Figure majeure de l’Internationale situationniste et auteur du monumental Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Raoul Vaneigem est mort le 28 juillet à Barcelone, à 92 ans. Écrivain prolifique, médiéviste, historien des hérésies et penseur libertaire, il aura consacré près de soixante ans de livres à une même entreprise : délivrer l’existence de la société marchande, du travail contraint et de toutes les formes de sacrifice.
Le 30/07/2026 à 11:19 par Hocine Bouhadjera
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30/07/2026 à 11:19
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« Une vie d'irrévérence et d'attachement viscéral à la liberté », partage Libertalia, l'une des maisons indépendantes qui ont accompagné la dernière partie de son parcours. Et de conclure : « Merci, Raoul. »
Avec lui disparaît l’une des dernières grandes figures vivantes de l’Internationale situationniste, mais aussi un auteur beaucoup plus vaste que le souvenir de Mai 68 auquel son nom demeure attaché. Il laisse notamment plusieurs dizaines d’ouvrages dispersés entre Gallimard, Verdier, Allia, Libertalia, Mille et Une Nuits, Le Cherche Midi, Grevis, Acratie et de nombreuses maisons indépendantes.
Tout semble commencer avec un livre publié en 1967, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Il travaille au manuscrit entre 1963 et 1965. Il y décrit un monde capable d’assurer la subsistance matérielle des individus tout en les privant de la maîtrise de leur existence. Le travail, la consommation, les rôles sociaux, la hiérarchie et les loisirs organisés composent selon lui une vie diminuée, réduite à la survie.
Le livre ne propose pas seulement une critique économique du capitalisme. Il déplace la lutte jusque dans les gestes, les relations amoureuses, le langage, l’emploi du temps et la capacité à créer. Le pouvoir ne se situe pas uniquement dans les institutions : il se prolonge dans les habitudes, les renoncements et les comportements que chacun finit par considérer comme naturels.
Le manuscrit avait d’abord rencontré les réticences des éditeurs. Raymond Queneau le défendit chez Gallimard, qui le publia finalement en 1967. La même année paraissaient La Société du spectacle de Guy Debord et, dans le prolongement de la brochure situationniste De la misère en milieu étudiant, les textes qui allaient nourrir les contestations universitaires de Strasbourg et de Nanterre.
Les formules de l'ouvrage de Vaneigem circulèrent sur les murs, dans les tracts et les assemblées de Mai 68, parfois détachées du livre et de leur auteur. La critique de la survie, le refus des sacrifices imposés au présent et l’appel à construire soi-même son existence offraient un langage à une génération qui ne se reconnaissait ni dans la société de consommation ni dans les bureaucraties communistes.
Sa construction mêle théorie politique, psychologie sociale, héritage surréaliste et écriture aphoristique. L'auteur cherche moins à démontrer qu’à provoquer un renversement du regard. Là où l’organisation sociale présente l’ennui, l’obéissance et la compétition comme des nécessités, il affirme qu’ils sont les produits d’un monde historique et peuvent donc disparaître avec lui.
La parution simultanée du Traité de savoir-vivre et de La Société du spectacle a durablement associé Raoul Vaneigem à Guy Debord. Les deux livres partagent une même critique de la marchandise et de la dépossession, mais leurs écritures ne se confondent pas.
Debord construit une théorie du spectacle, de la représentation et de la séparation. Vaneigem part du corps empêché, du désir contrarié et du temps confisqué. Sa prose est plus lyrique, plus sensuelle, parfois plus incantatoire. Le premier entend démonter les mécanismes de domination, le second cherche dans la vie quotidienne les forces capables de les renverser.
Né le 21 mars 1934 à Lessines, dans le Hainaut belge, Raoul Vaneigem grandit dans un milieu ouvrier. Son père, cheminot, est socialiste et anticlérical. Étudiant en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, il consacre son travail de fin d’études à Isidore Ducasse, le comte de Lautréamont, dont l’écriture et l’insoumission continueront de l’accompagner. Il enseigne ensuite à l’École normale de Nivelles.
