« Eunomia, 2062. La Nation Unie gouverne 95 % de la planète sous l'autorité de Gábor Varga, le "Conservateur", dont le système d'intelligence artificielle Babel garantit à l'humanité une mémoire unifiée, une vérité officielle et une paix sans failles. Ariane Delaunay, vingt-cinq ans, archiviste au Bureau Central des Archives Unifiées, est une citoyenne modèle, jusqu'au soir du Grand Discours, quand une intuition sourde lui souffle que quelque chose, sous la surface impeccable de son monde, cloche… »
Le 28/07/2026 à 14:03 par Laurence Biava
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28/07/2026 à 14:03
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La paix de Babel est un grand roman d’anticipation. Une dystopie numérique et un thriller mémoriel qui frappe par sa contemporanéité. Voici un livre qui plonge au cœur de l’escroquerie que représente l’intelligence artificielle, qui en dénonce les dangers. Le roman met d’abord en scène Gabor Varga, un messie technologique qui promet la libération d’un peuple grâce à Babel, système algorithmique censé préserver la civilisation (celle qu’il souhaite voir advenir…).
Ce personnage dictatorial est le gourou de la Nation unie. Apparait Ariane qui travaille aux Archives, institution clef du système : le Système Cognitif Unifié. Babel va faire son bonheur malgré elle, qui n’est qu’un pion dans l’architecture mémorielle de cette unité falsifiée. Que sont les êtres ? Des robots régis par des prouesses technologiques ; une puce bleue sous la peau, les failles humaines de ces individus deviennent indésirables, incommodantes.
Ariane va dérouler son fil (rouge) au cœur de cet urbanisme algorithmique. Isabelle Maltor exécute des descriptions très détaillées, pour nous faire mesurer combien nous sommes déjà dans ce temps d’après. Le Sanctuaire d’Harmonie ? Le voilà conçu pour un bonheur aseptisé et idéal. Nous sommes au-delà des années 2040, et à coup de Cohérence Archivale, de Sécurité maximale, l’auteur nous alerte en nous livrant un certain nombre d’indices minutieux que l’on comprend au fil de la lecture.
La Dictature soft, par exemple. Ce sont ces nouveaux intérieurs feutrés qui sont guidés par le désir que quelqu’un pense à la santé de votre psychologie. Les Scores d’Harmonie doivent être élevés pour capter votre mieux-être possible.
Au mitan de ce livre qui détonne et dont on cerne les contours de page en page, vient semble-t-il le propos essentiel : signaler l’annulation des traces du passé. La traçabilité de la seconde guerre mondiale. L’héroïne principale fera une rencontre mémorable en la personne d’Elias Karski.
De rencontre en rencontre, de dialogue en dialogue, le projet littéraire de Maltor se mue peu à peu en devoir de mémoire, en lutte contre l’effacement du passé, le wokisme, et des crimes des vingtième et vingt et unième siècles. Le travail mémoriel sur la Shoah devient l’un des principaux leitmotivs d’Ariane. Car oui, Babel a effacé la mémoire collective et dissimulé l’Holocauste. Aboli et effacé les génocides, la barbarie. « Ariane découvre qu’elle est le témoin enfoui sous les fondations de sa civilisation ».
Le roman, avec bonheur, se fait de plus en plus politique, voire historique : il revisite notre histoire contemporaine, les crimes islamistes du 13 novembre 2015, le 11 septembre 2001, le 7 octobre 2023, le génocide rwandais, les coups d’état divers et variés et la montée des eaux en Floride que Babel veut absoudre, dissoudre.
Emaillé d’histoires de cœur et de dialogues « professionnels », le lecteur suit Ariane dans sa mission pour Karski…Mais pas seulement.
Le livre bavard et érudit est d’une grande clarté, presque scientifique ; il est très bien écrit, sourcé. On sent le travail journalistique et universitaire en amont. Il pourrait même aller jusqu’à ouvrir à un débat sur les fondements et la nécessité de l’intelligence artificielle mesurée à notre raison humaniste. Isabelle Maltor, avec conscience, connaît les raisons de l'effondrement de notre culture et de notre société dont l’idéologie wokiste est principalement responsable. L’ouvrage devrait être lu par tous sans distinction aucune, pour affronter le désir empirique des wokistes de vouloir tout effacer pour mieux remplacer.
