En cherchant le piano laissé à Bucarest par sa grand-mère, Sonia Devillers rencontre un autre instrument disparu : un Érard de concert, numéro 68037, acheté par la famille Enoch en 1892, volé par les nazis en 1943 et jamais retrouvé. Dans Le fabuleux piano, publié chez Robert Laffont, elle compose un récit-enquête ample, sensible et très documenté sur les objets spoliés, les morts sans tombeau et la musique comme dépôt de mémoire. Début des gammes, ce 27 août.
Sonia Devillers part d’un manque. Le piano de sa grand-mère roumaine, abandonné à Bucarest lorsque la famille est contrainte de quitter le pays en 1961. Un objet perdu avant même sa naissance, mais transmis comme une douleur active, un regret qui change de mains sans changer de forme. Dans l’enfance, elle n’a presque pas joué. Pourtant, quelque chose demeure : Glenn Gould, Bach, la passion du père, cette manière étrange dont les doigts, longtemps après, « jouent dans le vide ».
Le livre commence là, dans ce vide habité. Puis la piste familiale bifurque. Un avis de recherche l’oriente vers un Érard de concert en palissandre frisé, le numéro 68037, propriété des Enoch, éditeurs de musique établis à Paris depuis cinq générations. Le piano a été raflé par les nazis en 1943. Il n’est jamais revenu. D’abord, l’enquête paraît presque disproportionnée : après la Shoah, après les corps absents, après les noms gravés sur les murs, pourquoi chercher encore un piano ? La réponse tombe, simple et décisive : « si, cela importe ».
La grande force du Fabuleux piano tient à cette évidence patiemment conquise : les choses comptent quand elles portent la vie dont on a voulu effacer les traces. Un piano, ici, contient une maison, un salon, une lignée, des mercredis de musique, des mains sur l’ivoire, des enfants au bord du clavier, des partitions ouvertes, des morts qui ne reviendront pas.
Sonia Devillers raconte donc la naissance du Érard comme celle d’un personnage. Wilhelm Enoch, petit juif venu d’Allemagne devenu éditeur parisien influent, commande en 1890 un modèle n° 2 chez Érard. Le récit suit les registres, les essences de bois, le palissandre, la cire, les cordes, les marteaux, la mécanique à double échappement, les ouvriers de la manufacture. La précision technique pourrait alourdir l’ensemble ; elle prend vie parce que l’autrice la relie toujours à un désir.
Ce piano n’est pas un simple signe de réussite. Il incarne une certaine idée du beau : républicaine, bourgeoise, française, musicale, presque morale. Au moment de sa fabrication, son numéro de série devient une signature intime. « Nul ne pourra plus effacer l’identité de son piano. » La phrase résonne longtemps, parce que l’Histoire fera exactement le contraire : tenter d’effacer les propriétaires, leur nom, leurs meubles, leurs livres, leurs lieux, leur musique.
Le récit gagne alors en profondeur. Les Enoch ne sont plus seulement les détenteurs d’un instrument fabuleux. Ils incarnent une histoire de l’assimilation juive en France : l’amour de la République, la confiance dans le travail, les arts, les concours, les décorations, la certitude d’appartenir pleinement au pays. Puis viennent Drumont, l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme installé dans la presse, Vichy, l’aryanisation, l’opération Meubles.
Devillers avance avec une méthode très sûre. Elle passe des archives à la scène, du document à l’incarnation, sans jamais prétendre tout savoir. Elle dit ce qu’elle tient d’un registre, d’une lettre, d’un carnet ; puis elle imagine, prudemment, ce qui a pu traverser un visage, une pièce, un silence. Cette transparence donne au livre sa tenue. Le passé n’est pas reconstitué comme un décor ; il est approché par fragments, avec respect, obstination, parfois avec rage.
Les carnets de Jacques Enoch deviennent alors essentiels. Tenus pendant des décennies, ils consignent moins de grandes pensées que des journées sauvées de la disparition. Jacques y voit « une espèce de lutte contre la mort ». La formule éclaire toute l’entreprise de Sonia Devillers. Enquêter sur le piano, c’est aussi reprendre cette lutte, avec d’autres moyens.
La partie consacrée aux spoliations est la plus forte du livre. Les appartements vidés, les Pianolager, les pianos couchés sur le flanc, les instruments transportés sous les bombardements, les restitutions confuses : tout cela compose une histoire matérielle de la persécution. Les nazis n’ont pas seulement volé des biens. Ils ont voulu déplacer les vies hors d’elles-mêmes, jusqu’à leur décor le plus familier.
Après la guerre, Jacques cherche le Érard comme on cherche un survivant. Il croit récupérer un instrument, mais ce n’est pas le bon. L’image est cruelle : « Quelle ironie, le fabuleux piano mué en crapaud ! » La phrase pourrait relever du conte. Elle dit surtout l’absurdité d’une réparation impossible : quelque chose revient, mais ce qui revient n’est pas ce qui manque.
Le livre trouve ensuite un second souffle avec la renaissance des éditions Enoch et l’histoire des Feuilles mortes. Prévert, Kosma, Montand, Cora Vaucaire, Gréco, puis l’Amérique : la chanson circule, se transforme, gagne le monde. On pourrait croire à un détour. Il s’agit plutôt d’un prolongement. Quand l’instrument a disparu, la musique continue de passer ailleurs, par les voix, les partitions, les droits, les reprises, les souvenirs.
La réserve tient à l’ampleur même du projet. Le fabuleux piano embrasse beaucoup : l’exil roumain de la famille Devillers, la facture Érard, l’histoire des Enoch, l’édition musicale, l’antisémitisme français, l’Occupation, la spoliation des instruments, les restitutions, les carnets de Jacques, la trajectoire des Feuilles mortes. Cette richesse impressionne, mais elle peut aussi resserrer la lecture lorsque les noms, les dates et les ramifications se pressent trop vite.
Quelques passages documentaires auraient gagné à respirer davantage. Non par manque d’intérêt, mais parce que le livre atteint sa pleine puissance lorsqu’un détail suffit : un numéro gravé, une main qui ouvre une mallette, un piano couché dans un dépôt, une place vide à table, une chanson fredonnée. Là, Sonia Devillers n’explique plus seulement ; elle fait sentir.
Cette densité reste toutefois le prix de l’enquête. Le sujet l’exige. Pour répondre au vide organisé par la spoliation, il faut accumuler des traces, recouper les archives, suivre les filiations, vérifier les numéros, retrouver les lieux. L’écriture épouse ce travail de réparation, sans jamais se payer de consolation facile.
Dans son dernier mouvement, le récit revient à la maison de Bucarest et au piano roumain. Le détour par les Enoch ramène Sonia Devillers à sa propre histoire. Elle croyait chercher un instrument : elle découvre une manière de penser ce que les objets emportent avec eux lorsqu’ils disparaissent. Être privé des choses auprès desquelles on a vécu, écrit-elle, c’est vivre avec « un vide qui ne passe pas ».
Le fabuleux piano frappe par sa justesse : une émotion tenue, une enquête minutieuse, une langue claire qui sait devenir lyrique sans perdre le fil des preuves. Le livre a ses lenteurs, parfois ses excès de ramifications, mais il possède une vraie nécessité. Sonia Devillers montre qu’un piano peut être une archive, un tombeau, une preuve, un chant muet. Et que le numéro 68037, quelque part, continue de sonner.
DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
Paru le 27/08/2026
288 pages
Robert Laffont
21,00 €
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