Exclusif - La gestion des Éditions L'Harmattan, dirigées depuis 2010 par Xavier Pryen, est vivement contestée depuis quelques années, tandis qu'un conflit familial se joue en arrière-plan : Denis Pryen, cofondateur du groupe, estime que son neveu a engagé le « démantèlement » de ce dernier. Deux décisions de justice, rendues cet été, se sont révélées favorables au cofondateur de L'Harmattan.
Le 19/08/2026 à 09:09 par Antoine Oury
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19/08/2026 à 09:09
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Le groupe L'Harmattan, qui tire son nom d'un vent qui balaie notamment les reliefs du Sahara, se trouve toujours en pleine tempête. Depuis la fin d'année 2024, Denis Pryen, cofondateur de la structure avec Robert Ageneau, accuse en effet son neveu Xavier Pryen de s’être « rendu propriétaire », selon ses termes, de la structure.
Il estime ainsi que son neveu a organisé son « expropriation » et celle de son fils Guillaume Pryen de la gouvernance de L’Harmattan, afin de procéder au « démantèlement » de ce dernier. La cession du Théâtre du Lucernaire, pour 7,3 millions € selon Le Monde, à l'automne 2023, lui aurait fait prendre conscience du projet qu'il attribue à son neveu.
Dans une plainte contre X datée du 13 novembre 2024 et déjà évoquée par le quotidien du soir, Denis et Guillaume Pryen exposaient ainsi des faits qu’ils estimaient susceptibles de recevoir notamment les qualifications d’« abus de biens sociaux », d’« escroquerie », d’« abus de faiblesse » et de « faux et usage de faux ».
En février 2025, Denis et Guillaume Pryen doublent cette plainte d’une nouvelle procédure contre X en signalant cette fois des faits qui leur semblent relever des délits de « faux et d’usage de faux ». Les deux plaignants sollicitent alors la justice au sujet du commissariat aux comptes de la société HDP, holding qui abrite les éditions L’Harmattan.
Ils estiment en effet que la société comptable Craighero et associés s’est présentée comme commissaire aux comptes de HDP, sans « qu'aucune décision ne l'eût jamais désignée ». Les plaignants soutiennent que des comptes sociaux de la holding auraient été établis sans désignation régulière du cabinet.
Joint par téléphone, Victor Craighero, dirigeant de Craighero et associés, n’a pas souhaité répondre à nos questions, invoquant le « secret professionnel ».
Ces deux procédures, toujours en cours, sont au cœur du litige qui déchire la famille Pryen et le groupe L’Harmattan. Il y a quelques semaines, la justice a toutefois rendu deux décisions dans des affaires connexes, qui opposent les mêmes parties.
Le 30 juin dernier, le tribunal des activités économiques de Paris s’est ainsi prononcé après avoir été saisi en mai 2025 par Denis et Guillaume Pryen. Tous deux contestaient une ordonnance émise par ce même tribunal le 7 avril de la même année, qui répondait à une demande de la holding HDP : il s’agissait alors de nommer un mandataire ad’hoc, afin de convoquer une assemblée générale ordinaire des associés.
Cette dernière devait statuer, justement, sur le commissariat aux comptes de HDP ainsi que sur la composition du comité stratégique de HDP. Selon Denis Pryen, l’objectif était double : entériner la désignation de Craighero et associés, révoquer son mandat ainsi que celui de Guillaume Pryen. « Le prétexte de l’exclusion était soi-disant un blocage de notre part », affirme-t-il.
Ce comité stratégique de la holding HDP, selon ses statuts mis à jour en 2022, « détermine les orientations stratégiques des activités de la société et veille à leur mise en œuvre », mais exerce aussi « un contrôle permanent et procède aux vérifications opportunes » sur les affaires sociales du groupe.
Autrement dit, il dispose « d’un très large pouvoir sur les décisions stratégiques liées à la société et à ses activités, mais n’a pas été consulté pendant de nombreuses années par la présidence de HDP », détaille Denis Pryen.
Denis et Guillaume Pryen demandaient au tribunal de rétracter cette ordonnance, rendue sans débat contradictoire. HDP justifiait le recours à cette dernière procédure, notamment, par l’urgence de régulariser la situation du commissaire aux comptes, par le risque de blocage de la gouvernance et par la « véhémence extrême dans la campagne de dénigrement et de désorganisation » qu’elle imputait aux associés minoritaires, Denis et Guillaume Pryen.
