Frédérique a 35 ans, quelques centimètres de trop selon les autres, un ex qu’une mesure d’éloignement lui interdit d’approcher et une faim d’amour impossible à rassasier. Lorsque Gabriel la défend dans la rue, elle ne rencontre pas un homme : elle invente un couple. Avec Elle le mangerait, Nicolas Robin signe une comédie noire nerveuse, drôle dans son aveuglement, glaçante dans sa logique. À table, le 27 août.
La grande Frédé ne tombe pas amoureuse. Elle chute. De toute sa hauteur. Et dans sa dégringolade, elle entraîne un trottoir, une galerie d’art, un aéroport, un psychothérapeute patient et une famille qui n’avait rien demandé.
Trop grande, trop maigre, trop rousse, trop célibataire : Frédérique s’est construite dans l’œil désapprobateur de sa mère, les moqueries de ses camarades et la préférence familiale accordée à une sœur jugée plus gracieuse. Petite déjà, les rôles lui échappaient : « Elle rêvait d’être la princesse qui saute dans les bras du chevalier. Cette affaire était compliquée : personne ne voulait réceptionner la grande Frédé. Alors, elle ferait le dragon. La bête. Le monstre. »
Le monstre sommeille encore lorsqu’un inconnu la tire d’une altercation de rue. Gabriel est grand, brun, illustrateur, DJ, père d’une petite fille. Il lui demande si elle n’est pas blessée. Cela suffit. Frédérique le suit jusqu’à un vernissage, rencontre sa sœur photographe, pose devant son objectif et transforme chaque hasard en preuve. Un sourire devient un aveu, un dessin un engagement, une politesse un projet familial.
Nicolas Robin enferme le lecteur dans une conscience qui annexe le réel à mesure qu’il se présente. La narration à la troisième personne épouse si étroitement les raisonnements de Frédérique que les faits et leur interprétation paraissent ne former qu’un seul bloc. Un contact fortuit prend ainsi valeur de proposition : « Au passage, lorsqu’il en extrait une bouteille d’eau gazeuse, Frédérique sent son coude frôler le sien. Elle interprète son attitude comme du langage corporel. Cela signifie : viens ! On fait l’amour. »
L’efficacité comique tient à cette traduction permanente. Gabriel se tait ? Il est bouleversé. Il s’éloigne ? Il a peur de ses sentiments. Il demande qu’on le laisse tranquille ? Sa sœur le manipule. Plus les refus deviennent nets, plus Frédérique les retourne pour les intégrer à son roman sentimental. Le lecteur, lui, comprend qu’il n’assiste pas à une idylle maladroite, mais à une entreprise d’appropriation.
L’auteur ménage d’ailleurs un déplacement habile. Son héroïne apparaît d’abord comme une femme cabossée, confrontée au mépris masculin, aux commentaires sur son corps et à l’injonction de former un couple. Puis une information change brutalement la perspective : « D’accord, elle s’était fourvoyée en saturant la messagerie de Julien. D’accord, elle n’aurait pas dû sonner chez lui après minuit, ou le suivre à la sortie du bureau, en le menaçant avec un couteau de boucher. Cependant, elle avait besoin d’explications claires et précises. »
Toute la mécanique du livre se trouve là : la gravité des actes, aussitôt absorbée par une explication qui les rend acceptables aux yeux de celle qui les commet. Frédérique ne cherche pas consciemment à tromper. Elle réorganise. Elle ne nie presque jamais ce qu’elle a fait, mais refuse d’y reconnaître ce que les autres y voient. Son délire se nourrit de cette sincérité entière.
Le roman ne la transforme pourtant pas en simple cas clinique. C’est l’une de ses principales qualités. Son trouble ne l’innocente pas, mais il ne surgit pas davantage d’un vide affectif. L’enfance sans tendresse, la honte du corps, la solitude et la terreur de ne compter pour personne en forment le soubassement. Par moments, la farce suspend ses grimaces : « Il y a un moment où la déprime prend le dessus, où l’esprit n’habite plus le corps, mais s’éloigne, car dans le corps, il étouffe. Derrière elle, il y a trop d’années de solitude, de haine de soi, de peurs et de douleurs. »
Cette compassion n’absout rien. Elle rend seulement le malaise plus tenace. Frédérique peut émouvoir puis, dans la phrase suivante, épier une fenêtre, fouiller une poubelle ou s’introduire dans un appartement. Le récit tient sur cette ligne inconfortable : comprendre la blessure sans excuser la prédation.
