À la librairie Vignettes, dans le 19e arrondissement de Paris, Ariane défend On était des anges, album d’Anne-Caroline Pandolfo dessiné par Terkel Risbjerg et publié chez Dargaud. Ce qui la frappe : une bande d’adolescents immédiatement crédibles, un récit qui alterne comédie, mélancolie et silences, et un dessin dont la fluidité apparente cache une précision très fine.
« Ils sont tous un peu nos copains. » Pour Ariane, libraire à Vignettes, dans le 19e arrondissement de Paris, On était des anges touche juste à cet endroit précis : celui des bandes d’adolescents qu’on reconnaît avant même de les comprendre. L’album d’Anne-Caroline Pandolfo, dessiné par Terkel Risbjerg et publié chez Dargaud, lui parle par ses corps qui traînent, ses répliques impulsives, ses gestes mal dégrossis, ses silences, ses moments d’ennui.
La libraire y retrouve d’abord un art du mouvement. Elle dit apprécier le travail du duo pour sa manière très vivante de construire une scène. « Ils ont un côté très théâtral dans leur façon de raconter. Il y a toujours une alternance comédie et sentiments, et ça se sent dans le rythme. » Le récit avance ainsi par contrastes : la joie, la tristesse, des passages plus contemplatifs, puis le retour du groupe, de ses blagues, de ses tensions et de ses maladresses.
Dès les premières pages, cette dynamique repose sur un ensemble de personnages. Ariane parle d’un « casting » immédiatement identifiable, une bande d’ados dont la vie quotidienne donne sa cadence à l’album. « C’est un de leurs points forts : le casting est hyper crédible. » Rien, selon elle, ne sonne faux dans cette manière de saisir l’âge de 16 ou 17 ans, avec ses nuances et ses outrances.
Le livre, pour Ariane, réussit parce qu’il évite la posture. Ses adolescents ne deviennent ni symboles, ni modèles, ni figures idéalisées. Ils restent des jeunes gens qui s’ennuient, cherchent une place, se retrouvent au même endroit, font peu de choses, mais les font ensemble. « Ça fait du bien de retrouver des personnages adolescents dont on voudrait presque qu’ils aient été nos copains à l’époque. »
Cette sensation de reconnaissance traverse tout son regard de lectrice et de libraire. « On en a connus certains quand on était ado. Ils ne portaient pas les mêmes prénoms, ils n’avaient pas exactement les mêmes looks, mais dans les attitudes, dans les mauvais réflexes, dans les petits gestes, dans les répliques un peu débiles, on avait des copains comme ça. »
Le livre ranime aussi une mémoire très concrète de l’adolescence : les lieux où l’on revient sans cesse, les groupes qui se recomposent autour de presque rien, les après-midi longues, les réactions disproportionnées. « On a tous fait ça, ado. » Ariane relève cette impulsivité qui appartient à l’âge : « Ado, on a envie de partir, on part ; on a envie de crier, on crie. » L’album trouve là une part de son énergie, dans ce mélange d’élan et d’inaction.
Cette justesse des personnages nourrit aussi l’envie de suivre la série. Ariane n’y voit aucun essoufflement, ni album de transition destiné à prolonger artificiellement un univers. Ce qui l’intéresse, c’est la trajectoire ouverte devant ces figures. « C’est vraiment une curiosité de voir où tous ces personnages vont aller. »
Le rythme, encore une fois, lui paraît central. « L'album ne nous ennuie pas, il ne nous lasse pas. Au moment où on commence à avoir bien rigolé, il y a un petit passage émotion. » L’album repose sur cette alternance, sans rupture brutale : la comédie installe la familiarité, l’émotion déplace le regard, les respirations silencieuses laissent le temps à ce qui vient d’être lu de résonner.
Ariane insiste sur cette attente presque affective. Le plaisir de lecture tient à la présence des personnages, puis à l’envie de savoir ce qu’ils deviendront. « La motivation, c’est de savoir ce qui va leur arriver à tous. » La perspective d’autres adolescents, d’autres époques ou d’autres liens possibles ne ferme pas le récit ; elle l’élargit.