Le tribunal n’a statué ni sur la régularité de la désignation du commissaire aux comptes ni sur la composition du comité stratégique, mais il a estimé que les circonstances invoquées par HDP ne justifiaient pas de déroger au principe du contradictoire et a, pour ce motif, rétracté l’ordonnance qu’il avait accordée le 7 avril 2025.
« Il aura fallu un an et un référé rétractation pour obtenir l’annulation de cette ordonnance, dont le but était d’entériner des décisions antérieures sans nous consulter, mais aussi de retrouver une totale liberté sur les décisions liées au groupe », observe Denis Pryen. « Le comité stratégique de L’Harmattan n’a jamais été consulté sur les investissements, les décisions intra-groupes vis-à-vis des créances, ou les mouvements de capitaux après la vente du Lucernaire », poursuit-il. « Pourtant, les statuts de la société, en 2022, soulignaient que le comité stratégique devait être consulté pour toute décision impliquant une somme supérieure à 100.000 €. »
Après cette décision du tribunal, Denis et Guillaume Pryen envisagent désormais les suites à donner à la procédure. Sollicité, Xavier Pryen nous répond qu’il ne souhaite pas « commenter des décisions de justice susceptibles de recours, que la société ne manquera pas d’exercer devant les juridictions compétentes ».
Il nous indique encore que « le commissaire aux comptes du groupe est toujours en place, que c’est bien le commissaire historique du groupe, dont le cabinet était déjà présent avant mon arrivée, il y 15 ans ». Selon nos informations, Victor Craighero était en effet dirigeant de Émergence et de Fideta Audit entre 2016 et 2022, quand ces cabinets d’audit et d’expertise comptable suivaient la holding HDP.
Pour Xavier Pryen, « [l]e groupe est donc en total état de pilotage et reste bien évidemment dirigé, managé et animé, avec des équipes engagées, prêtes à affronter le marché à mes côtés ».
Un peu plus d'une semaine après la décision évoquée ci-dessus, les éditions L'Harmattan ont de nouveau été évoquées au prétoire, cette fois celui du tribunal judiciaire de Paris. L'assignation, datée de septembre 2025, émanait de la holding HDP et de la société L'Harmattan, lesquelles accusaient Denis et Guillaume Pryen, avec Denis Rolland, Bruno Péquignot et Jacques Poulain d'avoir « collectivement commis un ensemble d'actes ayant pour unique objet ou effet de dénigrer et désorganiser l'activité » des deux entités.
Parmi ces actes, selon l'assignation consultée par ActuaLitté, la diffusion d'« informations erronées et malveillantes », le dénigrement de « l'offre éditoriale de L'Harmattan sur un site internet créé à cet effet » ou encore la violation des « droits de propriété intellectuelle » du groupe.
Des griefs qui font référence, notamment, à la création du Collectif Harmattan, aujourd'hui présidé par Jacques Poulain et qui revendique quelque 180 membres, essentiellement d'anciens directeurs de collection du groupe. La constitution de ce collectif remonte au mois d'août 2024, peu après un courrier de Denis Rolland évoquant « la démolition de cette maison pour des intérêts financiers privés », nous explique Jacques Poulain, docteur en philosophie qui a participé à l'essor de L'Harmattan au début des années 1990.
« Xavier Pryen n'avait pas accepté de nous recevoir, en 2024, pour expliquer sa stratégie, alors nous avons fondé une association loi 1901, le Collectif Harmattan », détaille-t-il. Selon lui, l'actuel président de L'Harmattan est arrivé, en 2006, en « ignorant ce qui avait fait le développement intellectuel et économique de L’Harmattan ».
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Soit un catalogue universitaire particulièrement fourni, chapeauté par des directeurs et directrices de collection experts dans leur domaine respectif et capable de déterminer les travaux les plus pertinents à publier. Denis Rolland, Bruno Péquignot et Jacques Poulain lui-même, directeur de programmes du Collège international de philosophie entre 1985 et 1992, développèrent ce mode de fonctionnement, en accord avec Denis Pryen.
« Encore récemment, L'Harmattan travaillait avec 250 directeurs de collection », rappelle Jacques Poulain. La plupart ont rejoint le collectif, mais « d'autres continuent leur collaboration avec L'Harmattan ». Depuis 2024 et la constitution de l'association, L'Harmattan a adressé plusieurs mises en demeure et autres résiliation de contrats à des directeurs de collection, consultés par ActuaLitté, en pointant des actions « d'intimidation et de désorganisation » ayant causé « un important préjudice pour la Société ».