Par l’intermédiaire d’Henri Lefebvre et d’Attila Kotányi, il rencontre Guy Debord et rejoint l’Internationale situationniste en 1961. Il y publie notamment Banalités de base, réflexion sur la vie quotidienne, les rapports de domination et la nécessité de reprendre possession de l’existence.
L’aventure collective se détériore après Mai 68. Aux discussions, aux voyages et aux nuits de travail succèdent les exclusions et les affrontements internes. Raoul Vaneigem démissionne en 1970. Il ne revoit plus Debord. 44 ans plus tard, le long entretien Rien n’est fini, tout commence, mené avec Gérard Berréby et publié par Allia, lui permet de revenir sur cette histoire.
Dans Le Livre des plaisirs, publié à la fin des années 1970, il reprend la critique du sacrifice et de la culpabilité. Le plaisir n’y constitue pas une récompense accordée après le travail, mais un principe d’organisation de l’existence. Il ne s’agit pas davantage d’un hédonisme consumériste : la marchandise, observe-t-il, sait vendre des satisfactions tout en entretenant la frustration qui pousse à consommer de nouveau.
Cette opposition entre plaisir vécu et plaisir commercial traverse ensuite Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire, paru en 1990. L’essai reçoit le prix quinquennal de l’essai de la Communauté française de Belgique. Raoul Vaneigem y analyse les pouvoirs religieux, politiques et économiques comme des systèmes qui réclament le renoncement de chacun au nom d’une cause supérieure.
Nous qui désirons sans fin, publié en 1996, prolonge cette interrogation. Il ne croit pas que le désir doive être discipliné par une avant-garde éclairée. Il y voit au contraire une puissance créatrice, à condition qu’il se libère de la possession, de la concurrence et de la volonté de dominer.
D’un livre à l’autre, il reprend les mêmes oppositions : la vie contre la survie, le don contre l’échange marchand, la jouissance contre le sacrifice, l’autonomie contre l’individualisme. Cette persistance lui sera reprochée. Ses détracteurs l’accuseront de réécrire indéfiniment le Traité, d’opposer trop simplement le vivant aux institutions. Mais la répétition constitue aussi sa méthode. Raoul Vaneigem soumet une intuition ancienne aux événements nouveaux, observe la manière dont le capitalisme récupère les critiques qui lui sont adressées, puis cherche les endroits où la résistance réapparaît.
En 1995, un petit livre lui apporte une nouvelle génération de lecteurs. Avertissement aux écoliers et lycéens, publié par Mille et Une Nuits, attaque une école qui transforme la curiosité en obligation et l’apprentissage en discipline.
Raoul Vaneigem reproche à l’institution scolaire de rendre le savoir indésirable. L’enfant qui interroge spontanément le monde apprend à travailler pour une note, un diplôme et une place future dans l’économie. L’école reproduit la séparation dénoncée dans le Traité : le présent doit être sacrifié au nom d’un avenir abstrait.
Son projet repose sur une éducation sans humiliation, ouverte à l’expérimentation et à la coopération. Le professeur n’est plus chargé de distribuer verticalement un savoir mort, mais d’aider les élèves à organiser leur propre désir de comprendre.
L’ouvrage a connu plusieurs rééditions, preuve de la longévité d’un texte pourtant profondément lié aux débats éducatifs des années 1990. Les éditions Mille et Une Nuits le présentent toujours comme un appel à faire de la classe un lieu d’autonomie, de création et de « savoir heureux ».
Une autre partie de son œuvre conduit loin des rues de Mai 68, vers les hérésies médiévales, les mystiques dissidents et les communautés combattues par l’Église. Dans Le Mouvement du Libre-Esprit, Les Hérésies et La Résistance au christianisme, il cherche les traces de femmes et d’hommes qui refusèrent la culpabilité, la propriété, la hiérarchie religieuse et la séparation entre le corps et l’esprit.
