Comment récompenser des artistes sans renforcer la compétition qui structure déjà leur secteur ? Avec le Prix La SAIF x Ce qui nous lie, Églantine de Boissieu assume ce paradoxe : distinguer un collectif, non pour couronner une œuvre ou une carrière, mais pour lui offrir trois jours durant lesquels il pourra cesser de produire. Une manière de traiter le temps, le repos et les relations de travail comme des ressources politiques.
Le 24/07/2026 à 16:16 par Hocine Bouhadjera
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24/07/2026 à 16:16
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Un prix créé par une organisation qui se méfie des prix. Le point de départ pourrait ressembler à une contradiction, il constitue en réalité le cœur du dispositif imaginé par la Société des auteurs des arts visuels et de l’image fixe, la SAIF, avec l’association Ce qui nous lie.
La récompense sera remise le 13 septembre 2026, lors de la première édition du festival Les Muses, à Chambon-la-Forêt, dans le Loiret. Elle ne distinguera ni un livre, ni une exposition, ni une œuvre isolée, mais un collectif d’artistes-auteur·ices engagé dans la défense des droits, la justice sociale, la lutte contre les discriminations, l’environnement ou la préservation des biens communs.
Jusqu’à dix de ses membres bénéficieront d’une immersion de trois jours et deux nuits au domaine Parenthèse, avec l’hébergement, les repas et jusqu’à 1500 euros de frais de transport pris en charge.
À l’origine de ce choix, il y a une gêne ancienne face à un modèle qui aide matériellement les artistes tout en les obligeant à se mesurer les uns aux autres.
« La SAIF s’est toujours interrogée sur le principe des prix et des bourses, nous explique Églantine de Boissieu. Bien qu’ils soient indispensables au modèle économique des artistes visuels en leur offrant des moyens de créer, ils reposent intrinsèquement sur une logique de mise en compétition. Il nous semblait primordial de contrebalancer cette mise en concurrence en mettant en lumière et en encourageant les démarches collectives. »
Pour Églantine de Boissieu, le prix ne vise donc pas à faire naître artificiellement de nouvelles dynamiques : « Il ne s’agit pas de créer un engagement à partir de rien, mais de reconnaître et de récompenser des initiatives existantes. Malgré la compétition, de nombreux collectifs, associations et syndicats se mobilisent déjà au quotidien. Ces groupes défendent bien plus que leur seule pratique artistique ; ils portent une vision du monde et de la fonction sociale de l’art. »
Le prix ne constitue pas une extension étrangère aux activités de la SAIF. Il est financé dans le cadre de son action culturelle, elle-même alimentée par 25 % des sommes provenant de la rémunération pour copie privée, que les organismes de gestion collective doivent consacrer à la création, à la diffusion, à l’éducation artistique et à la formation.
En 2025, la SAIF comptait 8657 sociétaires. Elle a collecté près de 4,3 millions d’euros de droits et en a réparti plus de 2,8 millions. La même année, elle a alloué 458.050 euros à 111 aides relevant de son action culturelle, dont 91 aides à la création, 14 actions de formation et six projets d’éducation artistique et culturelle.
Derrière ces mécanismes juridiques et comptables, Églantine de Boissieu défend une conception très concrète du droit d’auteur. « Le but premier de la gestion collective est d’aller négocier collectivement des droits et des rémunérations que les auteurs et autrices ne pourraient pas obtenir individuellement. Nous défendons une approche résolument matérialiste du droit d’auteur : c’est avant tout le droit d’être rémunéré et de vivre dignement de son travail. »
La gestion collective repose sur un constat simple : face à un diffuseur, un commanditaire ou une plateforme, un créateur isolé dispose rarement du même pouvoir de négociation qu’une organisation représentant plusieurs milliers de personnes. La perception des droits ne suffit toutefois pas à résoudre la fragilité économique du secteur.
Une mission parlementaire consacrée à la continuité de revenus estimait en 2025 que seuls 109 000 artistes-auteurs vivaient principalement du droit d’auteur. Plus de 60 % percevaient moins que l’équivalent d’un Smic annuel, 43 % vivaient sous le seuil de pauvreté et les deux tiers avaient connu, en une seule année, une variation de revenus supérieure à 25 %, à la hausse ou à la baisse.
Dans ce contexte, la défense des droits sociaux, des conditions de travail et des formes d’organisation collective devient, pour la directrice générale, indissociable de la mission économique de la SAIF. « Cette justice économique ne se limite pas à la perception des droits ; elle passe aussi par l’amélioration globale des conditions de travail du secteur. C’est pourquoi la SAIF est pleinement engagée aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles. Récompenser et soutenir l’engagement collectif à travers ce prix, c’est donc prolonger notre combat historique pour la dignité des artistes-auteurices et la défense de leurs droits sociaux. »
Dans un secteur aussi précaire, le choix de ne pas proposer une dotation financière classique pourrait sembler paradoxal, voire insuffisant. Pourquoi offrir une retraite de trois jours à des professionnels qui manquent d’abord de revenus ?