Ces courriers ont trouvé leur prolongement dans l'assignation de septembre 2025, sur laquelle s'est récemment prononcé le tribunal judiciaire de Paris. Pour Jacques Poulain, il s’agissait d’« un procès-bâillon pour nous empêcher de parler », expression également utilisée par Denis Pryen. Le juge n’a toutefois pas retenu le caractère abusif de la procédure, estimant que HDP et L’Harmattan avaient pu se méprendre sur le cadre juridique applicable sans intention démontrée de nuire.
HDP et Librairie Éditions L’Harmattan, qui réclamaient plus de 2,2 millions € de dommages et intérêts aux cinq défendeurs, n’ont pas vu leurs demandes examinées au fond. Le juge a estimé que les critiques reprochées visaient la société L’Harmattan, ses orientations et son dirigeant, plutôt que la qualité de produits ou de services déterminés.
Elles ne pouvaient donc pas être poursuivies comme des actes de dénigrement sur le fondement de l’article 1240 du Code civil. Certains griefs étant susceptibles de relever de la diffamation publique envers un particulier, l’assignation devait respecter les formalités prévues par la loi du 29 juillet 1881. Faute de notification préalable au ministère public, elle a été annulée dans son intégralité. Le juge ne s’est prononcé ni sur l’exactitude des propos litigieux ni sur leur éventuel caractère diffamatoire.
« La notion de dénigrement mobilisé par les plaignants n’avait pas de sens : les propos tenus visaient la gestion de l’entreprise par Xavier Pryen ainsi que son attitude avec les directeurs de collection », estime Denis Pryen.
Pour Jacques Poulain, « l'accusation de dénigrement de la maison ne correspondait pas à ce que nous avions pu faire, y compris par nos lettres ouvertes. Ce qui reste essentiel pour nous, ce n'est pas d'accuser Xavier Pryen et de le faire perdre devant les tribunaux, mais d’assurer la permanence de L’Harmattan et de l’accès aux ouvrages. » Selon lui, le directeur de L'Harmattan « se moque complètement du catalogue ».
Le 8 juillet dernier, le tribunal judiciaire de Paris a annulé l’assignation et condamné HDP et Librairie Éditions L’Harmattan aux dépens. Les deux sociétés doivent également verser, au titre de l’article 700 du Code de procédure civile, un total de 6000 € réparti entre les cinq défendeurs. La décision est susceptible de recours.
Les actions des défendeurs, pour leur part, se poursuivront : le Collectif Harmattan reste actif, tandis que Denis et Guillaume Pryen « conservent leurs positions sur le sujet ».
Au-delà du conflit familial que connait le groupe L'Harmattan, d'autres difficultés semblent plutôt d'ordre économique. Si le chiffre d'affaires de L'Harmattan est resté stable ces dernières années - autour de 8 millions € - le résultat de l'exercice 2025, lui, a plongé à -2,46 millions € (contre -36.000 € l'année précédente), d'après les comptes publiés par la société.
La holding HDP ne semble pas en meilleur état, avec un résultat négatif de 7 millions € en 2025 (pour -255.000 € en 2024). Parmi ses filiales, celle consacrée à l'immobilier (HDP Immobilier) affiche un résultat net positif pour l'exercice 2025, à 3,3 millions €, quand HDP Spectacles dégage, la même année, un bénéfice net de 25.600 €.
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« Les résultats déficitaires s’expliquent par des charges toujours plus importantes, en termes de prestation, de direction, de loyers, sachant que les entreprises immobilières au sein de la holding sont les propriétés de Xavier Pryen et de son père, Jacques Pryen », commente Denis Pryen. « L’Harmattan était fortement rentable, à la tête d’un fonds important : elle est devenue déficitaire, tandis que les directeurs de collection, le directeur commercial et les librairies disparaissent. »
Sollicité, Xavier Pryen dément toute analyse qui se baserait uniquement sur le dernier bilan financier, dont les données, selon lui, « ne reflètent plus la réalité d’aujourd’hui ». « Le travail accompli entre temps a été énorme, et les résultats positifs de l’engagement de chacun, pour les équipes, sont importants », poursuit-il. L’exercice clôturé au 30 juin 2026 [s’étendant donc entre juillet 2025 et juin 2026, NdR] traduirait selon lui « un réel retournement sur la période », avec un chiffre d’affaires qui serait en hausse de 8 % par rapport à l’année précédente, sans plus de précisions quant au résultat net.
Pour le cofondateur de la structure, Denis Pryen, « le démantèlement de L’Harmattan, qui a commencé avec la vente du Lucernaire, se poursuit » : il cite la fermeture de la Librairie des Savoirs, au 21, rue des Écoles, dont les vitrines sont désormais vides, ainsi que le changement de l'enseigne située au 16, rue des Écoles, devenue Les Alizés. Avis de tempête ?
