À Kunshan, Wang Jibing continue de livrer des repas à scooter. Depuis le 15 juillet, il compte aussi parmi les lauréats du neuvième prix Lu Xun, l’une des principales distinctions littéraires chinoises. Son troisième recueil, Di Chu Fei Xing — Low Flight dans sa version anglaise — fait entendre les coursiers soumis au chronomètre des plateformes, à partir de leurs récits autant que de l’expérience de l’auteur.
Le 21/07/2026 à 10:48 par Clément Solym
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Publié le :
21/07/2026 à 10:48
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L’application lui impose des délais à la seconde près ; le jury, lui, aura pris le temps de lire. Le 15 juillet 2026, le palmarès officiel du neuvième prix Lu Xun a distingué 35 œuvres dans sept catégories. Wang Jibing figure parmi les lauréats en poésie avec Di Chu Fei Xing (《低处飞行》).
Administrée par l’Association des écrivains de Chine, cette récompense appartient aux quatre grands prix littéraires nationaux qu’elle organise. L’édition 2026 portait sur les textes publiés pour la première fois entre le 1er janvier 2022 et le 31 décembre 2025.
Paru en février 2024 chez Writers Publishing House, Di Chu Fei Xing est son troisième recueil. La présentation de l’ouvrage décrit un ensemble consacré aux vies reléguées au bas de l’échelle sociale : les livreurs, bien sûr, mais aussi la famille, les paysages traversés et les changements provoqués par la notoriété soudaine de l’auteur.
Pour composer le livre, le poète a rencontré plus de 140 coursiers et diffusé une soixantaine de questionnaires, afin de documenter leur quotidien, leur état d’esprit et leurs émotions. « J’espère que ce recueil pourra servir de pont, rapprocher les personnes et aider les clients à comprendre la réalité de ce métier. », expliquait-il après l’annonce du résultat, dans un entretien repris par le site de l’Association des écrivains.
Né en 1969 dans une famille rurale du Jiangsu, Wang Jibing a quitté l’école au collège. Il a exercé plusieurs métiers manuels avant de s’installer à Kunshan. L’écriture l’accompagne depuis la fin des années 1980 ; ses premiers textes paraissent au début de la décennie suivante, puis les difficultés matérielles l’éloignent des revues, sans lui faire abandonner les manuscrits.
Il devient coursier en 2019. Trois ans plus tard, le poème Man in a Hurry le fait connaître bien au-delà des rues de Kunshan. Le texte naît d’une livraison à une mauvaise adresse : plusieurs détours, un client hostile et, pour finir, une pénalité infligée par la plateforme. Publié sur Weibo en juillet 2022, il est massivement partagé. Son premier recueil paraît en 2023.
Depuis ses débuts dans la livraison, il a parcouru environ 150.000 kilomètres et composé plus de 6000 poèmes, selon le portrait publié par Xinhua à la veille du palmarès. Les vers arrivent dans les interstices : sur des bouts de papier, de vieux paquets de cigarettes ou des morceaux de carton, parfois entre deux étages. La forme courte est aussi celle que permet un métier où quelques secondes d’arrêt peuvent déjà coûter cher.
Le poème qui donne son titre au recueil condense cette course sans l’enjoliver. Dans la traduction anglaise de Chen Du et Xisheng Chen, publiée en avril 2026 par The Baffler et retraduite ici, le poète demande : « Qui a décrété qu’avec les ailes déployées, il fallait voler haut ? Voler bas, c’est encore voler. » Quelques lignes plus loin, le coursier devient celui qui arrache « soixante et une minutes à une heure » — entorse poétique au cadran, résumé assez exact du travail sous algorithme.
La distinction ne devrait pas interrompre les tournées. Après l’annonce, Wang Jibing racontait avoir encore effectué quelques livraisons la veille et assurait qu’il continuerait tant qu’il vivrait à Kunshan. Les revenus des livres et des rencontres ont relégué cette activité au second plan, précisait-il à la BBC, mais il reste attaché à son atmosphère, à l’exercice physique et au contact avec la vie qu’il écrit.
Son couronnement accompagne la visibilité croissante, en Chine, d’auteurs venus du travail manuel ou de l’économie des plateformes. Le même prix de poésie a aussi été attribué à Zhang Ergun, ancien foreur. L’ancien mineur Chen Nianxi ou le coursier Hu Anyan, auteur de I Deliver Parcels in Beijing, avaient déjà installé ces récits professionnels dans le paysage éditorial, comme le rappelle Sixth Tone.
Il serait excessif d’y voir l’effacement soudain des frontières du champ littéraire. Wang Jibing se méfie lui-même de l’indulgence que peut susciter son étiquette de « poète-livreur » et distingue la sympathie accordée à son parcours du jugement porté sur ses textes. Le prix Lu Xun transforme néanmoins cette visibilité médiatique en reconnaissance institutionnelle — sans lui demander, pour l’instant, de rendre son casque.
Le trajet éditorial se poursuivra hors de Chine. The Baffler a publié le poème-titre dans son numéro d’avril 2026 ; l’intégralité du recueil doit paraître en anglais chez l’éditeur américain Chax Press en décembre, dans une traduction de Chen Du et Xisheng Chen.
Crédits photo : Xinhua
Par Clément Solym
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3 Commentaires
Marie
22/07/2026 à 07:57
Cela m'évoque : "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera"...A présent, l'Iran remplace la Chine, par l'intelligence de son peuple, qui n'a rien d'artificiel, elle.
Curieuse
27/07/2026 à 11:46
Curieuse de trouver une explication : qu'est-ce que la situation a d'insolite, exactement ? Ce qui l'est, en tout cas, c'est que personne n'ait épongé le mépris de classe qui suinte de cet article.
Marie
27/07/2026 à 12:07
Curieuse suis- je de savoir ce qu'il y a de méprisant dans cet article, nonobstant le titre... et encore..."Il n'y a pas de sot métier il n'y a que de sottes gens" proverbe dont j'ignore l'origine...