Neuf mois après l’annulation du colloque « La Palestine et l’Europe », le tribunal administratif de Paris a jugé que le Collège de France ne disposait pas d’éléments suffisants pour invoquer un risque de troubles à l’ordre public. Une décision qui ne tranche pas le contenu scientifique ou politique de la rencontre, mais rappelle qu’une institution universitaire ne peut sacrifier la liberté académique à la seule existence d’une polémique.
Le 21/07/2026 à 17:44 par Hocine Bouhadjera
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21/07/2026 à 17:44
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Le tribunal administratif de Paris a annulé, le 15 juillet, la décision par laquelle l’administrateur du Collège de France, Thomas Römer, avait empêché la tenue dans ses locaux d’un colloque consacré aux relations entre la Palestine et l’Europe. Les juges ont estimé que l’établissement n’avait ni caractérisé un risque suffisamment grave pour l’ordre public ni démontré que des mesures de sécurité moins radicales auraient été impossibles à mettre en œuvre.
Le tribunal a également mis à la charge du Collège de France 1000 euros au bénéfice de chacun des quatre groupes de requérants admis, soit 4000 euros au total. Le Carep, coorganisateur de la rencontre, s’est félicité d’une « victoire importante pour la liberté académique et la liberté de la recherche », rapporte Le Monde.
Intitulé La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines, le colloque devait se dérouler les 13 et 14 novembre 2025 dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre. Il était organisé par Henry Laurens, titulaire de la chaire Histoire contemporaine du monde arabe, avec le Carep. Historiens, politistes, sociologues, juristes et diplomates devaient y examiner les héritages coloniaux, la diplomatie européenne, les mobilisations en faveur de la Palestine et la situation contemporaine à Gaza et en Cisjordanie.
Le programme comprenait huit tables rondes, dont certaines portaient des intitulés politiquement très marqués : « Le sionisme comme projet européen d’expansion coloniale », « Silencier les voix palestiniennes » ou encore « Les responsabilités de l’Europe : de l’échec d’Oslo à la destruction de Gaza ». Un débat de clôture devait réunir Dominique de Villepin, Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese et la consultante Agnès Levallois.
Quelques jours avant l’événement, plusieurs médias et organisations avaient dénoncé un programme jugé univoque, militant ou antisioniste. La Licra avait parlé d’une « foire antisioniste », tandis que le président du Crif, Yonathan Arfi, contestait l’angle retenu, certains intervenants et le choix symbolique du 13 novembre. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, avait ensuite salué comme « responsable » la décision prise par Thomas Römer.
Dans son communiqué d’annulation, le Collège de France réaffirmait sa « stricte neutralité » face aux questions politiques et idéologiques. L’établissement assurait défendre la liberté académique, tout en invoquant sa responsabilité concernant la sécurité des personnes et la sérénité des débats. Une organisation à huis clos avait été envisagée, sans aboutir, avant que Thomas Römer ne décide d’annuler entièrement la manifestation.
L’événement s’est finalement tenu aux dates prévues dans les locaux du Carep, dans le 13e arrondissement de Paris, avec le même programme et une diffusion en ligne. Cette solution de repli s’est révélée déterminante lors des premières procédures judiciaires : le colloque avait certes perdu son lieu initial et ses conditions matérielles, mais les chercheurs avaient pu présenter leurs travaux.
Interrogé en décembre 2025 par ActuaLitté, le directeur du Carep, Salam Kawakibi, décrivait une réorganisation menée dans l’urgence, dans une salle trop petite pour un événement d’une telle ampleur. Selon lui, tous les intervenants avaient maintenu leur participation et les vidéos avaient cumulé plus d’un million de consultations en une semaine. Il mettait toutefois en garde contre le précédent créé par l’annulation : la crainte de campagnes politiques ou médiatiques pouvait, estimait-il, encourager l’autocensure des institutions de recherche.
Le directeur rejetait également la présentation du Carep comme un simple instrument du « soft power » qatari. Il assurait que les thèmes, les intervenants et les contenus scientifiques étaient déterminés par les chercheurs et le conseil scientifique du centre, sans intervention du Qatar ni du Doha Institute dans les travaux organisés à Paris.
Dans le même temps, plus de 300 universitaires avaient dénoncé une atteinte à l’indépendance du savoir et l’ouverture d’une possible « ère de censure ». Ils considéraient que les accusations de militantisme ou d’antisémitisme portées globalement contre les participants ne pouvaient remplacer une discussion sur leurs méthodes et leurs travaux.
La décision du 15 juillet peut sembler contredire celles rendues en novembre 2025. Il s’agit pourtant de deux procédures distinctes. Juste après l’annulation, plusieurs associations, syndicats et participants avaient saisi le juge des référés-liberté. Cette procédure d’extrême urgence permet de suspendre une décision administrative en quarante-huit heures, mais seulement lorsqu’elle porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
Le 12 novembre, le tribunal administratif avait rejeté les demandes. Le colloque ayant pu être déplacé et diffusé en ligne, le juge avait considéré que les atteintes aux libertés d’expression, de réunion et de recherche, bien que les conditions de la rencontre fussent « très sensiblement dégradées », ne présentaient pas le caractère manifeste exigé par cette procédure exceptionnelle.
Le Conseil d’État avait confirmé ce rejet le lendemain. Cette décision ne signifiait cependant pas que l’annulation était légale : elle indiquait seulement que, dans l’urgence et au regard des éléments alors disponibles, les conditions particulièrement strictes du référé-liberté n’étaient pas réunies.
Les requérants ont donc poursuivi la procédure au fond. Cette fois, le tribunal disposait de plusieurs mois pour examiner la décision du Collège de France, les risques invoqués, les documents produits et les mesures de sécurisation qui auraient pu être envisagées.
Lors de l’audience du 1er juillet, le rapporteur public avait recommandé l’annulation de la décision, qu’il jugeait disproportionnée. Ses conclusions insistaient sur le droit des enseignants-chercheurs à organiser des colloques, y compris lorsque leurs travaux vont à rebours des positions dominantes ou provoquent de fortes oppositions.
Le tribunal l’a suivi. Selon le compte rendu juridique du jugement, le Collège de France n’a pas apporté d’éléments suffisamment précis pour démontrer la réalité d’un trouble à l’ordre public d’une gravité telle qu’une annulation complète s’imposait. Il n’a pas davantage établi qu’un contrôle des accès, une jauge réduite, un renforcement de la sécurité ou une organisation à huis clos auraient été impossibles.
La controverse médiatique entourant le programme ne constituait donc pas, à elle seule, un motif légal. Des graffitis visant Henry Laurens et un autre professeur du Collège de France avaient bien été signalés, mais les juges ont considéré que ces dégradations ne caractérisaient pas un danger assez élevé pour justifier l’interdiction d’un colloque universitaire. Un article de presse évoquant un événement « à haut risque » ne fournissait pas non plus, en lui-même, la preuve d’une menace effective.
La justice ne conclut pas que le programme était équilibré, neutre ou exempt de parti pris. Elle ne valide pas davantage les analyses des participants. Elle juge seulement que les critiques visant le contenu d’un colloque et la crainte générale de réactions hostiles ne permettent pas automatiquement à un établissement public d’annuler une manifestation scientifique.
Le Conseil d’État avait déjà retenu cette logique en mai 2024, en jugeant que Paris-Dauphine ne pouvait annuler une rencontre sur Gaza sur la base de craintes générales, sans éléments précis sur les menaces ni sur l’impossibilité de les contenir.
Crédit photo : fronton du Collège de France, place Marcelin-Berthelot (NonOmnisMoriar, CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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