Ses recherches sont guidées par une question contemporaine : quelles formes de liberté ont-elles été écrasées avant de pouvoir transmettre leur propre récit ? Les béguines, les communautés hérétiques et les mystiques du Libre-Esprit lui apparaissent comme les membres dispersés d’une histoire souterraine du désir. Son travail de médiéviste nourrit ainsi sa pensée politique : l’insurrection de la vie quotidienne n’est pas née au XXe siècle.
Cette manière de relire l’histoire explique aussi le pseudonyme de « Ratgeb » adopté dans les milieux situationnistes. Il renvoyait au peintre Jörg Ratgeb, exécuté après avoir participé à la guerre des Paysans allemands au XVIe siècle.
Après avoir commencé sa vie intellectuelle avec Lautréamont, l'homme engagé ne cessa ensuite de dialoguer avec le surréalisme, auquel il reprochait d’avoir découvert la puissance subversive du désir avant de se laisser enfermer dans l’histoire de l’art.
Rédigée en 1970, Histoire désinvolte du surréalisme paraît sous le pseudonyme de Jules-François Dupuis, nom du concierge qui avait signé l’acte de décès de Lautréamont. Libertalia la réédite en 2013 sous le véritable nom de Raoul Vaneigem, tout en conservant la mention du pseudonyme.
Sa bibliographie comprend également un versant moins connu, lié à la littérature populaire et érotique. Il participe sous pseudonyme à l’aventure éditoriale de La Brigandine, collection dans laquelle se mêlent pornographie libertaire, parodie littéraire et références situationnistes.
Retiré dans la campagne belge à la fin de sa vie, il poursuit son oeuvre : chez Allia pour le retour sur l’aventure situationniste, Libertalia pour ses textes sur le surréalisme et la critique de l’État marchand, Grevis pour ses derniers ouvrages, Acratie pour ses aphorismes sur l’autogestion.
Il voit dans le zapatisme, le Rojava, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou les gilets jaunes des expériences d’autonomie et d’entraide plutôt que de nouvelles conquêtes du pouvoir. Son « pacifisme insurrectionnel » cherche à construire des espaces où l’État et le marché perdraient progressivement leur emprise.
En 2023, Du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations à la nouvelle insurrection mondiale relie le texte de 1967 aux luttes écologiques, féministes et autogestionnaires. Suivent en 2024 Acratie et autogestion et Abolir la prédation, redevenir humain, puis Grimoire en 2026, journal « d’une alchimie du moi » où transformation personnelle et bouleversement collectif demeurent indissociables.
Sa mort referme une trajectoire, pas la question qui l’a guidée : comment cesser de survivre pour commencer à vivre ?
Et, en bonus, Raoul Vaneigem présenté par Michel Onfray à l’époque de l’Université populaire, soit bien avant son virage CNews...
Crédits photo : portrait de Raoul Vaneigem réalisé au stylo sur papier Canson pour PIFAL (Arturo Espinosa, CC BY 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
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3 Commentaires
Annette
30/07/2026 à 11:38
Merci pour ce bel article ! Sa dernière publication, la préface du "Petit homme du rien", marque un beau retour au surréalisme belge des origines.
JacquesRit
30/07/2026 à 13:38
Bio honnêtement présentée. Se pourrait-il que R.V ait pu échapper à la société marchande? Nous pouvons lui souhaiter d'avoir pu trouver des espaces de respiration pour goûter quelques bouffées de liberté! Ce n'est pas l'honorer que de joindre une contribution d'Onfray, même si le bonhomme n'avait pas encore viré ultra-réactionnaire.
Marie
31/07/2026 à 10:00
"Refuser de SURvivre"...ou bien de SOUSvivre ? Je retiens cet auteur...L'école est devenue fabrique de l'ennui, elle ne l'a pas toujours été. Cela explique en partie le fiasco majuscule de la société devenue trop souvent un ensemble de clones. Les gens n'ont rien à dire, leur portable le fait pour eux.