Alors que ma progéniture jubile d'avoir en boucle l'histoire d'une culotte mise à l'envers, j'endure le supplice du pal, version musicale. Elle rit d'une distraction, quand son père est effrayé par ce monarque prompt à dépouiller qui vole à son secours. Au fil de 24 couplets, « le bon saint Éloi » perdra ses vêtements, son argent, ses cheveux, sa dignité – et sa vie ne tient qu'à un fil. Que les enfants s'égosillent, fort bien : l'inspection du travail a du pain sur la planche
Le 01/08/2026 à 08:41 par Nicolas Gary
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Publié le :
01/08/2026 à 08:41
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Dans la vie d’un père vient le moment où l’on cesse d’entendre la mélodie pour écouter les paroles. Erreur. Le premier jour, on chante. Au cinquième, on découvre un roi incapable d’enfiler sa culotte et un conseiller condamné à maintenir l’État à bout de bras. À la cinquantième écoute, ma neutralité a cédé : j’ai ouvert une enquête pour management toxique.
Tout commence quand saint Éloi signale à Sa Majesté qu’elle est « mal culottée ». Dagobert répond : « C’est vrai. » Ce n’est pas de l’écoute active : Éloi constate, le roi certifie. Le premier produit l’information ; le second s’en attribue la validation.
En langage courant, ce “C’est vrai” signifie moins “merci de m’avoir prévenu“ que “oui, je sais, ta gueule”. Sauf que le bougre ne savait rien : sa tenue de guingois le prouve. Première compétence du manager toxique : transformer l’intelligence d’autrui en confirmation de sa propre lucidité.
Ma fille ayant choisi la version en vingt-quatre couplets, le dossier dépasse vite la culotte à l’envers : perruque, chiens galeux, sabre en bois, dindon et Satan. L’audit promet d’être chargé.
Plus qu’un tic, une doctrine : Dagobert oppose quatorze fois son « C’est vrai » à un saint Éloi contraint d’enrober chaque remarque dans du « Ô mon roi ! Votre Majesté… ». Une précaution utile lorsqu’on doit expliquer au chef de l’État qu’il est ivre, cocu, gourmand ou promis à l’enfer. La déférence sert d’emballage de sécurité autour de l’insulte : l’ancêtre du « sauf erreur de ma part » adressé au supérieur que l’on tente encore de raisonner.
Lorsqu'Éloi relève un nouveau défaut, Dagobert accuse aussitôt la reine, opportunément absente. Autre principe de management : lorsqu’un problème devient impossible à nier, trouver quelqu’un qui n’est pas dans la pièce.
La suite transforme chaque alerte en facture pour celui qui l’émet. Habit troué ? Dagobert prend celui d’Éloi. Bas trop courts ? Le conseiller donne les siens. Besoin de savon ? Il avance deux sous. Perruque de travers ? Il cède ses cheveux. Manteau trop court ? À lui de le rallonger. Éloi n’est plus conseiller, mais fournisseur officiel de pièces détachées. Chaque défaillance du chef lui coûte de l’argent, du temps ou une partie de sa personne. La monarchie habille son dirigeant en déshabillant l’administration.
Éloi persévère pourtant. Lorsque Dagobert compose des vers de mirliton, il lui conseille d’abandonner la poésie. Réponse immédiate : « C’est toi qui les feras pour moi. » La médiocrité royale est établie ; elle devient aussitôt un ordre de mission. Pourquoi corriger ses faiblesses quand un subalterne peut les prendre en charge ?
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Il faut également habiller Dagobert, surveiller sa toilette, limiter ses desserts et l’éloigner des objets tranchants. Quand Éloi juge son sabre de fer dangereux, le chef des armées réclame un sabre de bois. La comptine décrit un enfant auquel on aurait confié un royaume sans penser à ranger les ciseaux. Et lorsque son conseiller critique sa chasse au pivert, le roi annonce qu’il tirera quand même : du dialogue social, mais sans consultation.
Ma fille reprend le refrain avec la sérénité d’une électrice satisfaite. J’y vois la preuve que la propagande commence au berceau. Elle prétend n’entendre qu’une chanson. Son objectivité me paraît suspecte.
Même les chiens n’échappent pas à cette organisation. Comme ils sont couverts de gale, Éloi propose de les noyer. Dagobert lui ordonne de s’en charger, puis de sauter à l’eau avec eux. Le roi délègue donc la tâche ingrate, sa dimension morale et le risque physique : un périmètre de poste particulièrement évolutif.
Sa stratégie militaire repose sur les mêmes principes : conquérir le monde s’il n’est pas trop loin, guerroyer en hiver sauf lorsqu’il fait froid et placer Éloi devant lui pour recevoir les coups. Dagobert délègue l’effort, le danger et l’éthique ; il conserve l’arbitrage et le mot de la fin.
L’hiver venu, il découvre que la guerre expose aux intempéries et rentre. Le conflit ne cesse pas lorsque les soldats grelottent, mais lorsque leur chef envisage de mettre une petite laine. En mer, Éloi le prévient qu’il pourrait se noyer. « On pourra crier : Le Roi boit ! », répond Dagobert. Que le pouvoir sombre, qu’importe : le calembour restera à flot.
Dans ce royaume, rien n’est anticipé et rien n’est appris. Le système ne dysfonctionne pas : il fonctionne exactement comme prévu. De travers. À la première strophe, Dagobert paraît maladroit ; à la quatorzième, sa maladresse relève d’une méthode.