Photographie : La Librairie des Savoirs de L'Harmattan, située au 21, rue des écoles, dans le 5e arrondissement de Paris, aujourd'hui fermée (ActuaLitté, CC BY-SA 4.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
11 Commentaires
Nanbeen
19/08/2026 à 09:49
Excellent et très précis, cet article reste un peu difficile à lire.
Par ailleurs mais là c'est à titre très personnel et ne concerne qu'une petite et ancienne expérience chez L'Harmattan, cette maison d'édition avait de très fortes et rigides exigences , notamment mise en page, maquette et autres travaux relevant des éditeurs et non des auteurs ,et en bref pas trop clean
Tlaciar
23/08/2026 à 19:17
Bonjour
Pensez-vous vraiment que quand vous êtes publiés dans les plus grandes maisons, vous choisissez la mise en page, la maquette, le papier, etc... ?
Ce n'est pas le cas même dans des maisons, comme, par exemple, Gallimard, le Seuil ou Grasset (même si cette dernière est en passe de perdre son statut de "grande maison" pour passer à celui de "maison soumise"...), où le papier, la mise en page, la création de la couverture sont choisis par l'éditeur pour "être" dans une collection.
Aucun auteur, même les plus grands, ne peut se permettre de dire "Cher Monsieur Gallimard, je vous remercie de me publier dans votre collection littérature, mais à la place de mon nom en noir et du titre en rouge, je préfèrerais l'inverse.... et aussi que mon nom soit en plus grand caractère que le titre"....
Cela occasionnerait une grande baisse de la consommation de papier... ;)))
Kostik
24/08/2026 à 18:01
Chez Gallimard, c'est la maison qui s'occupe de la mise en page ; chez l'Harmattan, l'auteur doit fournir un fichier déjà mis en page et prêt à imprimer.
Calliope
23/08/2026 à 12:49
Un de mes amis, professeur à l'université, me disait déjà il y a dix ans qu'il valait mieux ne rien publier que de se faire éditer par L'Harmattan.
A tort ou à raison ? Qui peut m'éclairer s'il vous plaît ? Cette maison a-t-elle vraiment perdu en prestige depuis les années 1980 et 1990 ?
Merci.
Kostik
24/08/2026 à 18:04
À raison ; L'Harmattan est une maison à compte d'auteur qui accepte n'importe quel manuscrit, fait payer l'impression à l'auteur, ne fournit aucun service ni suivi éditorial et verse zéro droit d'auteur sur les 500 premiers exemplaires vendus. Je ne sais pas quel était sa réputation dans les années 80, mais aujourd'hui c'est niente di niente.
Calliope
25/08/2026 à 12:52
Merci de cette confirmation.
Shame on u
23/08/2026 à 16:16
L'Harmattan était du temps de Denis une exception culturelle et sociale, nombre de jeunes auteurs ont pu mettre le pied à l'étrier grace à eux.
Denis ne voyageait pas en business, ne descendait pas dans de grands hotels, avait un look et une attitude de franciscain et quand il vous invitait au restaurant c'était le chinois de la rue de la montagne sainte geneviéve avec une boisson par personne!
Quand il a repris le Lucernaire ça a été un second souffle pour cet endroit magnifique mais vieillissant!
Xavier est un gentil garçon mais la vie de quasi ermite que menait son oncle entiérement dédiée à son oeuvre ne semble pas être sa tasse de thè☺️
Bref un gachis, quand la tradition se heurte à l'avidité financière🤗
Tlaciar
23/08/2026 à 18:26
Excellent résumé.
Quelle tristesse de voir tout cela partir en fumée pour cause d'avidité financière...
Calliope
25/08/2026 à 12:51
Triste signe des temps hélas...
Tout est gouverné par l'argent, plus que jamais dans l'histoire humaine. Et ça ne fait que s'intensifier.
Willemetz
25/08/2026 à 00:03
Je suis désolée de ce qui arrive à L’Harmattan, véritable bijou éditorial, que l’on doit à Denis Pryen et à son engagement total auprès de ses auteurs et de leurs ouvrages.
Francis le syndicaliste
26/08/2026 à 14:52
À la rédaction :
Qu'en est-il de l'entrepôt de Condé-sur-Noireau en Normandie et de l'activité de vente d'occasion par L'Harmattan?
Pour la librairie, y a-t-il une évolution «à la Gibert»?
Merci pour votre réponse.