Avec sa couronne de cheveux autour du crâne rasé, la tonsure est devenue l’un des signes les plus familiers du moine médiéval. Mais cette coiffure ne relevait ni du folklore ni d’un simple renoncement à la vanité : elle disait une appartenance, une obéissance et parfois un camp dans les querelles qui traversaient l’Église. Des controverses de Whitby aux figures du Livre de Kells, son histoire montre combien quelques mèches pouvaient suffire à afficher une identité religieuse, comme nos coiffures continuent aujourd’hui de le faire.
Le 20/07/2026 à 14:57 par Hocine Bouhadjera
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20/07/2026 à 14:57
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À première vue, la tonsure semble répondre à une logique simple : renoncer aux cheveux, donc à l’apparence et à la vanité. La réalité historique est plus riche. Pendant des siècles, la manière de se raser la tête a indiqué à quelle communauté un religieux appartenait, quelle autorité il reconnaissait et quelles traditions liturgiques il suivait.
Mais l’histoire chrétienne a connu de véritables « guerres de tonsure ». Derrière quelques mèches de cheveux se jouaient l’unité des Églises, le rapport à Rome et la définition même de la conformité religieuse.
Le mot « tonsure » vient du latin tonsura, dérivé de tondere, « tondre » ou « couper ». Il désigne à la fois l’action de couper les cheveux dans un cadre religieux, la partie rasée du crâne et, dans l’ancienne Église latine, le rite par lequel un homme entrait officiellement dans l’état clérical.
Ses origines exactes restent discutées. Une interprétation traditionnelle, reprise au début du XXe siècle par la Catholic Encyclopedia, rappelle que le crâne rasé pouvait être associé, dans les sociétés grecque et romaine, à la condition servile. Les premiers moines auraient adopté ce signe pour exprimer leur soumission totale à Dieu et l’abandon de leur volonté propre.
Cette explication doit toutefois être considérée comme une lecture historique ancienne plutôt que comme une origine définitivement démontrée.
La tonsure ne semble pas avoir constitué une pratique générale dans les premières communautés chrétiennes. Saint Jérôme désapprouvait même le rasage complet des clercs. L’usage se développe progressivement dans les milieux monastiques, avant de gagner le clergé séculier vers la fin du Ve ou le début du VIe siècle. Il devient ensuite un rite juridique : recevoir la tonsure signifie entrer dans le clergé, sans qu’il s’agisse encore d’une ordination. La tête du religieux devenait, en quelque sorte, un document public.
Les présentations traditionnelles distinguent généralement trois grandes formes de tonsure. La plus célèbre en Occident est la tonsure romaine, dite aussi pétrinienne ou « de saint Pierre ». Le sommet du crâne est rasé, tandis qu’une couronne de cheveux demeure autour de la tête. Cette forme a ensuite été interprétée comme une évocation de la couronne d’épines portée par le Christ. C’est elle que les peintres, les enlumineurs et, plus tard, le cinéma ont fixée dans l’imaginaire collectif.
La tradition orientale, parfois appelée tonsure de saint Paul, est généralement décrite comme un rasage complet du crâne. Les travaux plus récents invitent toutefois à nuancer cette classification : dans plusieurs Églises orientales, il s’agissait plutôt de porter les cheveux courts que d’entretenir en permanence une tête intégralement rasée.
La troisième forme, qualifiée de celtique, insulaire ou parfois johannique, était pratiquée dans certaines communautés religieuses d’Irlande, d’Écosse et du nord de l’Angleterre. Elle est la plus mystérieuse, car elle disparaît tôt et les témoignages visuels sont rares ou difficiles à interpréter. C’est aussi elle qui a suscité les controverses les plus vives.
Ces appellations - tonsures de Pierre, Paul ou Jean - ne prouvent pas que les apôtres concernés portaient effectivement ces coiffures. Elles servaient surtout à inscrire chaque usage dans une filiation prestigieuse et à lui donner une légitimité religieuse.
Le conflit le plus célèbre se cristallise en 664, lors du synode de Whitby, organisé dans le monastère dirigé par l’abbesse Hilda, en Northumbrie. Les communautés issues de la tradition monastique d’Iona et celles alignées sur les usages romains ne calculaient pas toujours la date de Pâques de la même manière. La forme de la tonsure constituait l’autre marque visible de leur désaccord.