Églantine de Boissieu ne contourne pas l’objection. « Bien sûr que l’argent manque, et nous sommes les premiers conscients de la très forte précarité qui touche les artistes-auteurices. Mais s’il y a une autre ressource cruciale qui fait cruellement défaut, c’est le temps pour soi, le temps de qualité, le temps pour respirer. »
L’immersion ne prévoit pas de nouvelle œuvre à produire. Elle doit permettre au groupe lauréat de travailler sur sa gouvernance, sa stratégie, son organisation interne ou la prévention de l’épuisement, mais aussi de ne rien fabriquer de directement présentable. Seul un retour d’expérience, sous une forme libre, sera demandé.
Le choix est d’autant moins anodin que le droit d’auteur rémunère surtout l’exploitation de l’œuvre, bien plus rarement le temps de recherche, de préparation et de création qui la précède. « Ce que nous leur offrons avec cette parenthèse, c’est un espace hors du monde pour se retrouver, consolider leurs liens et prendre soin d’eux. Passer du temps ensemble dans un cadre choyé et accueillant est indispensable pour pouvoir ensuite continuer à donner aux autres. »
La possibilité de dégager ce temps reste cependant marquée par de fortes inégalités. Selon les dernières données disponibles du ministère de la Culture, portant sur 2023, les hommes artistes-auteurs percevaient en moyenne 8300 € de revenus artistiques, contre 5600 € pour les femmes, soit un montant près d’une fois et demie supérieur.
À cet écart économique peuvent s’ajouter des contraintes familiales et personnelles qui compliquent la possibilité de s’extraire du quotidien. Les dernières données détaillées de l’Insee sur l’emploi du temps remontent à l’enquête menée en 2009-2010 : les femmes assumaient alors 71 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales. Une nouvelle enquête, lancée en octobre 2025 et conduite jusqu’en 2026, doit permettre d’actualiser ces résultats, qui ne sont pas encore disponibles.
« S’extraire du quotidien est particulièrement difficile pour les autrices, qui portent encore trop souvent une charge mentale et des contraintes familiales ou personnelles plus lourdes. Offrir ce lieu et ce recul, c’est briser cette barrière et leur garantir une bulle d’air, une ressource devenue aujourd’hui extrêmement précieuse », commente Églantine de Boissieu.
Le prix déplace également la figure habituellement récompensée. Il ne s’agit plus de consacrer une signature, un parcours ou une réussite personnelle, mais une manière de travailler avec d’autres. Ce choix ne nie pas l’existence d’une pratique individuelle, il conteste plutôt le récit de l’artiste entièrement seul face à son œuvre, comme si la création ne dépendait ni de discussions, ni d’entraide, ni de droits conquis avant lui.
« Alors que tout le modèle économique pousse les artistes à s’isoler et à se mettre en compétition les uns avec les autres, choisir de travailler collectivement est une démarche puissante. Ces artistes font un double travail politique : ils questionnent notre époque par leur art, et ils réinventent notre manière d’être en relation les uns avec les autres par leur pratique. »
Dans son entretien avec ActuaLitté, Cy, marraine de cette première édition, rappelait déjà que les droits dont bénéficient aujourd’hui les créateurs résultaient de mobilisations communes. Elle décrivait le collectif comme une source d’avancées sociales, mais aussi d’idées, de références et de transformations artistiques.
Églantine de Boissieu élargit encore cette lecture : « En récompensant des collectifs, nous affirmons que l’artiste n’est pas une figure isolée. C’est une manière de célébrer des dynamiques solidaires qui, par leur existence même, renforcent le tissu démocratique et le lien social. »
Reste la difficulté la plus immédiate : comment comparer des démarches aussi différentes qu’un projet écologique, une mobilisation pour les droits sociaux, une action contre les discriminations ou la défense d’un bien commun ? « C’est tout le défi et l’enjeu de cette première année, car nous allons devoir co-inventer et affiner ces critères au fil de l’eau. Il y a une part de nouveauté et d’expérimentation que nous assumons pleinement. Une chose est d’ores et déjà certaine : nous refuserons les critères comptables ou purement statistiques. »
Le jury, qui réunit Cy, marraine du prix, ainsi que des représentant·es de la SAIF et du festival Les Muses, cherchera moins à mesurer la visibilité obtenue qu’à comprendre la manière dont l’action est construite, partagée et inscrite dans le temps. Une exigence qui introduit une distinction délicate entre engagement et communication. « Nous savons que, dans le milieu artistique, s’investir dans une cause peut parfois être instrumentalisé comme un outil de communication ou de mise en avant individuelle. Ce que nous chercherons à distinguer, ce sont les démarches sincères, où le collectif prime réellement sur l’ego, et où l’impact social l’emporte sur la mise en scène de soi. »
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Le prix ne sort pas totalement de la logique qu’il critique : il faudra sélectionner un collectif et en écarter d’autres. Églantine de Boissieu en reconnaît elle-même la limite. Mais le dispositif tente au moins de déplacer la récompense, de la consécration individuelle vers la capacité à agir et à durer ensemble.
Au terme du processus, un seul collectif partira trois jours dans la forêt d’Orléans. Il n’y gagnera ni trophée appelé à prendre la poussière, ni injonction à produire davantage. Il recevra quelque chose que le secteur culturel distribue avec une extrême parcimonie : le droit de s’arrêter sans avoir à s’en excuser.
Crédits photo : CC0
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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