Après près de quatre décennies passées parmi les livres anciens, Hubert Bouccara a tourné une dernière fois la clé de La Rose de Java. Installée rue Campagne-Première, à Montparnasse, la librairie avait fait de Joseph Kessel, Romain Gary, Henry de Monfreid et des écrivains voyageurs les figures tutélaires d’un lieu aussi érudit que personnel. Son propriétaire y défendait les bouquinistes et la librairie indépendante, tout en faisant de sa vitrine et de ses prises de parole le relais de convictions volontiers provocatrices, parfois injurieuses.
Le 22/07/2026 à 17:35 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
22/07/2026 à 17:35
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« La librairie La Rose de Java et son Hub de libraire sont en vacances à perpette… C’est la quille ! » Hubert Bouccara n’a pas choisi l’élégie pour annoncer la fermeture de sa boutique. Devant une librairie désormais vidée de ses rayonnages et d’une grande partie de ses livres, il revendique au contraire le soulagement d’un homme arrivé au terme de son métier.
« Je tourne la clé de la porte de la Rose pour la dernière fois… J’ai longuement et patiemment attendu ce moment, il est enfin arrivé, j’en suis pleinement satisfait. » Il veut désormais écrire, peindre et goûter une « incroyable envie d’oisiveté », après des années rythmées par les recherches bibliographiques, les commandes, les catalogues, les clients et les difficultés économiques.
« J’aurais pu continuer à exercer ce boulot que j’aimais autant que j’aime les livres… mais bon, j’arrive à un âge où il faut penser à faire autre chose avant la secousse finale… » Au 11, rue Campagne-Première, dans le XIVe arrondissement de Paris, Hubert Bouccara avait composé un territoire littéraire à sa mesure : livres anciens, éditions originales, récits de voyage, expéditions, aviation, ethnologie, reportages, photographie et littérature du XXe siècle.
La Rose de Java doit son nom au roman publié par Joseph Kessel en 1930, mais aussi à une histoire personnelle entre l’écrivain et le libraire.
Hubert Bouccara découvre l’œuvre de Kessel dans son enfance. À 16 ans, en 1968, il affirme en avoir déjà lu les trois quarts et entreprend de rencontrer l’auteur, alors âgé de 70 ans. Une relation se noue entre le lycéen et celui que ses proches appelaient Jef. Jusqu’à la mort de Kessel, en juillet 1979, les deux hommes voyagent et se fréquentent régulièrement, du Pérou à Israël, en passant par des séjours chez Georges Brassens ou Marc Chagall.
Pour ses 22 ans, Kessel lui offre le manuscrit de La Rose de Java. Bouccara conservera le document chez lui et donnera, plusieurs années plus tard, son titre à sa librairie. Cette connaissance lui avait encore valu, en décembre 2024, d’être invité à la Sorbonne pour une conférence consacrée à la dernière décennie de Joseph Kessel.
Créée autour de 1990, La Rose de Java était à la fois une librairie de livres anciens et une petite maison d’édition. La rue Campagne-Première appartient à la géographie artistique de Montparnasse, marquée par le passage de Rainer Maria Rilke, Man Ray, Marcel Duchamp, Francis Picabia, Aragon, Elsa Triolet ou encore Maïakovski.
Dans les 17 mètres carrés de la boutique, les livres finissaient par recouvrir presque tout l’espace. Hubert Bouccara résumait lui-même son univers à « la vie des livres, la peinture et le jazz ». Il éditait des catalogues et travaillait à distance avec des bibliophiles, dans un secteur où la clientèle vient rarement du seul quartier.
La Rose de Java avait d’ailleurs adopté très tôt la vente en ligne. Auprès d'En Contact, le libraire explique avoir rejoint, dès 1996 ou 1997, la plateforme Livre Rare Book, à une époque où ses confrères doutaient encore de l’avenir d’Internet. Une vingtaine de milliers de volumes auraient ensuite été proposés par ce canal.
Il avait brièvement vendu sur Amazon, avant de rompre avec la plateforme. Il dénonçait une commission avoisinant 25 % et le ton d’une entreprise qui aurait commencé, selon lui, à le traiter comme un salarié, allant jusqu’à lui demander ses dates de vacances.
La fermeture avait déjà semblé imminente en 2021. La crise sanitaire avait presque anéanti l’activité de la librairie : Hubert Bouccara évoquait alors une chute de 90 % de son chiffre d’affaires et certaines semaines terminées avec seulement 50 € de recettes. Les libraires de livres anciens, très dépendants des expéditions, n’avaient pas bénéficié de toutes les aides accordées à la librairie neuve, notamment pour les frais de port.
Paul Rodrigue, jeune client qui fréquentait les lieux depuis l’enfance, avait alors lancé une campagne de soutien. Le mécanisme n’était pas présenté comme un don : pour un euro versé, le participant obtenait deux euros d’achat dans la librairie. L’objectif de 30.000 € devait permettre à Bouccara de payer son loyer et ses charges jusqu’à la retraite.