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Éloi, lui, redécouvre chaque panne avec une persévérance presque professionnelle. Il intervient après l’incident, pose le diagnostic, répare et attend la catastrophe suivante. Un Dagobert autonome le priverait de fonction ; un Éloi vraiment efficace priverait la chanson de couplets. Il faut imaginer ce Sisyphe heureux, mais surtout indispensable.
Le premier fabrique les problèmes ; le second les nomme, puis hérite de leur réparation. Éloi est à la fois victime et coproducteur du désastre : le service après-vente a bâti toute sa légitimité sur la fréquence des pannes.
Après vingt et un couplets de conseils, de prêts forcés et de mises en danger, Dagobert lui offre un dindon. La rémunération paraît faible, mais rien ne prouve qu’Éloi possédait déjà une volaille. La monarchie confond simplement reconnaissance professionnelle et basse-cour.
Vient enfin le moment où Dagobert craint l’enfer. Éloi lui confirme que son comportement l’y conduit tout droit. “C’est vrai“, répond le roi, avant de lui demander de prier pour lui. Même le repentir doit être exécuté par quelqu’un d’autre.
À l’ultime couplet, le diable accourt et Éloi recommande une confession. Dagobert formule alors sa dernière demande : après avoir produit les fautes, il aimerait que son conseiller en assume également la sanction.
« Le bon roi Dagobert / Craignait d’aller en enfer ; / Le grand saint Éloi / Lui dit : Ô mon roi ! / Je crois bien, ma foi, / Que vous irez tout droit. / C’est vrai, lui dit le roi, / Ne veux-tu pas prier pour moi ?
Quand Dagobert mourut, / Le diable aussitôt accourut. / Le grand saint Éloi lui dit : / Ô mon roi ! Satan va passer, / Faut vous confesser. / Hélas, lui dit le roi, / Ne pourrais-tu mourir pour moi ? »
Ma progéniture réclame Dagobert et reprend à tue-tête son « C’est vrai ». Elle entend un refrain. Moi, j’entends un supérieur reconnaître chacune de ses erreurs avant d’en confier les conséquences au même salarié.
Je relance pourtant la chanson. La paternité impose parfois de cautionner des récits dont on exigerait une enquête immédiate s’ils se déroulaient dans une entreprise.
Dagobert n’est pas le pire manager de l’univers parce qu’il est incompétent. Il l’est parce qu’il transforme méthodiquement son incompétence en charge de travail pour autrui. Éloi, de son côté, n’est plus seulement son conseiller : il est devenu le cadre indispensable qui répare toutes les crises sans jamais empêcher la suivante.
« C’est vrai. » Vraiment ?
Dans l’intervalle, ma fille a mis sa culotte à l’envers. J’hésite entre un plan de formation et la guillotine.
Illustration : Le Roi Dagobert (Imagerie d’Épinal — estampe, 1855) - les 24 couplets sont sur Wikisource
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
10 Commentaires
Hélène B.
01/08/2026 à 13:08
Un régal cette série sur les chansons et comptines enfantines ! Continuez à nous les décortiquer avec clairvoyance et mauvaise foi, c'est jouissif...
Une remarque de forme pour cet article : l'été et la canicule ne dispensent pas de relire et faire relire, pour éviter les fautes de frappe ou de copier/coller ainsi que les paragraphes en double (ou plutôt le même paragraphe en deux versions). Saint Eloi va bien nous corriger ça...
Nicolas Gary - ActuaLitté
01/08/2026 à 13:25
Bonjour et merci de vos remarques...
et navré pour ces coquilles restantes. Je viens de tout repasser au crible, avec l'assistance de saint Éloi.
ECP
01/08/2026 à 14:46
Un grand moment que cette lecture.
Je m'interroge donc, suis-je Dagobert?
Je vais essayer d'être attentive.
Actualisant
02/08/2026 à 11:38
N'est pas roi toxique qui veut !
Actualisant
01/08/2026 à 15:08
Une relecture presque aussi bien vue que drôle : derrière la comptine, l’autopsie d’un management où l’incompétence du chef devient systématiquement la charge du collaborateur.
Le parallèle fonctionne jusqu’au bout, sans alourdir le texte — et donne presque envie de réécouter les paroles avec un regard neuf… ou un représentant du personnel.
Susanducanada
02/08/2026 à 18:09
Mais c'est l'administration Trump !
pierre
03/08/2026 à 09:23
Et new Dag' de dire : qui aurait pu prédire ?...
Merci pour ce délicieux moment de lecture
Marie
03/08/2026 à 09:31
Rigolo...Petite, je m'étais offusquée quand j'avais noté grâce à la comptine que ma "culotte" contenait un gros mot de trois lettres....De là "culbute" suit à la trace le geste.
Françoise
04/08/2026 à 10:56
Une chanson etonnante dans l’air du temps?! Excellente analyse!
Cath
05/08/2026 à 13:59
Ô M. Gary,
redécouvrir les comptines et chansons de mon enfance grâce à votre prose et votre imagination est un vrai bonheur. Vous lire est à chaque fois un plaisir. Je ris à en avoir mal aux zygomatiques. Il y a du vécu dans vos écrits. Ce n'est pas possible autrement :D (j'y retrouve moi-même certaines de mes expériences professionnelles). Il sera très intéressant dans une dizaine d'années de faire lire vos articles à votre mini-vous pour qu'elle découvre ce qu'elle vous a fait subir et en rit avec vous en ce souvenant de ces moments chéris.
Au plaisir de vous lire.