J’ai ressenti beaucoup d’émotion à la lecture de ce livre, ainsi que de l’effroi tant ce qu’il dépeint – le basculement dans un autre monde, la rupture déjà consommée avec notre civilisation actuelle - semble inéluctable si l’on n’y prend pas garde. Se posent les questions auxquelles le livre tente de répondre : Comment survivre ? Comment résister ?
La pensée juste de l’auteur ennoblit la finesse de la narration, et la nécessité du propos, toujours en mouvement existentiel. Comment parler de la douleur d’être et d’avoir été, de la nostalgie, de la mémoire ? On ne saurait mieux dire que ce qui est écrit ici, avec beaucoup de force. Isabelle Maltor a réussi une œuvre qui passe au crible nos réflexions présentes et futures. Elle analyse, creuse et sonde le sens même de nos existences, son observation des humains se fait entomologique, elle a bien saisi nos actes réfléchis et inconscients, acceptables ou transgressifs.
La paix de Babel est, en effet, un hommage à ceux qui ont refusé l’oubli, et un avertissement pour ceux qui seraient tentés de l’organiser. C’est un livre d’une très haute tenue, à l’élégance acide, à la rage policée mais saillante. À lire.
Extrait :
Il explique alors ce qu’Ariane n’a jamais appris dans aucune salle de classe : ce 17 février 2037, une cyber-attaque russe a tout effacé en une nuit – toutes les archives numériques, les titres de propriété, les registres de naissance, des siècles de preuves historiques volatilisées – et comment, dans ce chaos, Varga a demandé d’utiliser ses algorithmes de planification pour déduire ce qui avait été perdu, en faisant de la « reconstruction inférentielle ».
- En clair, il s’agissait d’’utiliser la logique pour combler les trous, la réalité disparue. Et si un événement ne s’insérait pas logiquement dans la courbe de stabilité que j’avais tracée, Babel le neutralisait ou le recontextualisait. Ce que mon travail est devenu l’arme absolue, mais a aussi changé de nature. ….
Ariane avale une gorgée de thé sans le lâcher du regard. Elle commence à réaliser l’ampleur de la manipulation, mais ne veut pas interrompre l’exposé de Horn. L’homme manifestement un ego surdimensionné.
- J’ai passé des mois à coder un système qui remplaçait la réalité par une simulation sans failles, cohérente, où chaque incident du passé était justifié par un calcul. J’ai créé le territoire « lavé de mémoire » dans lequel tu as grandi. Mes algorithmes ont permis à Babel de décréter que tout ce qui n’était pas planifiable était une erreur de l’Histoire qu’il fallait corriger.
Par Laurence Biava
Contact : laurence.biava@cegetel.net
Paru le 11/06/2026
220 pages
Editions Advixo
18,00 €
8 Commentaires
Marianne L.
29/07/2026 à 09:07
Allo Actualitté, y a-t-il toujours quelqu'un à bord pour relire les articles avant publication, ou une IA est-elle en charge pendant les congés des uns et des autres ?
Non parce que là, quand même, cet article est profondément dérangeant (et pas dans le bon sens du terme) : donc le wokisme est une dictature en devenir ? Le fait d'être conscient qu'il existe des minorités qui subissent des oppressions ou des discriminations ou des génocides (parce qu'on est d'accord que c'est la définition du wokisme, vous pouvez aller consulter Wikipédia si vous avez un doute) conduit fatalement à un effacement des mémoires ? A quel moment le terme "wokisme" peut devenir le synonyme "d'effacement du passé" alors que précisément, pour être "woke" il faut apprendre du passé, et tenter d'étudier et de comprendre l'Histoire au-delà des réécritures imposées par les vainqueurs ?
Du coup, je me pose des questions sur l'autrice de cet article, et sur l'autrice du livre ... et sur le contenu du livre ...
"Isabelle Maltor, avec conscience, connaît les raisons de l'effondrement de notre culture et de notre société dont l’idéologie wokiste est principalement responsable. L’ouvrage devrait être lu par tous sans distinction aucune, pour affronter le désir empirique des wokistes de vouloir tout effacer pour mieux remplacer."
Ca sent mauvais, non, comme citation ? Genre, je traduis : "les méchants islamo-gauchistes et les méchants éco-terroristes" pour "wokistes" et "tout effacer pour mieux remplacer" par "le grand remplacement", est-ce que là, le discours est plus clair et éveille quelques échos dans votre mémoire récente ?
Ensuite, quand on cherche des renseignements sur l'éditeur, sur l'auteur (du livre), et sur l'auteur de la critique, on tourne rapidement en rond ...
