Cet été, je lis ! : entre l’assertion et la promesse faite à soi-même, le ministère de l’Éducation nationale annonce la couleur de sa campagne estivale. Ce 10 juillet, à la Fnac des Ternes, une vingtaine d’élèves, du CM1 à la 6e, ont mis leur imagination aux fourneaux avec l’autrice Aurélie Gerlach. Au menu : inventer un gâteau magique, choisir ses pouvoirs et dresser la liste de ses ingrédients. Os humains compris.
Os humains, jus de fougère, queue de serpent… On a connu des pâtisseries plus rassurantes. Mais lorsqu’il s’agit de confectionner un gâteau capable de conférer des super-pouvoirs, le traditionnel beurre-sucre-farine atteint rapidement ses limites.
Venus du collège Stéphane Mallarmé et de l’école élémentaire des Épinettes, une vingtaine d’élèves étaient réunis à la Fnac des Ternes pour une animation propre à mettre l’imagination en appétit : Invente ta pâtisserie magique. De quoi échauffer les esprits en cette matinée où la température, elle aussi, grimpait déjà.
Aux fourneaux, l’autrice Aurélie Gerlach connaît la recette. Elle avait imaginé cet atelier à l’occasion de la parution d’Aux douceurs enchantées, tome 2 : Dragées dragon (Gallimard Jeunesse, 2023), où magie et pâtisserie font déjà bon ménage.
Le rapprochement lui est pourtant venu sans calcul particulier. « Je dois être honnête : je n’avais pas du tout calculé. Comme pour une recette de gâteau, c’est presque par hasard qu’on le réussit. » Le hasard a bien fait les choses : la forme familière de la recette fournit aux enfants un cadre rassurant, qu’ils peuvent ensuite remplir des idées les plus extravagantes.
« Le but est vraiment de suivre quelque chose qu’ils connaissent bien : la recette de cuisine. Tout le monde en a déjà vu une. » Pas question, toutefois, de les laisser seuls devant la page blanche. Avant chaque étape, les propositions sont mises en commun : « On fait un petit brainstorming avec eux pour les chauffer un peu. Ils ont plein d’idées, mais ils sont souvent impressionnés au début. »
Cette récolte collective les détourne des réponses les plus attendues. « Si on le fait à froid, ils vont aller au plus simple. Le travail collectif de récolte des idées leur fait penser à des combinaisons auxquelles ils n’auraient pas forcément songé. »
Il faut d’abord choisir le pouvoir du gâteau et l’univers dans lequel il s’inscrit. « On met en chauffe. On préchauffe le four ! » Viennent ensuite les ingrédients, les quantités et le mode de préparation. À ce stade, les apprentis pâtissiers n’ont guère besoin d’assistance : « Il n’y a pas besoin de beaucoup les pousser pour qu’ils inventent des choses complètement délirantes. »
Les adultes sont convaincus des bienfaits de la lecture. Reste à consulter les principaux intéressés. Affairée à sa recette, la jeune Rose m’interpelle tout de même : « Nicolas, est-ce que tu connais ma maman ? Elle est journaliste aussi. » Je n’ai manifestement pas le monopole des questions. Et, bien entendu, je connais FranceTV…
Mais puisqu’on est là, Rose, quelle recette as-tu inventée ? « Le Métamuffin : avec lui je me métamorphoserai ». Ah, et en quoi ? « En tout », répond-elle, consternée d’avoir à choisir. D’accord, et pourquoi ? « Pour écouter toutes les conversations, de mes parents, de mon frère. Et ensuite, je leur poserai des questions… » Pour obtenir des cadeaux ? « Ah, non, ce serait du chantage ! » Et c’est mal ? « Ben bien sûr… » Je note.

Pour Nour, ce sera une Téléforêtnoire, qui lui conférerait le pouvoir de téléportation. La recette ? Jus de fougère, sève d’arbremort, carapace d’escargot, salive de limace, queue de serpent et patte d’étoile de mer. Un gâteau certainement très iodé…
À ses côtés, Shyla a imaginé le Chouquettemps, capable, évidemment, de la faire remonter dans le passé. Claudia, elle, voudrait mettre au point L’immortarte au citron — pour devenir immortelle. Son ingrédient principal ? Des os humains, bien entendu.
