Alors que la contestation contre l’emprise de Bolloré sur les médias, l’édition et la diffusion gagne les gares, un paradoxe apparaît : plusieurs boutiques Fnac, qui peuvent sembler constituer une alternative à Relay, sont en réalité exploitées par Lagardère Travel Retail ou par Lagardère & Connexions, sa coentreprise avec SNCF Gares & Connexions. Or Lagardère Travel Retail est précisément le propriétaire et l’opérateur historique de l’enseigne Relay...
Le 21/07/2026 à 12:50 par Hocine Bouhadjera
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21/07/2026 à 12:50
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Dans un précédent article, ActuaLitté revenait sur la campagne lancée par Alternatiba, SUD-Rail, le SNJ-CGT, Greenpeace et plusieurs organisations d’auteurs pour demander à la SNCF de revoir son partenariat avec Relay. La mobilisation dénonce à la fois la concentration de la vente de livres et de presse en gare et les choix de mise en avant relevés par une enquête de l’Observatoire des multinationales.
L’existence de boutiques Fnac pouvait apparaître comme l’un des contre-exemples au « quasi-monopole » reproché à Relay. La SNCF recense en effet environ 1200 points de vente dans 870 gares, et Relay ne contrôle pas l’ensemble de ce commerce.
Sa position reste toutefois presque sans équivalent pour le livre et la presse. En février 2026, 307 boutiques Relay étaient réparties dans 271 gares. Lagardère & Connexions exploitait plus largement quelque 328 points de vente, dont certains sous d’autres enseignes. Le rôle de Lagardère derrière plusieurs Fnac complique donc le décompte : derrière des devantures différentes peut se retrouver le même opérateur.
Cette situation plonge ses racines dans l’histoire même du commerce ferroviaire. Dès le développement du réseau ferré au XIXe siècle, Louis Hachette obtient l’installation de points de vente dans les gares et construit un véritable monopole sur la diffusion des livres et des journaux auprès des voyageurs. Cette implantation, documentée notamment par l’historien Jean-Yves Mollier dans sa biographie de Louis Hachette, constitue l’ancêtre direct du réseau devenu Relay.
Le partenariat avec Fnac ne surgit donc pas dans un espace commercial vierge. Il prolonge une stratégie engagée par la SNCF dans les années 2000, lorsque l’entreprise commence à présenter les grandes gares comme des centres commerciaux dans lesquels il est également possible de prendre le train. Son objectif affiché est alors de diversifier les enseignes proposées aux voyageurs, sans nécessairement diversifier les entreprises qui les exploitent.
Le montage remonte au moins à mai 2011, lorsque Fnac et Lagardère Services ont annoncé un partenariat destiné à développer des magasins de moins de 350 mètres carrés dans les gares et les aéroports français et espagnols.
La répartition des rôles était clairement exposée. Fnac devait apporter sa marque, son concept ainsi qu’une offre de produits et de services adaptée aux voyageurs. Lagardère, de son côté, mettait à disposition son expérience du commerce dans les lieux de transport.
Lagardère avait déjà expérimenté cette dissociation entre la devanture et l’opérateur avec les librairies Payot. Dans les années 2000, Hachette Distribution Services - ancien nom de Lagardère Travel Retail - avait adapté dans les gares françaises le concept des librairies Payot en Suisse, qui appartenaient alors au même groupe. Une quinzaine de points de vente Payot ont ainsi été implantés dans des gares parisiennes et régionales, tout en restant exploités par les structures de Lagardère.
Le communiqué allait plus loin : titulaire des concessions commerciales, Lagardère devait exploiter les magasins sous enseigne Fnac. Autrement dit, le voyageur entre dans une Fnac et achète des produits sélectionnés dans l’univers de l’enseigne, mais l’entreprise qui fait fonctionner le point de vente peut être Lagardère.
Ce système correspond au principe du travel retail. Les gares et les aéroports imposent des contraintes particulières : loyers, sécurité, amplitudes horaires, livraisons, fortes variations de fréquentation et surfaces réduites. Une marque connue peut donc confier l’exploitation de son enseigne à un spécialiste déjà titulaire des concessions.
Dans ce cadre, le terme de « franchise » n’est pas nécessairement incorrect. Fnac Darty classe une part importante de son réseau parmi les magasins franchisés, et lors de l’ouverture, en 2023, d’un corner Fnac dans la gare RER Auber, à Paris, le communiqué citait d’ailleurs un directeur chargé de l’exploitation des franchises Fnac. Mais les documents des deux groupes parlent également de partenariat et de boutiques « opérées » conjointement.
Cette généalogie permet de mieux comprendre la logique du partenariat : la Fnac ne vient pas toujours concurrencer un commerce exploité par Relay. Elle peut remplacer une autre enseigne déjà gérée par Lagardère, tandis que l’opérateur, les salariés ou le titulaire de la concession demeurent inchangés.
Lors de l’ouverture de la boutique de Lyon-Part-Dieu, en avril 2022, Lagardère Travel Retail expliquait qu’il s’agissait de la neuvième Fnac exploitée conjointement avec Fnac Darty dans une gare française.