La langue, elle, avance à coups de phrases courtes, d’énumérations, d’images triviales et de fantasmes violents. Ça file, ça mord, ça dérape. Le corps est partout : trop long, trop maigre, désiré, jugé, reniflé, nourri. Les objets domestiques deviennent les accessoires d’une catastrophe sentimentale. Après avoir fracassé son écran devant une comédie romantique, l’héroïne dresse ainsi un bilan d’une sécheresse impeccable : « La grande Frédé a trente-cinq ans, un moule à gaufres inutilisé, une télé cassée, une situation amoureuse incertaine. Sous le grésillement de la télévision, elle s’écroule sur le canapé, tête pliée. »
Le roman s’attarde toutefois un peu trop sur son propre mécanisme. Une fois la logique de Frédérique identifiée, la partie centrale reproduit plusieurs fois le même circuit : message sans réponse, interprétation rassurante, filature, intrusion, accès de rage, séance chez le psy. L’héroïne demeure hermétique au moindre doute : « Elle ne se pose pas de question au sujet de Gabriel, elle est convaincue de son amour. Il a cet air emprunté d’un père mal à l’aise devant son enfant. Il a cette prudence des hommes déçus par les autres femmes. »
Cette fixité correspond au trouble décrit, mais ralentit la progression dramatique. Quelques boucles retranchées auraient renforcé l’escalade finale. Les consultations, très efficaces au départ, finissent également par reformuler ce que les scènes précédentes ont déjà montré. Le psychothérapeute sert alors moins de personnage que de caisse de résonance — voire de marchepied involontaire vers la catastrophe.
Les seconds rôles assument eux aussi une fonction parfois trop visible. Rebecca incarne la femme brillante et satisfaite d’elle-même ; Luigi, le mari volage ; le manager, le petit chef revanchard ; Sofian, l’ami disponible ; Marie-Jo, l’indépendante aux chats qui a congédié les hommes. Tous produisent d’efficaces effets de contraste, mais rarement l’épaisseur accordée à Frédérique. Le trait mordant se raidit alors en caricature.
La scène du bus concentre à la fois l’intelligence et la limite du procédé. Une passagère, n’ayant surpris qu’une partie de l’échange, prend Frédérique pour la compagne maltraitée de Gabriel et intervient. Aussitôt, ce soutien devient une validation : « Tout le monde dans le bus comprend leur lien, sinon cette jeune femme ne prendrait pas la défense de Frédérique. Depuis le début, Gabriel s’interdit cette histoire qu’elle porte à bout de bras, stoïque et optimiste, mais elle fatigue. »
La séquence montre avec justesse la puissance d’un récit partiel : chacun interprète ce qu’il voit à partir de ses propres cadres. Elle perd cependant en finesse lorsque l’intervenante devient le porte-voix d’un discours trop appuyé. Nicolas Robin est plus convaincant lorsqu’il laisse agir la déformation de Frédérique que lorsqu’il souligne lui-même la conclusion.
Reste une comédie noire qui sait exactement où elle va. La définition de l’érotomanie placée en ouverture supprime tout suspense diagnostique : la question n’est jamais de savoir ce dont souffre la grande Frédé, mais jusqu’où son délire la conduira. Les images de faim, de viande, de morsure et de dévoration préparent méthodiquement la réponse. Dans les dernières pages, le titre cesse d’être une métaphore. La bascule vers le Grand-Guignol est prévisible, mais menée avec une énergie féroce.
Elle le mangerait aurait gagné à resserrer son ventre et à nuancer quelques comparses. Il conserve néanmoins deux appétits solides : celui du rire, même lorsqu’il met mal à l’aise, et celui d’un personnage qui exige d’être regardé au moment précis où chacun cherche à lui échapper. La grande Frédé voulait devenir princesse. Nicolas Robin lui offre mieux — ou pire : une place d’ogresse au centre du cadre.
DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Lucy L.
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 27/08/2026
240 pages
Le soir venu
18,95 €
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