Bref, chers amis d'Actualitté, quand même, avant d'offrir une tribune à n'importe qui, merci de prendre quelques précautions, au risque de faire l'apologie de choses pas bien nettes ...
Team ActuaLitté
29/07/2026 à 10:46
Allo Marianne !
Oui, quelqu’un est toujours « à bord ». Mais la première précaution consiste précisément à lire ce texte pour ce qu’il est : une chronique littéraire, signée par son autrice et consacrée à un roman dystopique. Il ne s’agit ni d’une enquête prétendant livrer une définition officielle du wokisme, ni de l’expression d’une doctrine qu’ActuaLitté demanderait à ses lecteurs d’adopter.
Vous êtes parfaitement libre de contester le rapprochement établi par la chroniqueuse entre certaines manifestations de l’idéologie woke et l’effacement du passé. Certaines de ses formulations sont volontairement tranchées et peuvent, comme toute appréciation critique, être discutées ou réfutées. Un désaccord, même profond, ne suffit cependant pas à caractériser une erreur factuelle.
La chronique ne soutient pas que le simple fait de reconnaître l’existence de discriminations, d’oppressions ou de génocides conduirait nécessairement à la dictature. Elle rend compte d’une fiction dans laquelle un pouvoir autoritaire, assisté par une intelligence artificielle, unifie la mémoire collective, réécrit l’Histoire et fait disparaître jusqu’au souvenir de la Shoah et d’autres génocides. La chroniqueuse rapproche ce mécanisme romanesque de ce qu’elle considère comme certaines dérives idéologiques contemporaines. On peut juger cette lecture pertinente, excessive ou infondée : c’est précisément là que peut commencer le débat critique.
En revanche, remplacer vous-même « wokistes » par « islamo-gauchistes » ou « éco-terroristes », puis rapprocher l’expression « tout effacer pour mieux remplacer » de la théorie du « grand remplacement », revient à introduire dans l’article des équivalences qui ne s’y trouvent pas. On ne peut réécrire les propos d’une autrice, puis lui reprocher le sens produit par cette réécriture. Ce n’est plus une réfutation, mais un procès d’intention.
Rien, dans cette chronique, n’appelle à la discrimination, à la haine ou à la violence contre quiconque. Elle ne formule pas davantage d’accusation diffamatoire contre une personne déterminée. Critiquer sévèrement une idéologie demeure possible, de même qu’il vous est parfaitement loisible de critiquer sévèrement cette chronique.
Enfin, le fait de trouver peu d’informations en ligne sur une romancière, une maison d’édition ou une chroniqueuse ne permet pas, en soi, de conclure à une entreprise douteuse. Si vous avez relevé une erreur factuelle précise concernant le livre, sa publication ou ses auteurs, indiquez-la avec les éléments permettant de la vérifier : nous l’examinerons et la corrigerons si nécessaire.
Le désaccord a toute sa place dans cet espace. La mise en cause des personnes et les rapprochements construits à partir de mots absents de l’article ne sauraient, en revanche, tenir lieu de démonstration.
Isabelle M.
29/07/2026 à 16:57
Merci à ActuaLitté pour la réponse très claire apportée ici et, au-delà, à Laurence Biava pour sa lecture passionnée et personnelle de La Paix de Babel.
Une chronique est toujours une lecture libre, située, discutable. C'est aussi ce qui fait vivre les livres.
Je me permets simplement de préciser, en tant qu'autrice du roman - et avant qu'une nouvelle enquête de voisinage numérique ne conclue que nous tournons tous en rond - que mon livre interroge avant tout la mémoire collective, la vérité administrée par la technologie, l'intelligence artificielle et le risque d'un pouvoir qui déciderait, au nom de la paix ou de l'harmonie, ce qui doit être conservé, corrigé ou effacé.
Le roman ne vise ni les personnes qui luttent contre les discriminations, ni la conscience des oppressions passées ou présentes. Au contraire : il rappelle la nécessité de préserver la mémoire des crimes, des victimes et des témoins — le Goulag, la Shoah, le génocide rwandais, le terrorisme islamiste — contre toutes les formes d'effacement.
Le plus simple reste peut-être de lire le livre avant de lui prêter des intentions et des mots qu'il n'a pas. Réécrire l'histoire : c'est précisément le sujet de mon roman !
