Certaines traductions naissent d’une commande, d’autres d’une fidélité obstinée : en s'attelant à Ainsi va Lipp, la traductrice Camille Luscher n’a cessé de vouloir faire entendre en français la voix singulière d’Eleonore Frey. Quatorze années auront été nécessaires pour que ce roman, paru en allemand en 1998, ne sorte en juin 2026 chez La Veilleuse, dans une version particulièrement soignée. À notre invitation, la traductrice revient sur cette longue aventure, sur une écriture qui déplace les mots et les normes, et sur l’insaisissable figure de Lipp.
Dans Ainsi va Lipp, le lecteur suit « Madame », une femme bien sous tous rapports, dans sa recherche d’un clochard qui a marqué son esprit lors d’une brève rencontre à la gare de l’Est, à Paris. De page en page, Madame tire les différents fils de son histoire pour essayer de reconstituer le destin d’un homme qui, ne pouvant ou ne voulant pas jouer le jeu imposé par la société, est condamné à une vie d’errance.
On se retrouve livré à ses pensées, ses soliloques, ses conversations silencieuses avec son moi intérieur, ou son double, « non pas son âme, mais plutôt son envers, la doublure de soie rose de son manteau. » Par la force de son imagination, elle ouvre l’éventail des possibles sans jamais le refermer ; lui invente une vie, puis deux, pose des questions auxquelles il importe peu de répondre tant elles méritent en soi d’être posées.
« – Je ne comprends pas… dit Madame. – C’est déjà un progrès, dit l’homme en blanc en lui tendant une pièce. »
Le livre s’articule en trois parties. La première décrit la rencontre avec le Lipp originel, sans nom encore, et la fascination que son apparition exerce sur Madame. Les scènes tirées de son quotidien révèlent ses failles et ses fragilités ; ses efforts pour se maintenir de ce côté-ci de la norme. La deuxième partie se déroule comme un roman à l’intérieur du roman : Madame écrit l’histoire de Lipp en commençant par sa naissance.
Elle raconte l’histoire de celui qui refuse de prendre la vie comme elle vient, ou qui justement veut prendre la vie à pleines mains, s’abandonner à elle, ne pas chercher à devenir quelqu’un mais être, absolument. Dans la troisième partie, le regard de Madame prend ses aises et se fait flâneur, chaque jour il invente un nouveau Lipp, repérant chez les uns et les autres la fêlure, la cassure qui tient à distance.
« Chaque jour un nouveau Lipp. Ce qui ne veut pas dire que Lipp rajeunisse. Il est chaque fois un peu plus pâle, un peu plus lointain. Paraît chaque fois un peu plus petit aussi ; comme les feuilles qui, à la fin de l’été, avant de changer de couleur, se renfrognent imperceptiblement et se balancent un peu différemment sur leur branche. Un peu plus lâche, leur prise sur la vie. Ainsi de Lipp, imperceptiblement. Et chaque fois davantage quand il pénètre le champ du regard. »
Ce livre a paru en allemand en 1998, et quand je l’ai découvert, en 2012, j’ai été si bouleversée que je n’ai eu de cesse de vouloir le traduire en français. Il m’appelait, par la force de ses images, par ses motifs lancinants, qui agissent comme des phrases mélodiques et jouent en nous les cordes sensibles. Le livre me demandait d’être écrit en français. Depuis 2012, quatorze ans se sont encore écoulés avant la parution de ce petit joyau.
C’est qu’avec Pascal Arnaud des éditions Quidam, nous avons d’abord voulu traduire un livre plus récent, qui venait de recevoir un prix littéraire en Suisse. En 2018, paraissait donc En route vers Okhtosk, encore une histoire de route qui ne va nulle part, comme celle de Lipp. Okhotsk, la ville de Sibérie, est le fantasme très concret du vide, du blanc, qui symbolise l’absence à soi-même. En le traduisant je lisais Disparaître de soi de David Le Breton, qui cite Robert Walser, Emmanuel Bove, Melville et son Bartleby, bien sûr. Un kaléidoscope de grands écrivains parmi lesquels je range aisément Eleonore Frey. Elle-même se sentait proche des auteurs du Nouveau roman, citait souvent Nathalie Sarraute.
« Lipp aimerait pouvoir ne pas devoir. Jamais. Ni vouloir ni avoir à. Rien que se tenir dans le coin, aimerait Lipp, ou sous un arbre ; être un arbre ou son ombre. »
Ce thème de l’absence, de la fuite hors du monde, de l’errance, on le retrouve en variation à travers toute l’œuvre d’Eleonore Frey. Sa grande force, et sa singularité sont de le transposer dans le langage. Son écriture interroge la norme de façon très subtile. Elle aime prendre les mots au pied de la lettre, décaler les expressions juste ce qu’il faut pour nous faire prendre conscience de leur matérialité et ranimer ce qu’on nomme des catachrèses, des métaphores mortes.