Derrière les gâteaux improbables se trouve une opération très concrète. L’atelier s’inscrit dans la deuxième édition de Cet été, je lis !, lancée par le ministère de l’Éducation nationale afin de maintenir le contact avec les livres pendant les grandes vacances.
« Dans le cadre des partenariats entre l’Éducation nationale et Fnac, nous avions à cœur de partager avec les enfants ce plaisir de lire, en dehors de l’école », explique Bertille de la Broise, Livre et lecture à la DGESCO. L’image de la pâtisserie lui semble particulièrement bien choisie : « Le plaisir de la lecture, par le prisme d’une recette de gâteau, cela revient à dire combien la lecture est une gourmandise. »
Lancée en 2025, l’opération repose notamment sur un principe simple : les élèves, du CP au lycée, peuvent emprunter un ou plusieurs ouvrages dans la bibliothèque de leur école ou dans leur CDI, puis les conserver jusqu’à la rentrée. Les bibliothèques municipales, les librairies, les collectivités et les familles sont également invitées à participer au dispositif.
L’enjeu, poursuit Bertille de la Broise, consiste à « renouer avec la lecture sous toutes ses formes », alors que la longue interruption estivale ne produit pas les mêmes effets chez tous les élèves. « Les élèves qui ne lisent pas pendant les vacances ont davantage de difficultés à revenir dans les apprentissages à la rentrée. »
Les parents ont donc leur rôle à jouer. « Les parents sont les premiers prescripteurs de lecture », rappelle-t-elle, même si enseignants, libraires et bibliothécaires peuvent guider les enfants sans choisir à leur place. Encore faut-il réussir à toucher les adultes : « Les parents sont probablement le public le plus difficile à atteindre. »
Pour leur fournir quelques pistes, des professeurs des écoles ont retenu quinze ouvrages parmi les cent livres préférés du Centre national de la littérature pour la jeunesse, service de la Bibliothèque nationale de France. Albums, contes, documentaires et romans sont répartis par tranches d’âge, de la petite enfance aux 10-12 ans.
Pour les élèves de CM2, un livre offert s’ajoute aux emprunts estivaux. Chacun a reçu un recueil réunissant six récits extraits des Métamorphoses d’Ovide, d’Écho et Narcisse au roi Midas, en passant par Persée et Méduse, Dédale et Icare ou Orphée et Eurydice.
Illustré par Alice Chemama, le volume comprend des jeux après chaque histoire. Des pistes pédagogiques, des enregistrements audio et des ressources destinées à accompagner la transition entre le CM2 et la 6e sont aussi proposés aux enseignants.
L’édition a été pensée comme « un livre dans lequel on peut écrire et jouer ». Une liberté inhabituelle avec un classique, mais pleinement assumée : « Écrire dans un livre, c’est aussi se l’approprier. » Le recueil cherche également à jeter des ponts entre les mythes antiques et les récits contemporains. « Celui qui a écrit les Métamorphoses se retrouve dans Percy Jackson. Il faut donner aux élèves les clés pour comprendre ces liens et leur montrer que les auteurs anciens ne sont pas morts. »
Selon Bertille de la Broise, 900.000 exemplaires ont été imprimés. Le texte a été traduit et modernisé pour de jeunes lecteurs, sans que le travail d’adaptation se transforme, assure-t-elle, en entreprise de découpage : « La volonté du ministre était de ne supprimer aucune phrase. »

Le ministère prévoit d’ailleurs que l’ouvrage puisse être repris à la rentrée par les professeurs de français de 6e. De quoi prolonger les découvertes estivales sans réduire le livre à un devoir de vacances.
Partenaire de l’opération ministérielle, la Fnac mène en parallèle sa propre campagne nationale en faveur de la lecture. Les deux initiatives se croisent, sans se confondre, malgré un intention commune : Cet été, je lis ! relève de l’Éducation nationale, tandis que « Une autre addiction est possible » constitue une campagne de l’enseigne, lancée en avril 2026.
