Je vous écris ce matin les yeux fermés (c’est beau la confiance) : cette Coupe du monde outre-Atlantique va me coûter encore quelques nuits sans assez de sommeil. Des cernes, certes, mais qu’au moins je ne dois pas à une peine que la défaite face au Maroc aurait provoquée. Une fatigue victorieuse, avec quelques réserves.
Le 11/07/2026 à 12:19 par Clotilde Martin
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Publié le :
11/07/2026 à 12:19
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Parce que oui, moi, supportrice française, je crois à la victoire, à ce troisième sacre, mais hier, lorsque Mbappé a raté son penalty, je lui aurais fait manger les pages de son autobiographie en BD, au petit jeune. Si Killian faiblit, on peut perdre.
Mais ce sont aussi (surtout ?) des yeux emplis de colère que, moi, femme, j’ai jeté sur ce match en écoutant les commentateurs parler d’Achraf Hakimi, capitaine des Lions de l’Atlas (et joueur au PSG). Qui peut le présenter comme « grand joueur du Maroc », sans rougir de honte par la simplicité du propos ? Je vous rappelle qu’Hakimi sera jugé pour viol cet été, pour des faits qu’il conteste et dont il demeure présumé innocent. Pour autant, ce genre d’affaire, terrain ou non, le passer sous silence m’indigne. C’est dit.
La France commence sous tension, le jeu se ferme, le Maroc y croit. Bounou retarde l’évidence en arrêtant le penalty de Mbappé, et pendant quelques minutes, tout redevient possible. Puis, Mbappé trouve la solution : 1-0 à la 60e minute, cette fois Bounou n’a rien pu faire, c’est chirurgical.
Puis les portes des demi-finales se ferment lorsque Mbappé offre à Ousmane Dembélé la conclusion tout juste quelques minutes après. Bim : 2-0. Les deux attaquants s’enlacent. Dans une carrière, marquer en quart, ce n’est pas rien et Dembélé le sait, remercie son capitaine. Les Bleus avancent d’une case, encore. Ils avancent sans avoir besoin de raconter un grand match. À force, l’équipe ne ressemble plus seulement à une sélection en réussite, mais à une force qui absorbe ce qu’elle affronte.
Une force, ou plutôt un monstre qui se nourrit de son adversaire. Une créature à la Thomas Hobbes. Dans Léviathan, publié en 1651, ce n’est pas seulement une figure marine ou une bête de cauchemar. C’est un géant fabriqué avec des corps humains, une créature immense dont chaque membre accepte de disparaître dans une volonté plus grande que lui.
Hier soir, la France ressemblait à cela. Un seul organisme bleu au couleur de la statue de la liberté, compact, presque sans visage. La charnière comme colonne vertébrale, les milieux comme poumons, Mbappé et Dembélé à la finition. Quand l’un rate, l’autre couvre. Quand l’un tombe, l’autre avance. Et quand le Maroc croit respirer, la bête resserre déjà son étreinte.
C’est exactement cela, cette France-là : elle a une idée en tête, gagner, mais gagner en étant encore plus grande. Et chaque joueur y participe : détruire sans sentiment. En les regardant jouer c’est un peu ce qu’il m’évoque, des footballeurs presque démunis de joie, de peine, à l’instar de Michael Olise et Mbappe au coup de sifflet final, la réaction est moindre lorsque moi je crie devant ma télévision avec mon paquet de chips.
Peut-être que l’amère défaite de l’an passé contre l’Argentine, les hante encore et aura conduit à ce monstre froid. D’ailleurs, on me le répète, sans forcément penser à Hobbes, pour dire combien cette équipe terrifie : elle n’a même plus besoin de briller 90 dix minutes pour donner l’impression qu’elle tient le match par la gorge. Même après 2-0, les joueurs ne lâchent rien : comme si, dans leur tête, le compteur affichait 0-0.
Mais à force de regarder ce Léviathan français, on finit presque par perdre de vue ceux qu’il écrase. C’est ce que produit cette équipe : elle attire tout le regard, jusqu’à faire disparaître l’adversaire du récit. Or pour gagner, quelqu’un doit perdre. Et hier, ce quelqu’un portait le maillot du Maroc.
Pour le Maroc, je pense plutôt à La Défense Loujine, de Vladimir Nabokov. Le roman raconte Alexandre Loujine, enfant prodige des échecs, devenu joueur enfermé dans sa propre manière de voir le monde. Il calcule, anticipe, se protège, transforme tout en partie à tenir : quel pion déplacer pour manger la Reine? Mais cette intelligence défensive finit par l’isoler : à force de chercher le bon coup, il ne sait plus vraiment sortir du jeu.
Le Maroc s’est vu enfermé dans sa propre prudence, dans son propre jeu comme Alexandre Loujine. Le penalty arrêté sur Mbappé aurait dû être plus qu’un sauvetage : un coup qui change la partie. Mais les Lions de l’Atlas n’ont pas réussi à faire ce pas de côté qui auraient tout changé. Ils avaient ouvert une brèche sans y entrer. Et contre la France, protéger ne suffit pas. À un moment, il faut avancer la pièce, sinon, échec et math.
Le match, lui, appartient à La Peur, de Stefan Zweig. Pas une peur qui glace le sang, mais une peur presque honteuse : celle de réaliser qu’au sport, même avec Mbappé devant le ballon, on peut perdre. Cette peur traverse mes yeux gonflés devant l’écran. Elle me murmure : et si tout se défaisait maintenant ?
Dans ce récit, Irène Wagner cache une liaison à son mari, jusqu’au jour où une inconnue la menace et lui réclame de l’argent. Dès lors, sa vie ordinaire devient un piège. Son appartement, le regard de son mari, les silences : tout l’accuse. La peur prend toute la place, moins par ce qui arrive vraiment que par ce qu’elle imagine déjà.
Hier, le penalty arrêté par Bounou a ouvert cette même fissure. La France n’était pas menée, mais elle devenait soudain atteignable. Pour le Maroc, ce moment devait être une invitation à avancer leur cavalier pour déstabiliser la Reine française. Bounou avait créé le doute ; il fallait l’agrandir. Mais Les Lions de l’Atlas ne l’ont pas fait. Mbappé a marqué, Dembélé a conclu, et la peur est restée comme un instant manqué : côté français, une alerte ; côté marocain, un regret.
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Heureusement pour moi, la France s’est imposée. Heureusement pour mes yeux, il n’y eut ni prolongation, ni séance de penalties. Juste cette fatigue heureuse des lendemains de victoire, cette inquiétude rangée trop vite, mes chips et mon coca fini. Et cette victoire laisse une impression de plus en plus lourde : le monstre français se nourrit match après match, mais qui pourra l’arrêter ?
Crédit image : capture d'écran
Par Clotilde Martin
Contact : mc@actualitte.com
Paru le 28/11/2000
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2 Commentaires
Edco
12/07/2026 à 09:50
Oui , alors , je pense à Peter Handke, pour moi un des plus grands écrivains de nos 70 dernières années ( d ailleurs prix Nobel) , qui a écrit " l ' angoisse du gardien de but au moment du penalty" , d ailleurs porté au ciné par Wenders .
Sorte de road movie sur la perte des repères...
De même , un petit recueil de nouvelles, de Jean Bernard Pouy, ," l' angoisse du banc de touche au moment du coup d ' envoi" .
Se souvenir des écrivains qui ont beaucoup apporté à la littérature, et dont on ne parle plus .,..., ça fait du bien de les lire ou relire 🙏
Marie
13/07/2026 à 08:34
On aura presque TOUT lu : ActuaLitté chroniqueur sportif, les jambes ...et la tête!