Le groupe citait alors les gares de Paris-Montparnasse, Paris-Est, Paris-Gare-de-Lyon, Marseille, Lille-Flandres, Metz, Nantes et Lille-Europe. La boutique de Lyon-Part-Dieu, d’une surface supérieure à 250 mètres carrés, propose des produits techniques, des livres, des bandes dessinées, des mangas, des jeux et des jouets. Un corner Relay de 15 mètres carrés y est intégré pour la presse, le snacking et les produits indispensables au voyage.
À Paris-Gare-de-Lyon, le passage de Virgin à Fnac illustre particulièrement cette continuité. Dès 2011, Lagardère Services et Fnac avaient prévu de convertir plusieurs magasins Virgin situés dans les lieux de transport. Le point de vente de Paris-Gare-de-Lyon est ainsi devenu une Fnac avant la liquidation judiciaire, en juin 2013, des 26 derniers magasins français de Virgin Stores. Un espace Relay-Payot existait déjà dans la même gare : plusieurs marques se sont donc succédé ou ont coexisté, sans que Lagardère perde la maîtrise de leur exploitation.
Le dispositif peut également fonctionner dans l’autre sens. Toujours à la station Auber, Fnac Darty a ouvert en mars 2023 le corner Fnac de 18 mètres carrés à l’intérieur d’un magasin Relay. Le communiqué précise que l’espace est exploité en partenariat avec Lagardère Travel Retail et animé par les quatre salariés du Relay. Le point de vente était alors présenté comme le quarantième magasin Fnac au format Travel, gares et aéroports confondus.
À Paris-Gare-du-Nord, les frontières entre les marques sont encore plus poreuses. Lagardère Travel Retail a inauguré en 2024 un espace associant une offre Fnac et un café, installé à l’étage du magasin phare Relay de la voie 19. Le site de SNCF Gares & Connexions désigne d’ailleurs le commerce sous le nom hybride de « Relay Fnac ».
À Montparnasse, Lagardère & Connexions avait déjà ouvert en 2019 un espace de 900 mètres carrés réunissant Marks & Spencer et Fnac, au milieu d’autres boutiques exploitées par la même société. L’exemple dépasse donc les seules relations entre Relay et Fnac : en gare, une multiplicité de marques peut coexister sous la gestion d’un nombre beaucoup plus restreint d’opérateurs.
Le basculement des librairies Payot vers d’autres enseignes s’est accéléré après 2014, lorsque Payot SA a quitté le périmètre de Lagardère. Les points de vente Payot exploités par Relay dans les gares devaient alors fermer progressivement, au fil de l’expiration des concessions conclues avec la SNCF. Selon les emplacements, ils ont été remplacés par des Fnac ou par des concepts de librairie développés directement par Relay.
L’évolution ne correspond donc pas nécessairement à l’arrivée d’un nouvel acteur : dans plusieurs gares, elle consiste surtout à changer le nom apposé sur la devanture d’un commerce toujours géré par Lagardère.
De son côté, la SNCF ne se contente pas de louer des emplacements à Relay. Depuis 2014, SNCF Gares & Connexions détient à parts égales avec Lagardère Travel Retail la société Lagardère & Connexions, qui exploite plus de 320 points de vente en gare, principalement sous enseigne Relay, mais aussi sous d’autres marques partenaires comme... Fnac ou Monop’daily.
Ce montage place l’entreprise publique au cœur du dispositif contesté. SNCF Gares & Connexions détient la moitié de la société qui exploite ces points de vente, tandis que sa filiale SNCF Retail & Connexions organise parallèlement la commercialisation et la gestion des espaces en gare. La SNCF n’est donc pas un bailleur extérieur au réseau Relay, mais l’un de ses partenaires économiques.
La pluralité des enseignes répond ainsi à une volonté ancienne de rendre les gares commercialement plus attractives et d’offrir aux voyageurs des marques différentes. Mais elle ne garantit pas une diversification équivalente des titulaires de concessions ni des entreprises chargées de sélectionner et de commercialiser les produits.
Dans son enquête publiée le 30 juin, l’Observatoire des multinationales ne reproche pas seulement à Relay sa position dominante dans les gares. Il l’accuse aussi de favoriser, dans ses choix de mise en avant, plusieurs titres conservateurs ou d’extrême droite liés à l’écosystème éditorial de Bolloré.
Les journalistes ont étudié les rayons de trente gares. Ils y ont relevé une forte visibilité de plusieurs essais publiés par Fayard, maison d’Hachette dirigée depuis 2024 par Lise Boëll, éditrice historique d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers. L’ouvrage 2050, du cardinal Robert Sarah et de Nicolas Diat, apparaissait ainsi face visible dans environ un tiers des magasins visités.
L’enquête souligne également l’exposition importante du JDNews, présenté comme l’un des magazines les plus souvent placés en tête de gondole, ainsi que le maintien de La Furia, revue qui avait perdu son agrément de la Commission paritaire des publications et agences de presse. Des salariés interrogés anonymement affirmaient par ailleurs recevoir davantage de consignes de placement depuis deux ans.
