Une synagogue n’a pas besoin de terre ferme pour exister. À Venise, elle a même choisi le ciel. À l’Arsenale Nord de Venise, Nabatele, installation de l’artiste et architecte Anna Kamyshan, fait apparaître une synagogue au-dessus de la lagune. Événement collatéral officiel de la Biennale Arte, l’œuvre donne une forme aérienne au Yiddishland : non pas un État, mais un espace culturel façonné par une langue, ses traductions, ses lecteurs et les livres qui en conservent la mémoire
Depuis le 16 juillet et jusqu’au 16 septembre, Nabatele s’élève — lorsque les conditions météorologiques le permettent — au-dessus de l’Arsenale Nord. L’installation imaginée par Anna Kamyshan montre une synagogue posée sur un immense rocher flottant, exposée au vent et aux variations de la lagune. Une construction sans sol, mais pas sans histoire. L’œuvre se rattache aux synagogues en bois des shtetls d’Europe orientale, pour beaucoup disparues, ainsi qu’à la mémoire du Ghetto de Venise.
L’image évoque Le Château des Pyrénées de René Magritte : une masse minérale suspendue au-dessus de l’eau, comme une énigme qui aurait renoncé à la pesanteur. Mais Nabatele ne se réduit pas à cette référence picturale. L’installation interroge ce qu’il reste d’un lieu lorsque le territoire n’est plus là — ou qu’il n’a jamais été possible de le revendiquer.
Le projet est lié au Yiddishland Pavilion, conçu depuis 2022 par l’artiste Yevgeniy Fiks et la commissaire Maria Veits. Loin d’un pavillon national, l’initiative se définit comme « conceptuelle, indépendante et non nationale ». Son édition 2026, intitulée The Words That Fit My Mouth, explore les langues transmises, imposées ou incomplètement héritées, ainsi que les résistances de la parole à la traduction. Le programme du Yiddishland Pavilion en fait le fil de ses expositions, performances et résidences.
C’est là que l’œuvre rencontre plus directement l’univers du livre. Pas de catalogue littéraire associé à Nabatele, pas davantage de roman adapté ou de publication annoncée : l’enjeu se situe dans la langue elle-même, sa circulation et sa préservation. Le 7 mai, à l’ouverture du programme dans l’ancien ghetto, le collectif MILI-Project a organisé une lecture collective consacrée à Milly Witkop (1877-1955), militante anarchiste née dans l’Empire russe. Lire ensemble, ici, ne relevait pas de l’animation périphérique : c’était une manière de rendre à une trajectoire politique et diasporique sa voix, son nom et sa transmission.
Le mot « Nabatele » procède lui aussi d’un déplacement linguistique. « Nabat », qui désigne l’alerte ou l’appel d’attention dans plusieurs langues slaves et sémitiques, est adouci par le diminutif yiddish « -ele ». La Biennale y voit le passage d’un signal d’alarme à une présence plus discrète, presque familière. La synagogue flottante devient ainsi moins un monument qu’un signe : celui d’une culture qui ne se fixe pas dans les frontières, mais continue d’exister dans les usages, la mémoire et les mots.
Le Yiddishland n’est donc pas une abstraction sans archives. Il repose aussi sur des imprimés, des répertoires et des bibliothèques constitués contre l’effacement. Le YIVO Institute for Jewish Research a publié Yiddishland: Countries, Cities, Towns, Rivers, ouvrage qui rassemble les noms yiddish de lieux d’Europe centrale et orientale.
Sa préparation s’appuie notamment sur les fichiers du linguiste Mordkhe Schaechter, lesquels réunissaient près de 6000 toponymes issus de témoignages oraux et de sources imprimées. Dans sa forme actuelle, l’ouvrage couvre environ 3000 lieux. Derrière la nomenclature, une question très concrète : comment conserver l’existence d’un monde dont les villes, les rues et les villages ont changé de langue, de frontière ou de population ?
Même obstination au Yiddish Book Center, aux États-Unis. Sa bibliothèque universelle, alimentée avec trois autres institutions, permet aujourd’hui de rechercher plus de 60.000 livres yiddish. Le centre rappelle que sa première mission fut de recueillir des ouvrages délaissés et de les redistribuer aux lecteurs, puis aux bibliothèques de recherche.
Les procédés de numérisation et d’impression à la demande ont ensuite permis de remettre en circulation nombre de titres épuisés ou fragilisés. Son histoire bibliographique éclaire l’arrière-plan matériel de cette culture : des volumes sauvés, catalogués, numérisés, à nouveau disponibles.
Ce n’est pas le sujet immédiat de l’installation vénitienne, mais c’en est la profondeur. Lorsque Nabatele choisit de flotter plutôt que de s’ancrer, elle met en scène une condition diasporique ; les bibliothèques et les lecteurs yiddish lui donnent, eux, une consistance durable.
Présentée avec le Montreal Jewish Museum et commissariée par Maria Veits et Yevgeniy Fiks, l’œuvre est accessible gratuitement à l’Arsenale Nord jusqu’au 16 septembre, sous réserve des conditions météo.La Biennale di Venezia précise que la visite est possible à toute heure.
Credits photo : Tommaso Boccadifuoco with Labirinto Design Studio, provided courtesy of Montreal Jewish Museum
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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