Bien souvent, des petits décalages de syntaxe ou d’idiomatisme font surgir un autre sens derrière le premier, une signification moins attendue. Cela demande une certaine disponibilité à la lecture, car elle nous entraîne sur des sentiers loin d’être rebattus. Mais quelle récompense alors quand on lui donne ce temps, cette attention ! Voilà près de quinze ans que je fréquente ce texte et des phrases prises au vol m’émeuvent encore profondément.
« Bientôt mon fils rentrera à la maison, dit-elle. Très bientôt ou jamais, et jamais je ne l’oublierai. Quand est-il parti ? demande Madame. Hier soir, dit la femme. Depuis des années. Chaque soir il part et ne revient jamais. »
Hier soir… depuis des années. Ce passé qui n’en finit pas d’être présent, Eleonore Frey le dit ici avec une économie de mots qui me saisit à chaque fois. Le personnage de Lipp est le fil rouge qui nous porte tout au long des quelque cent cinquante pages de ce livre. Et pour autant il reste insaisissable. Il doit l’être, car, tout comme Okhotsk, il est une surface de projection. Il accueille les images que l’écriture d’Eleonore Frey, très visuelle, suscite. L’acuité de ses descriptions s’imprime sur notre rétine. Et là, dans une image persistante qui se superpose au monde réel, elle glisse comme un calque, un dessin transformateur.
« Ses vêtements sont usés, mais presque propres. Trop chauds pour la saison. Il porte une veste en peau de mouton qui semble être aussi son lit. Ses pieds en revanche sont aérés : pas de chaussettes, des chaussures beaucoup trop grandes pour lui. Il porte une barbe, taillée de près. Une bulle est suspendue à ses lèvres, où est écrit : Je suis Lipp. »
Je savais que ce livre trouverait son chemin. En juin 2026, les éditions La Veilleuse ont publié ma traduction entamée il y a si longtemps. Florence Robins, l’éditrice, a été comme moi touchée par la grâce de ces phrases. Quand enfin, j’ai tenu le livre entre les mains, son bleu nuit éclairé par cet arbre d’automne qui s’enflamme, je suis allée le porter à Eleonore Frey, dans la maison de retraite où elle vit depuis quelques mois, dans la campagne zurichoise.
Je ne voulais pas prendre le risque que le colis se perde, qu’il soit ouvert au mauvais moment. Pour elle, ce livre est de l’histoire ancienne, voilà trente ans qu’elle l’a publié, et, elle me l’avoue, elle a tout oublié. Mais en l’ouvrant, son visage s’illumine. Elle le parcourt, lit un peu du début, feuillette les annexes, sa biographie, les remerciements, et lève vers moi ses yeux bleus pour dire en français : « Je me souviens maintenant ».
Dès le début, j’ai eu l’occasion de parler avec elle de ma traduction. J’ai gardé la trace de nos rencontres. Elles sont empreintes de sa bienveillance, de la grande confiance dont elle m’a toujours gratifiée. Souvent, elle me disait que je connaissais son livre bien mieux qu’elle-même. Quand je lui faisais part d’un choix de traduction, elle acquiesçait avec bonheur.
Dans mes notes, je retrouve la transcription d’un échange, sur la notion de normalité. Pourquoi toujours la fuir, d’où venait cet effet repoussoir ? Chez elle, la normalité, c’est ce « droit chemin » dont il faut sortir, les angles droits, les gens bien comme il faut, corrects, qu’il faut éviter. « Peut-être que c’est parce que mon fils ne pouvait pas entendre ce mot sans se mettre à crier, me répondait-elle.
Les autres enfants lui disaient sans cesse “Du bist nicht normal”, tu n’es pas normal, il entendait ça tout le temps. Et puis moi aussi, depuis toute petite, même si je pouvais très bien m’adapter, comprendre les règles et me tenir sage, je ne me suis jamais sentie à ma place, pas à l’école, ni à la maison, chez mes parents. Il n’y avait que chez ma grand-mère que je me trouvais bien. Ailleurs, partout ailleurs, je me sentais à part, en marge. »
Camille Luscher, juillet 2026
Crédits photo © Amélie Blanc - couverture © Anaëlle Clot
DOSSIER - Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 09/06/2026
150 pages
La Veilleuse Editions
20,00 €
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