À l’époque, le libraire avait été surpris par l’ampleur de la mobilisation : « Et c’est là que le mot “ami” prend tout son sens : ils sont là, bien présents, tous attachés à cette Rose de Java chère à mon cœur, chère à son auteur Jef Kessel… » La mobilisation avait permis à la librairie de poursuivre son activité, alors que sa fermeture semblait imminente. Cinq ans plus tard, celle-ci intervient finalement comme un départ à la retraite assumé, et non dans le ton catastrophiste de 2021.
« Ce que j’aimais le plus dans cet univers, écrit aujourd’hui Hubert Bouccara, c’est la rencontre avec de singuliers personnages avec qui je tissais des liens d’amitié. » Il ajoute cependant qu’une autre activité lui manquera : les « altercations, voire les engueulades avec les fâcheux », qui, assure-t-il, le faisaient « bien marrer ».
Ancien bouquiniste des quais de Seine, Hubert Bouccara était resté lié à cette profession après l’ouverture de sa boutique. En 2023, il lance une pétition contre le retrait de centaines de boîtes vertes prévu pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris.
Il dénonçait le risque de destruction des installations, la perte de revenus pendant la période estivale et le manque initial de garanties sur leur remontage. La pétition finira par recueillir plus de 180.000 signatures. « Il est difficile d’imaginer les quais de la Seine sans bouquinistes, ça revient à détruire l’âme de Paris », déclarait-il alors.
Son engagement associait la défense économique du métier à une conception patrimoniale de Paris. Le bouquiniste n’était pas, à ses yeux, un simple vendeur de livres d’occasion, mais l’occupant d’un espace de circulation culturelle ouvert à tous.
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La liberté de ton d’Hubert Bouccara constituait l’une des caractéristiques de La Rose de Java. Elle en a aussi représenté la part la plus controversée.
Après l’attribution du prix Nobel de littérature à Annie Ernaux en octobre 2022, il place sur sa vitrine une affichette annonçant qu’il ne vendrait aucun de ses livres. Le texte ne se limitait pas à une critique littéraire : il rangeait l’autrice parmi les « collabos antisémites », les « hystéro-féministes », les « indigénistes » et les « racialistes », avant de dénoncer ce qu’il appelait la « puanteur woke ».
Le libraire reprochait à Annie Ernaux ses prises de position en faveur du boycott d’événements culturels israéliens et ses engagements politiques. Il l’accusait publiquement d’antisémitisme, en raison notamment de son soutien à des campagnes de boycott d’événements culturels israéliens, et jugeait son œuvre « insignifiante » ou « inlisable ». Après la polémique, il déclara avoir été harcelé et menacé.
Interrogé en 2025, il expliquait conserver en vitrine un exemplaire de Moins de seize ans, de Gabriel Matzneff, qu’il jugeait pourtant « glauque » et sans intérêt, mais qu’il se disait prêt à vendre pour 500 ou 600 €. Il défendait également la vente d’un ouvrage d’Albert Paraz, qui avait préfacé en 1950 Le Mensonge d’Ulysse de Paul Rassinier, ouvrage majeur dans la généalogie du négationnisme français. Le libraire invoquait, là encore, l’intérêt bibliophilique de l’exemplaire.
Ses prises de parole ultérieures ont confirmé cette orientation anti-« woke », parfois dans des termes ouvertement insultants. Commentant la cérémonie d’ouverture des Jeux de Paris, il avait notamment attaqué la présence de drag-queens en mêlant considérations physiques, critique esthétique et dénonciation d’une supposée offense religieuse.
La boutique ne sera pas transmise sous la forme imaginée dans un récit publié quelques jours avant sa fermeture, où Hubert Bouccara se mettait en scène revenant voir un jeune successeur derrière le comptoir. Ce texte rêvait les livres poursuivant « leur chemin entre de nouvelles mains ». Dans son annonce définitive, le constat est plus matériel : la librairie a été vidée et disparaît de la rue Campagne-Première.
La retraite met également fin aux « Once upon a time à la Rose de Java », ces récits dans lesquels Hubert Bouccara transformait la vie quotidienne de la librairie en succession de rencontres, d’irritations et d’histoires de livres.
Pour refermer la porte, il emprunte une dernière phrase à Romain Gary, tirée de Vie et mort d’Émile Ajar : « Je me suis bien amusé, au revoir et merci. » Puis viennent quelques lignes de Vent de sable, de Joseph Kessel. La boucle est complète : le libraire quitte sa boutique sous la protection des deux écrivains qui l’avaient le plus profondément habitée.
Crédits photo : Hubert Bouccara (© Paul Rodrigue)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
louise
23/07/2026 à 10:31
Adieu suffira... amplement
TILOUP13
23/07/2026 à 11:34
je découvre a l'instant cette personne.il me donne envie de lire encore plus .je suis bibliothécaires. dans une petite ville du sud.
adnstep
23/07/2026 à 11:30
In cauda venenum. 😂😂.
Dado
24/07/2026 à 07:54
La classe. Ciao et bravo!