Luna
29/07/2026 à 10:44
Je n'ai jamais appris non plus que Wernher von Braun était un nazi devenu NASA, enterré avec tous les honneurs et son petit drapeau américain sur sa tombe que l'on visite la larme à l'œil. J'ai dû attendre par hasard de tomber sur Dora de Jean-Michel, un jour que je trainais en bibliothèque, et que nous dit Jean-Michel, survivant de ce camp de la mort : « L'enfer de tous les camps de concentration », avouera un criminel de guerre nazi. Là n'est pas le seul et vrai problème. Auschwitz, Treblinka, Buchenwald, Dachau : si quelques responsables de ces gehennes ont pu échapper au châtiment, ils restent tous maudits pour l'éternité. Il n'en va pas de même pour Dora.
Des personnages intimement liés à l'existence et au fonctionnement du camp sont aujourd'hui respectés, vénérés, encensés (...) on a jeté un voile pudique sur le fait — indiscutable, atroce — que cet esclavage, cette somme inouïe de souffrances, de misère et de mort furent mis, à Dora, au service de la fabrication de fusées qui n'ont pas permis à Hitler de gagner la guerre mais qui ont rendu possible plus tard la conquête de l'espace.
Si le promeneur des bords du Nil peut accorder ne serait-ce qu'une pensée distraite aux milliers de fellahs écrasés sous les blocs de pierre, rongés par les fièvres, abattus sous les coups, le XXᵉ siècle finissant a réussi une performance digne de ses scientifiques hypocrisies : l'admirateur des pionniers de l'espace ne s'imagine même pas, face au V-2 exposé au musée de la NASA, qu'il fut construit à Dora par des cohortes de spectres rayés, pourchassés par des SS ivres de sang.
Je lis Dora et je me sens trahie. C'est un livre d'histoire qui ne ressemble à aucun autre car il ne nous donne pas des détails sur ce que l'on sait déjà ; il nous révèle ce qu'on nous a caché : le vernis sur l'ordure, le prix humain de cette conquête spatiale, de ces nazas qui ne sont rien d'autre que des nazis !
La wokiste
29/07/2026 à 19:34
« Isabelle Maltor, avec conscience, connaît les raisons de l'effondrement de notre culture et de notre société dont l’idéologie wokiste est principalement responsable. L’ouvrage devrait être lu par tous sans distinction aucune, pour affronter le désir empirique des wokistes de vouloir tout effacer pour mieux remplacer. »
Puisque l’auteure attribue au wokisme une responsabilité assez lourde, rien que celle de la fin des temps, semblerait-il, il aurait été sympa de sa part de définir, à minima, qui sont les wokistes, et en quoi consiste leur désir empirique (est-ce que c’est le désir à être empirique ? Est-ce que l’empirique est objet du désir?). Autrement, le risque, ou peut-être le but, est de laisser entendre par le terme « wokistes » ou « wokisme » une idéologie pas très claire dans ses contenus, mais sans doute incarnée par des jeunes aux cheveux bleu, qui peine à exister en dehors des fantasmes de certain•es.
Yannick
02/08/2026 à 11:23
Bonjour, donc si j’ai bien compris les tenants et aboutissants de cet article, qui fait passer les «wokistes » pour des extrémistes de l’effacement de l’histoire. Je peux donc dire que, dans les faits, trump, mush, retailleau, bollore, ect… qui tente de manipuler l’histoire (colonisation, Vendé, esclavage …) sont les plus grands «wokistes » de notre temps. Ou suis-je complètement à côté de la plaque ? Meilleures salutations.
Team ActuaLitté
02/08/2026 à 11:37
Bonjour,
Vous n’êtes pas à côté de la plaque — et votre retournement ironique touche justement au cœur du problème. Dès lors que l’on appelle « wokisme » toute tentative de réécrire, de sélectionner ou d’instrumentaliser le passé, le terme pourrait effectivement s’appliquer à bien d’autres acteurs, y compris à ceux qui prétendent le combattre.
La manipulation de l’Histoire, qu’elle concerne la colonisation, l’esclavage, la Vendée ou tout autre épisode, n’est évidemment le monopole d’aucun camp. Votre remarque montre surtout combien le mot « wokisme », employé comme catégorie fourre-tout, finit par brouiller davantage le débat qu’il ne l’éclaire.
Meilleures salutations.
nicolas
03/08/2026 à 21:49
bonjour,
je n'ai pas lu le livre donc ma critique vise simplement les écrits de la chronique. Il me semble que sachant d'où vient le mot "wokisme" et connaissant ceux qui l'utilisent, cette chronique fait le jeu des adversaires du "wokisme" certains de vos lecteurs doivent se frotter les mains. Mais c'est ainsi si cela peut faire bouger certains préjugé, pourquoi pas.