Le soupçon a été renforcé par l’affaire du livre Bernard Arnault, son univers impitoyable, d’Audrey Millet. Relay aurait d’abord commandé environ 400 exemplaires avant d’annuler la commande une fois le sujet et l’identité de la personnalité visée connus. L’autrice et son éditeur ont dénoncé un boycott, accusation que l’enseigne n’a pas publiquement documentée dans le détail.
Ces éléments alimentent le soupçon d’un traitement favorable à certains titres liés à l’écosystème Bolloré, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir une politique éditoriale systématique. L’enquête relève elle-même plusieurs contre-exemples : l’essai le plus visible parmi ceux étudiés était Les Nouveaux Maîtres, enquête critique sur les milliardaires de la technologie publiée par Albin Michel, tandis que Résister, de Salomé Saqué, avait bénéficié d’une diffusion importante dans l’enseigne.
Plusieurs diffuseurs, dont Richard Gouard pour Actes Sud, disent par ailleurs ne pas observer de favoritisme manifeste dans les décisions de la centrale d’achat. En février 2026, l’Autorité de la concurrence indiquait au Monde ne pas avoir été saisie au sujet d’éventuelles pratiques inéquitables. L’Arcep a, de son côté, déclaré à l’Observatoire n’avoir reçu aucune plainte d’un éditeur de presse concernant le placement de ses titres dans les Relay.
Le rôle de Lagardère derrière plusieurs Fnac Travel n’apporte donc pas, à lui seul, une preuve supplémentaire de biais politique ou éditorial. Il révèle en revanche que la concentration dénoncée ne s’arrête pas à l’enseigne Relay. Derrière des devantures différentes, l’accès aux espaces commerciaux des gares peut rester contrôlé par le même opérateur, lui-même intégré à Lagardère, groupe contrôlé par Louis Hachette Group, dont Bolloré est l’actionnaire de référence, comme nous le détaillions dans notre précédent article.
De Louis Hachette aux boutiques Payot, puis de Virgin aux Fnac Travel, l’histoire des librairies de gare montre ainsi une remarquable continuité : les enseignes et les concepts changent, tandis que la maîtrise opérationnelle de la vente de livres et de presse reste concentrée entre un nombre limité d’acteurs.
Cette situation dépasse d’ailleurs le livre. En janvier 2025, SNCF Gares & Connexions a confié à Carrefour et Lagardère Travel Retail le déploiement de magasins alimentaires dans les gares françaises jusqu’en 2030. Lagardère peut ainsi exploiter des commerces sous des marques très différentes, sans que son nom apparaisse nécessairement sur la devanture.
À LIRE - Bolloré ne contrôle pas Vivendi, selon la justice, avec Hachette en toile de fond
Pour connaître la diversité réelle de l’offre culturelle, regarder la devanture ne suffit plus. Il faut désormais lire le contrat.
Crédit photo : Gare de Lille-Flandres (Velvet, CC BY-SA 4.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
5 Commentaires
Aurelien Terrassier
21/07/2026 à 16:22
Fausse concurrence et fausse alternative en effet. Lagardere ou Bollore c'est un peu comme la peste et le choléra...
Roudoudou1
21/07/2026 à 22:18
Je ne vois pas très bien où Actualitté veut nous emmener avec deux articles sur le même sujet en même pas 24 heures
S'associer aux méthodes fascistes de ces groupuscules d'extreme gauche qui pronent la censure, ne me semble pas être une bonne voie. Il faut laisser aux gens le choix de leurs lectures et de leurs sources d'information tant qu'elles sont légales.
Je déteste les tentatives de censure de l’extrême gauche surtout quand elle prétendent me dire ce que je dois lire ou penser. Si je veux lire La Furia ou Renaud Camus, ce n'est pas à la CGT ou à Sud Rail de m'en empêcher.
Quant à Relay, j'y vais dès que je prends le train ou l'avion : j'y ai toujours trouvé une grande variété de journaux (et même L'Humanité qui pourtant soutenu Staline et les khmers rouges pendant des années).
Team ActuaLitté
22/07/2026 à 09:15
Bonjour
Nous ne vous emmenons nulle part, promis, vous avez déjà l'air d'être parti sans nous attendre.
Roudoudou1
22/07/2026 à 10:17
Je suis un peu surpris de vos prises de position surtout dans la mesure où les Relay ne sont pas vraiment des librairies mais plutot des enseignes multiproduits dont le livre occupe une position marginale.
Ce n'est donc pas et de loin le coeur editorial de votre site, sauf à considerer que vous soutenez des démarches de censure de la part d'organisations d'extrême gauche, ce qui ne me semblait pas être le cas jusqu'à présent.
Team ActuaLitté
22/07/2026 à 10:21
Vous n'êtes pas surpris, vous vous étonnez.
De quoi d'ailleurs ? De ce que l'idée que vous vous faites du "coeur éditorial" de notre média (pas site, site c'est un outil, l'identité c'est média).
Eh bien, réjouissons-nous ensemble, notre média est plus complexe que vous ne l'imaginiez, nous ne soutenons aucune démarche, nous rapportons des faits et il semble que les choix éditoriaux nous appartiennent encore.
Excellente journée