La question peut paraître dérisoire à un lecteur contemporain, mais elle touchait directement à l’unité de la chrétienté. Deux moines célébrant Pâques à des dates différentes et portant des tonsures distinctes ne manifestaient pas seulement des préférences locales : ils révélaient deux systèmes d’autorité, deux traditions disciplinaires et deux manières de se situer dans l’Église.
Le roi Oswiu de Northumbrie trancha en faveur des usages romains défendus par Wilfrid. Le calcul romain de Pâques et la tonsure correspondante devinrent la norme dans le royaume. Les religieux attachés aux pratiques d’Iona durent s’y conformer ou se retirer. Il serait néanmoins trompeur de parler d’une prise de contrôle immédiate de l’ensemble de l’Irlande par Rome : l’alignement des communautés insulaires fut progressif, variable selon les régions et étalé sur plusieurs décennies.
La bataille était aussi menée par les mots. Dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, composée au VIIIe siècle, Bède le Vénérable rapporte des textes extrêmement hostiles à la tonsure insulaire. Ses adversaires l’associaient à Simon le Magicien, personnage des Actes des Apôtres accusé d’avoir voulu acheter le pouvoir spirituel.
La tonsure romaine pouvait ainsi être rattachée à saint Pierre, gardien des clefs du paradis, tandis que la coiffure rivale était assimilée à Simon le Magicien. Dans les Actes des Apôtres, ce thaumaturge samaritain tente d’acheter aux apôtres le pouvoir de transmettre l’Esprit saint : son nom a donné le terme « simonie », qui désigne le commerce de charges, de pouvoirs ou de biens spirituels.
À partir du IIe siècle, des auteurs chrétiens comme Irénée ont également présenté Simon comme l’ancêtre des hérésies gnostiques, un ensemble très divers de courants accordant une place centrale à une connaissance révélée censée conduire au salut.
Le récit de Bède n’est pas une description neutre. Il défend l’unité avec Rome et construit une histoire dans laquelle la conformité extérieure manifeste la vérité intérieure. La coiffure fonctionne alors comme un langage : porter la mauvaise tonsure revient, aux yeux de ses adversaires, à rendre visible une doctrine suspecte.
Pendant longtemps, la représentation la plus répandue montrait le devant du crâne rasé d’une oreille à l’autre, les cheveux restant longs à l’arrière. Cette reconstitution doit beaucoup au bénédictin Jean Mabillon, qui la proposa au début du XVIIIe siècle à partir d’une image dont la provenance et l’interprétation étaient incertaines. Elle s’est néanmoins imposée dans les encyclopédies, les illustrations et les reconstitutions populaires.
Daniel P. McCarthy, chercheur au Trinity College Dublin, a repris le dossier en confrontant les textes des VIe, VIIe et VIIIe siècles aux images conservées dans plusieurs évangéliaires insulaires. Selon lui, la tonsure ne formait pas une large zone rasée horizontalement sur le devant du crâne : elle aurait plutôt dessiné un triangle, semblable à la lettre grecque delta, dont la pointe se trouvait vers le front.
Cette hypothèse n’efface pas toutes les incertitudes. Les documents sont peu nombreux, les descriptions souvent polémiques et les enluminures ne constituent pas nécessairement des portraits réalistes.
C’est ici que l’histoire de la tonsure rejoint directement celle du livre. Réalisé autour de l’an 800, probablement dans le milieu monastique d’Iona ou de Kells, le Livre de Kells contient les quatre Évangiles en latin, copiés sur 340 feuillets de vélin. Trinity College Dublin distingue dans le volume le travail de quatre scribes principaux et de trois artistes responsables des grandes pages décorées. Le trésor historique était vraisemblablement destiné à un usage cérémoniel plus qu’à une lecture quotidienne.
Réalisé autour de l’an 800 dans le monde monastique insulaire, et souvent rattaché à Iona, le Livre de Kells contient les quatre Évangiles en latin, copiés sur 340 feuillets de vélin. Son lieu exact de fabrication demeure cependant débattu. Les chercheurs de Trinity College distinguent dans le volume le travail de quatre scribes principaux et de trois artistes responsables des grandes pages décorées. Le manuscrit était vraisemblablement destiné à des cérémonies particulières plutôt qu’à la lecture quotidienne.