Son mot d’ordre : redonner envie de lire sans désigner les écrans comme un ennemi à abattre. La campagne se veut, selon la Fnac, « joyeuse plutôt que culpabilisante » et « mobilisatrice plutôt qu’alarmiste ».
Pour Mathieu Barville, la participation à l’atelier des Ternes s’est ainsi imposée « assez naturellement », l’enseigne travaillant toute l’année avec les acteurs engagés dans « la promotion de la lecture, le plaisir de lire, la défense du livre et la découverte ». Même mesure lorsqu’il s’agit des pratiques numériques : « Tout est une question d’équilibre. Il faut l’aborder de manière pédagogique, plutôt que comme un combat. »
La Fnac annonce pour l’année 1.500 événements dans ses magasins, dont 80 % autour du livre. « L’accessibilité à la culture a toujours été dans l’ADN de la Fnac. »
Le gâteau magique de Mathieu Barville
L'homme chargé de programmation national livre opte sans hésitation pour le Paris-Metz, qui, une fois mangé, lui donnerait le pouvoir de téléportation. Pas d’ubiquité ? « Non : la téléportation, ce serait vraiment le plus commode pour moi. » Et que trouve-t-on dans sa version du Paris-Metz ? « Trois macarons, avec une crème framboise et mirabelle. »
Une pâtisserie historique, puisqu’elle aurait été inventée à l’époque où le TGV a relié Paris à Metz, nous promet... ce Messin.
Pendant que les adultes détaillent dispositifs, partenariats et stratégies, les enfants ont repris leurs crayons. Car après la rédaction de la recette vient son illustration, étape qu’Aurélie Gerlach regarde avec un plaisir manifeste. « Je ne suis pas autrice-illustratrice, mais je me rends compte que les enfants aiment beaucoup cette partie, parce qu’ils aiment dessiner, quel que soit leur âge. »
Le dessin offre surtout une autre porte d’entrée à ceux que les mots intimident davantage. « La partie dessin permet de rendre l’exercice très inclusif, y compris pour des enfants plus petits ou qui rencontrent des difficultés avec l’écriture. »
Sur le paperboard, les propositions récoltées au début de la séance sont restées visibles. Chacun peut y puiser, ajouter un ingrédient, inventer un pouvoir ou donner une forme à son gâteau. Du Métamuffin à L’immortarte, personne ne semble manquer de matière.
La recette, au fond, tient en peu de mots : « Faire en sorte que le livre semble accessible à chacun. »
L’arrivée du ministre Édouard Geffray n’impressionnera guère les apprentis patissiers littéraires : plus méticuleux que Cyril Lignac et Mercotte réunis, il s’est penché sur les recettes imaginées pour l’occasion. Verdict ? En vidéo :
Et puisque l'on parle de plaisir, à travers des gâteaux, autant évoquer la relation physiologique à cette sensation. Car le circuit cérébral, tel que le présente la neuropsychologue Sylvie Chokron, explique tout aussi bien pourquoi certains livres deviennent impossibles à refermer que les effets d'un carré de chocolat.
Invitée de Hugo Travers dans l’entretien L’ultime chance de sauver nos cerveaux ?, diffusé le 16 juin 2026 dans le podcast HugoDécrypte, elle avait amplement commenté cette relation.
Chaque nouvel événement du récit, explique-t-elle, peut entretenir le plaisir et l’attente de la suite : « Chaque page tournée libère de la dopamine, active le circuit de la récompense et fait que vous ne pouvez pas lâcher le livre. » Le mécanisme serait proche de celui mobilisé par « le chocolat, les séries, la lecture, les réseaux sociaux », autant d’expériences appréciées qui sollicitent ce même système.
Mais le livre conserve, selon elle, une singularité : le lecteur reste actif. Contrairement à l’épisode suivant lancé automatiquement par une plateforme, c’est lui qui tourne la page et recherche sa « dose » suivante. Une forme de dépendance au plaisir, donc, mais nourrie par l’attention, l’imagination et l’action du lecteur.
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 4.0
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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