son côté l’idée d’un média destiné à fonctionner durablement sans journalistes. Dans un entretien accordé à Nice-Matin, il affirme que le groupe prévoit de mener des entretiens et de recruter pour Le Journal des Entreprises.
Il assure également que « l’IA ne remplace personne », mais constitue un outil permettant aux journalistes de travailler plus rapidement. Le dirigeant justifie la non-reprise des salariés permanents par les difficultés économiques du titre, la faiblesse de son audience et le risque financier que représenterait, selon lui, l’exercice ultérieur de la clause de cession par les journalistes conservés.
Il indique par ailleurs qu’Overlord emploie une centaine de salariés, dont environ 80 % dans sa branche médias, et que le groupe compte une vingtaine de titulaires de la carte de presse.
Le Journal des Entreprises est la quatrième acquisition importante réalisée en environ un an par Overlord dans la presse économique et professionnelle.
Le groupe a d’abord repris Le Revenu à l’été 2025, puis Le Nouvel Économiste en mars 2026. En juillet, quelques jours avant la décision concernant Le Journal des Entreprises, le tribunal de commerce de Paris avait également retenu l’offre d’Overlord pour reprendre les actifs d’ITFacto, éditeur du Monde Informatique, de CIO et de Distributique.
Avec ces acquisitions, Gaspard de Monclin entend constituer un ensemble couvrant plusieurs dimensions de l’information économique : les placements et le patrimoine avec Le Revenu, la macroéconomie et les enjeux internationaux avec Le Nouvel Économiste, les technologies professionnelles avec Le Monde Informatique, et l’activité des entreprises régionales avec Le Journal des Entreprises.
La succession des reprises dessine une méthode récurrente : acquérir à la barre des tribunaux des titres connus, leurs audiences, leurs archives, leurs bases de données et leurs activités commerciales, tout en réduisant fortement les équipes permanentes.
Dans sa présentation destinée aux investisseurs, Overlord décrit une « fenêtre d’opportunité historique » liée à l’arrivée devant les tribunaux de médias n’ayant pas réussi leur transition numérique. Le groupe y affirme également que l’intelligence artificielle réduit les coûts de production et accélère les restructurations.
Lors de la reprise d’ITFacto, Overlord n’a conservé que 21 contrats sur une centaine. Aucun journaliste permanent du Monde Informatique, de CIO ou de Distributique n’a été repris, à l’exception d’apprentis.
Le projet prévoyait, là encore, une relance reposant sur des pigistes et des contenus assistés par intelligence artificielle. Selon ChannelNews, le modèle économique présenté s’appuyait surtout sur la génération de contacts commerciaux qualifiés et la mise en relation entre fournisseurs informatiques et décideurs, davantage que sur les abonnements ou la publicité traditionnelle.
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Pour Le Journal des Entreprises, Gaspard de Monclin entend également développer les activités commerciales, alors que le titre dispose déjà d’une régie publicitaire, organise des événements et réalise des contenus pour des partenaires en parallèle de son offre éditoriale.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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