Dans une étude publiée en 2017, Daniel McCarthy examine six personnages du manuscrit susceptibles de porter une tonsure. Il interprète plusieurs figures - notamment sur les feuillets 2 verso, 32 verso, 34 recto et 273 recto - comme des représentations de la tonsure triangulaire insulaire. Une autre figure, au feuillet 255 verso, présenterait au contraire une tonsure circulaire romaine placée dans un contexte négatif du texte de Luc.
Si cette lecture est juste, les enlumineurs n’auraient pas seulement décoré les Évangiles : ils auraient intégré dans l’image une prise de position religieuse. Un détail capable d’indiquer l’identité et les fidélités de la communauté qui produisait le manuscrit.
La tonsure renvoie aussi au rôle des monastères dans la transmission des textes. Au Moyen Âge, nombre d’entre eux étaient des lieux de copie, d’étude et de conservation des manuscrits. Tous les moines n’étaient pas scribes, ni tous les scribes des moines, mais une part de la littérature biblique, antique et historique nous est parvenue grâce à ces ateliers où l’on préparait le parchemin, copiait les textes, ornait les pages et reliait les volumes.
Bède lui-même en offre un exemple particulièrement significatif. Son Histoire ecclésiastique, achevée vers 731, est à la fois l’une des principales sources sur les querelles de tonsure et une œuvre majeure de l’historiographie médiévale anglaise.
On lit souvent que la tonsure aurait été « abolie » en 1972. La formule mérite d’être précisée. Le 15 août 1972, Paul VI publie le motu proprio Ministeria quaedam, qui réforme les anciens ordres mineurs de l’Église latine. Le texte dispose que la « première tonsure » ne sera plus conférée et que l’entrée dans l’état clérical sera désormais liée au diaconat.
Autrement dit, se faire tonsurer ne suffisait plus pour être officiellement considéré comme membre du clergé : il fallait désormais être ordonné diacre. Il met ainsi fin à la tonsure comme porte d’accès juridique à la cléricature catholique latine.
Cela ne signifie pas que toute forme de tonsure ait disparu de toutes les traditions chrétiennes. Dans l’orthodoxie, la coupe symbolique des cheveux demeure notamment intégrée à la profession monastique. Elle peut consister à couper quelques mèches plutôt qu’à entretenir la coiffure circulaire devenue familière dans l’art occidental.
En Europe occidentale, la grande couronne rasée avait d’ailleurs souvent reculé bien avant 1972. Elle s’était réduite chez une partie du clergé à une petite zone symbolique et avait cessé d’être entretenue dans plusieurs pays, tandis que certains ordres religieux conservaient plus longtemps leurs propres usages.
Le rasage religieux du crâne n’est d’ailleurs pas propre au christianisme. Dans les traditions bouddhistes, le candidat à la vie monastique a généralement la tête rasée avant son ordination, puis entretient régulièrement ce rasage. Le geste marque le renoncement à la vie laïque, aux ornements et aux distinctions sociales. Il s’agit le plus souvent d’un rasage complet cette fois, et non d’une couronne de cheveux à la manière occidentale. Les textes bouddhiques anciens décrivent déjà les religieux comme ayant la tête rasée, tandis que les règles monastiques encadrent précisément la longueur des cheveux.
D’autres traditions ascétiques connaissent des gestes comparables. Dans le jaïnisme, religion née en Inde qui prône la non-violence absolue, le détachement matériel et la libération de l’âme, certains religieux se rasent ou s’arrachent rituellement les cheveux.
Dans l’Église catholique latine, la tonsure n’est plus la porte d’entrée officielle dans le clergé, mais les cheveux n’ont rien perdu de leur pouvoir symbolique. Une buzz cut peut aujourd’hui évoquer la discipline militaire, la mode, la rupture ou la reconquête de soi. Des tresses, des locks, une coloration ou un crâne rasé peuvent dire l’appartenance, l’héritage, la révolte ou le deuil.
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Nous continuons de lire les identités à même les corps. Du moine médiéval à l’influenceur contemporain, quelques centimètres de cheveux suffisent encore à prendre position.
Crédit photo : Une tonsure romaine, de Fra Angelico / The Yorck Project - Domaine public
Par Hocine Bouhadjera
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8 Commentaires
Rose
21/07/2026 à 05:47
Cette affaire coupe les cheveux en quatre, les vrais et les faux chauves ; on se rase pour obéir (chauvin de religion) ou pour cacher sa calvitie. Bon, maintenant, il y a les implants, comme le gars que l'on ne reconnaît pas à chaque apparition, mais si, celui qui parle travail en détournement de fonds publics. Bref, et on en est ou de la perruque ?