Le dessin de Terkel Risbjerg participe pleinement de cet attachement. Ariane le situe à distance des catégories trop simples. Il n’a rien de classique, sans chercher pour autant l’expérimentation radicale. Sa force vient d’abord, selon elle, du trait. « Je pense que c’est son travail à l’encre qui est quand même très reconnaissable. »
Elle décrit une ligne fluide, souple, presque évidente. Cette évidence, pourtant, trompe le regard. « Quand vous voyez ses visages, vous avez l’impression qu’il a fait trois traits, par-dessus il a dessiné une touffe de cheveux, et voilà, ça vous fait un personnage. » La libraire nuance aussitôt cette impression : chaque visage possède sa singularité, son défaut, sa manière d’exister dans le groupe.
C’est là que le dessin rejoint le propos du livre. Les adolescents ont du charme, mais leur apparence garde quelque chose de bancal, de vrai, parfois de franchement ingrat. « Ils ont une tête un peu crado d’ado. » Ariane sourit aussi devant ces signes très reconnaissables de l’âge : « Ils ont le jean déchiré pour faire style, alors que c’est complètement ridicule, et la coupe de cheveux dont on se dit qu’il va falloir tout raser dans deux ans. »
Cette précision visuelle fixe les personnages dans la mémoire. « On tourne une page, vous savez si c’est Vivi, si c’est Tralala, si c’est Hervé, vous reconnaissez tout de suite. » Le dessin donne à chacun une silhouette, une attitude, une présence. Les prénoms restent parce que les visages restent.
Le découpage renforce cette lisibilité. Ariane y voit une construction calculée, souvent classique dans sa base, mais capable de variations. « On a un découpage qui est très maîtrisé. » Certaines séquences étirent les cases, suspendent les dialogues, ralentissent la lecture. « On a de grands passages contemplatifs où l’on étend les cases, où l’on passe sur des moments sans dialogue, des variations qui permettent de souffler un peu et de ne pas se lasser. »
Ces blancs comptent beaucoup dans son analyse. Ils disent l’adolescence autrement que par les mots. Ariane acquiesce à cette idée d’un âge où le silence peut tout contenir : « Oui, puis c’est un moment où on s’ennuie. Et on ne se sent pas bien. » L’album laisse alors apparaître une vie intérieure sans l’expliquer lourdement. Le dessin et le scénario avancent ensemble, dans une alliance qu’elle juge décisive.
En librairie, Ariane peut défendre On était des anges comme une chronique de vie, mais cette définition ne suffit pas tout à fait. Le livre parle aussi à travers ses repères, ses gestes, ses musiques, ses souvenirs possibles. Il ranime l’expérience d’un lieu où il ne se passe presque rien, d’un groupe qui tourne en rond, d’une adolescence vécue loin des grands récits héroïques. « Ça, il y a beaucoup de gens qui se reconnaissent dedans. »
Les retours de lecteurs confirment, selon elle, ce déplacement. Beaucoup entrent dans l’album par la bande d’ados, puis découvrent autre chose. « Il y en a beaucoup qui sont surpris par les passages de poésie. » Cette poésie naît des nuits d’été silencieuses, des liens qui persistent derrière les chamailleries, de la tendresse qui affleure jusque dans la cruauté des rapports. Ariane parle d’« un amour assez super qui existe entre tous ces personnages. »
C’est aussi pour cela que les lecteurs attendent la suite. Ils veulent savoir si ces adolescents laisseront des traces, s’ils reparaîtront, s’ils vieilliront, s’ils deviendront heureux ou tristes. Ariane partage cette attente. « Évidemment qu’on a envie de les voir à nos âges, parce que je pense qu’on va se voir nous-mêmes un petit peu dans la façon dont ils ont évolué. »
Le livre touche alors à quelque chose de plus intime qu’un simple souvenir générationnel. Il permet de regarder ce que l’on a été, ce que l’on croyait devenir, ce que l’on n’est plus. « Les voir un peu plus vieux, c’est voir un autre reflet de ce que nous, on aurait pu devenir en fonction des parcours qu’on a choisis. » Dans cette bande d’ados, chacun peut reconnaître une silhouette ancienne, un ami perdu de vue ou une version possible de soi-même.
Crédits photo : Ariane, librairie Vignettes
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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