Sarah Bigeard
21/07/2026 à 06:57
Article très intéressant !
Merci beaucoup pour cet éclairage
Cécile
21/07/2026 à 10:11
Article instructif. Pour aller plus loin, quels ouvrages peut-on lire ? Merci !
Hocine Bouhadjera - ActuaLitté
21/07/2026 à 11:10
Merci pour votre message ! La tonsure est rarement étudiée seule : elle apparaît généralement dans des ouvrages plus larges consacrés au monachisme et à l’Église médiévale.
Pour commencer, nous vous conseillons C. H. Lawrence, Le Monachisme médiéval. Formes de vie religieuse en Europe occidentale au Moyen Âge, traduit par Nicolas Filicic aux Belles Lettres : une synthèse très accessible, qui aborde notamment les traditions monastiques irlandaises, anglo-saxonnes et romaines.
On peut poursuivre avec Jacques Dalarun, Modèle monastique. Un laboratoire de la modernité, publié par CNRS Éditions, qui analyse les règles, les coutumes et les disciplines corporelles organisant la vie collective des moines.
Pour comprendre le rôle des monastères dans la culture écrite, Jean Leclercq, L’Amour des lettres et le désir de Dieu, aux éditions du Cerf, demeure un grand classique.
Enfin, la source historique la plus directement liée aux querelles de tonsure reste Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique du peuple anglais, dans l’édition bilingue en trois volumes publiée au Cerf — en particulier le livre III, qui raconte le synode de Whitby et l’affrontement entre usages insulaires et romains.
Félix
21/07/2026 à 23:35
Bonne lecture historique.
Juste quelques précisions étymologiques à ajouter :
En effet, le terme "tonsure" est effectivement empruntê au latin, mais vers 1246. Il avait aussi un double sens, celui de la "taille des arbres", "branches coupées", etc.
Puis, ce fut plutôt des emplois régionaux (Centre, Poitou), vers 1468, par exemple "branches provenant d'un arbre étêté" ou "fauchaison".
Donc, si en ancien français, "tonsure" était un signe surtout de cléricature vers 1246 et à l'action de se raser la tête (1380), à l'époque classique, il s'est spécialisé dans le contexte religieux, désignant alors (1541) la cérémonie par lequel l'évéque confère le premier degré de la cléricature à un homme en lui coupant une mèche de cheveux au sommet de la tête.
Comme indiqué dans l'expression "bénéfice à simple tonsure" (autour de 1456) et employé métoniquement pour "petit cercle rasé au sommet de la tête des ecclésiastiques" (1398).
Finalement, plus près de nous, "tonsure" fut employé familièrement par les frères Goncourt en 1877 pour indiquer tout simplement une calvitie au milieu du crâne.
Quelle évolution historique intéressante pour un terme à sonorité insolite!
(Page 2317 du DHLF - Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, édition Le Robert, 2010).
Chambaron
23/07/2026 à 23:53
Merci, Félix, pour votre commentaire soigné sur l'évolution du mot. Il y a souvent des interactions masquées entre l'histoire des mots et celle des hommes qui les emploient. Le D.H.L.F. est une source majeure et présente l'avantage de faire l'objet de mises à jour régulières. N'hésitez pas à vous offrir la dernière version !
Un de ses rares défauts est de ne pas prendre en compte les évolutions des mots 'français' hors du territoire national. Il est donc intéressant de compléter certaines recherches par ce que peuvent offrir les équivalents étrangers de qualité et récents comme étymonline.com (électroniquement adossé à l'Oxford English Dictionary) ou dwds.de pour l'allemand.
En l'occurrence, cela permet de découvrir que le terme français 'tonsure' hérité du latin n'a pénétré en Angleterre qu'à la fin du XIVe siècle via l'anglo-normand et il est entré en concurrence avec le vieil anglais 'mawan' (moderne 'to mow'). Mêmes caractéristiques avec l'allemand 'Tonsur' qui s'est juxtaposé au germanique 'mähen' utilisé pour les moutons at autres activités. On peut donc déduire que l'opération a été perçue comme spécifiquement religieuse et nécessitant une terminologie dédiée.
Félix
24/07/2026 à 15:51
Merci pour cette mise au point trilingue judicieuse.
Zahra Mir Jabéri
24/07/2026 à 19:54
L' habit ne fait pas le moine!🌹😉🙂